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L’Islande déshumanisée de Steinar Bragi 

(à propos du roman "Installation")

mardi 26 juillet 2011, par Elisabeth Poulet

Le polar nordique, qui se présente comme le porteur de mauvaises nouvelles dans les démocraties censément idylliques d’Europe du Nord, compte désormais un nouvel agitateur des consciences en la personne de Steinar Bragi. Le romancier a écrit Installation (Konur) juste avant la crise qui fit vaciller l’Islande, au moment où Reykjavik, devenue une véritable usine financière à l’écart du monde atteignait un seuil dangereux.
Steinar Bragi a écrit un thriller terrifiant, vertigineux, qui parle de la déshumanisation du monde et de la vacance de l’art, de la place faite aux femmes devenues de vulgaires produits de consommation, des choses dont on se sert pour accomplir des desseins délirants. Ici, pas de cadavre fumant ou refroidi pour point de départ mais l’errance d’une femme portée par sa douleur et dont le nom, Einarsdottir, semblait la prédestiner à une existence solitaire [1].

Eva, artiste dilettante et, de son propre aveu, paresseuse, décide de quitter New York pour suivre son ami en Islande, son pays d’origine. La séparation définitive du couple semble inévitable mais Eva ne peut pas encore s’y résoudre. Une vague relation de travail lui prête un logement au centre de Reykjavik, dans une tour high-tech équipée des technologies dernier cri en matière de sécurité et de son corollaire : la surveillance. Eva décide de renouer avec l’Islande et arpente la ville, de préférence sous la pluie, à la recherche de sensations perdues et de souvenirs d’enfance. Puis, peu à peu, son humeur change et ses belles résolutions d’une vie saine sous le climat islandais s’envolent sur l’aile d’un corbeau. Elle sort de moins en moins de ce curieux appartement, toujours propre, aux meubles design, blancs, aux angles saillants. Des cauchemars l’assaillent, elle fait d’étranges rencontres, se laisse envahir par une voisine, a l’impression qu’on l’observe. Une tension s’installe. Une sensation de menace, d’abord diffuse, s’intensifie à mesure que l’œuvre progresse. Qu’est-ce qui ne va pas dans cet appartement où le chat qu’elle devait en principe nourrir ne fait que de rares apparitions ? Par où s’échappe-t-il ? Lors des quelques sorties que se permet encore la jeune femme à travers la ville, elle a des hallucinations visuelles, métaphores de la vision de l’Islande déshumanisée que nous montre l’auteur : « Elle ne savait plus où étaient tous les gens mais à la lisière de son champ de vision, lorsqu’elle tournait la tête, elle avait l’impression que quelque chose se cachait d’un bond, des enfants négligés – des femmes soûles traînaient dans les passages entre les maisons, s’asseyaient sur leurs talons, expulsaient des tas d’œufs jaunes et le week-end venaient des hommes soûls qui mettaient leur bite à l’air, les arrosaient de sperme et une semaine plus tard des enfants sortaient en rampant dans la rue, étaient piétinés dans le goudron sous les semelles, balancés à coup de pied dans les égoûts ou projetés contre un mur. »
Peu à peu, Eva, effrayée par le dehors, renonce à ses promenades sous la pluie. Des questions la taraudent sans cesse : que fait-elle exactement dans cet appartement ? Pourquoi l’y a-t-on installée puisqu’il est évident qu’il n’y a ici ni chat à câliner, ni plantes à arroser, ni ménage à faire ? Ce masque dans le mur de la chambre, est-ce une œuvre d’art ? Un masque mortuaire ? Pourquoi est-il placé à cet endroit ? Enfermée dans ce lieu inhospitalier, Eva ne s’y sent pourtant pas plus mal qu’ailleurs et même plutôt mieux : « Tout dans sa vie était changé ou c’est ce qu’il lui avait semblé au début ; puis s’accentua son soupçon que peu avait changé, en fait, sauf éventuellement une « représentation » de sa vie ; ce sentiment de perplexité, de reddition et d’être enfermée en elle-même qui l’avait suivie si longtemps, avait enfin revêtu une apparence réelle : les murs intérieurs étaient maintenant extérieurs, et elle pouvait ainsi mieux formuler le problème pour elle-même. »
Le rythme du roman ensuite s’accélère et Eva, tout comme le lecteur pantois, est emporté dans un tourbillon de visions horribles, réelles ou fantasmées ? Réel, fiction, mise en scène, on a la tête qui tourne et les neurones en ébullition jusqu’à la fin, inattendue et pleine d’étrangeté.
Ce roman est aussi une formidable analyse de la fragilité psychologique des individus, atteints de névroses narcissiques, tour à tour manipulés et manipulateurs.

Lire un extrait de Installation.

P.-S.

"Installation" de Steinar Bragi, Paris, 3 mars 2011, Editions Métailié.

Notes

[1Einar est un nom très répandu en Islande et signifie « un », « seul ».

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