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Livre de sable en langue d’eau 

vendredi 27 avril 2012, par Camille Juillet

Au sujet de Yoko Tawada et plus particulièrement de son Journal des jours tremblants – après Fukushima (Verdier, 2012, traduit de l’allemand par Bernard Banoun et du japonais par Cécile Sakaï) [1]

« En dépit de l’aveuglement, en dépit de ce chaos et de cette poursuite effrénée, le triangle spirituel continue en réalité d’avancer. Il monte, lentement, avec une force irrésistible. Invisible, un nouveau Moïse descend de la montagne. Il voit la danse autour du Veau d’or. Mais il donne quand même aux hommes la formule de sagesse qu’il leur apporte.
Son langage échappe aux masses. L’artiste, néanmoins, l’entendra. »

KANDINSKY

Le volume qui porte en français le titre : Journal des jours tremblants – Après Fukushima est composé de plusieurs textes. Trois leçons de poétique données par l’auteur à l’université de Hambourg en mai 2011 forment un premier groupe : « Les croyants traduisent », « Les marchands traduisent », « La modernité traduit ».
Le Journal des jours tremblants, commencé deux jours après la triple catastrophe de Fukushima du 11 mars 2011 (séisme, tsunami, accident nucléaire), est lui-même composé de notes parues dans des journaux suisses et allemands entre le 13 et le 26 mars 2011.
Le volume se clôt sur un texte de juillet 2011, le seul du livre qui ait été écrit en japonais, intitulé : « Franchir la barrière de Shirakawa ».
Les autres textes ont été écrits en allemand.

Cette disparité tant du point de vue de l’objet que du sujet, de quelque manière qu’on entende ces mots (objet : motif pour lequel ces textes ont été écrits, public auquel ils sont destinés ; sujet : thème dont ils traitent, facette de l’auteur qu’ils dévoilent, etc.) n’est qu’apparente. Ne s’y arrêterait, d’ailleurs, qu’un esprit qui place « l’homme au centre ». « L’affirmation selon laquelle on ne vit pas vraiment quand on écrit ne peut venir que de personnes concevant l’homme et sa vie comme un sujet et un objet. Ces personnes diraient peut-être qu’il faut avant tout vivre sa vie. Moi, je dirais que je vis et que ma vie vit aussi. Et mon écriture aussi. C’est pourquoi la question de savoir si l’on vit sa vie quand on écrit est mal posée. Une telle question ne vise qu’à placer l’homme au centre », écrivait Yoko Tawada dans Narrateurs sans âmes [2].

L’ensemble s’articule avec une grande cohérence qui fait de ce recueil un véritable livre. On verra comment et pourquoi.

La critique a déjà souligné l’invention par l’auteur de la notion de « livres résistant aux séismes », définis dans le Journal comme ceux « qui gardent leur valeur au-delà des catastrophes », tandis que les autres deviennent inintéressants. Il a également été affirmé que le Journal des jours tremblants en était un exemple [3].

Cette notion inédite me renvoie pour ma part à Abe Kôbô, l’auteur de La Femme des sables (1964), d’après qui « la beauté réside dans la force de résistance à la destruction ».

Conclure le syllogisme est tentant : un livre résistant aux séismes participe de la beauté.

Mais cela ne nous apprendrait rien sur le Journal des jours tremblants. Il ne faut pas tout demander à la logique formelle. Puis le raisonnement serait trop réducteur s’il s’en tenait à ces deux propositions ; si un grain de sable, précisément, ne s’était pas introduit avec Abe Kôbô dans la mécanique bien huilée de la logique sans peine.

Ce pourrait d’ailleurs être plus qu’un grain. Car le livre de Yoko Tawada, qui est donc dans sa forme un recueil, est dépourvu d’une table des matières qui permettrait de retrouver chacun des textes à leur place. En fait, la table que l’on trouve en fin de volume ne fait référence qu’à des pages numérotées zéro (ou peut-être O ?), transformant à mes yeux ce livre en un livre de sable au sens de Borges, « parce que ni ce livre ni le sable n’ont de commencement ni de fin » [4].

Au passage, le missionnaire François Xavier avait fait la même remarque au sujet de la conception du monde des Japonais. « Pour eux, le monde n’a ni début ni fin », constatait-il au vu de leur désintérêt pour la question des origines. (La Première leçon traite de la traduction de la Genèse en japonais.)

Je pense qu’une partie de la beauté de résistance du Journal des jours tremblants nous est rendue plus accessible par ce qui n’est peut-être qu’une erreur de composition, mais qui crée du sens. Faire référence aux pages 0, c’est faire référence aux pages d’avant la première page, c’est une transcription typographique du kôan zen : « Quel était votre visage avant la naissance de vos parents ? »

A quoi ressemblait ce livre avant d’être écrit par son auteur ?

Cette question traverse à mon sens tout entier cet ouvrage qui parle, sinon des origines, d’original et de traduction.

Origine parmi les origines, la Genèse, bien avant l’invention de la typographie, commence par la deuxième lettre de l’alphabet (Beth) et non par la première (Aleph) : signifiant comme le Journal qu’avant même le commencement il y avait quelque chose, une page 0 avant la page 1…
Quid d’une deuxième genèse, celle du Prologue de Jean ? « Au commencement était le Verbe »…

Qu’y avait-il avant le Verbe ?

Car si Yoko Tawada affirme : « moi non plus [comme les Japonais de François Xavier] je ne m’intéresse pas à l’origine du monde », elle nous parle essentiellement de traduction ; donc, par définition, d’original.

Traduction d’une langue à l’autre, d’une pensée dans une langue, d’un original (pour Platon, une Idée) en une représentation et dans le meilleur des cas une œuvre d’art qui rend visible à d’autres la Beauté de cet original, selon la définition de Paul Klee : « L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible ».

Tout en un sens est traduction. C’est par un processus de traduction que la ville de Tokyo, dévastée par les séismes et la guerre, a pu être reconstruite : « Une ville n’est pas la somme de toutes les maisons qu’elle comprend, une ville existe dans notre tête. C’est ce qui permet de la reconstituer ».

La langue d’avant le Verbe serait-elle cette « langue de rêve » qu’entend l’auteur dans son demi-sommeil, une nuit de Noël sur un bateau à Amsterdam ?
« Laissant voguer mon sommeil à travers la nuit (…) j’entendis deux femmes parler néerlandais dans la rue. Je percevais les contours des phrases sans en comprendre le sens. Cette langue était pour moi comme la photographie brouillée d’une langue connue, l’allemand. (…) Je me dis tout à coup : oui, c’est elle, ma langue de rêve, cette langue décalée, déplacée et donc floue ! Qu’il serait excitant d’écrire un texte poétique qui ait la sonorité du néerlandais de cette nuit-là ! »

L’activité de traducteur est placée très haut au Japon, probablement, estime Yoko Tawada, parce que la science (notamment la médecine) est née avec la traduction du chinois puis du néerlandais. La traduction rend la connaissance intelligible ; elle est en soi un outil de connaissance. Le traducteur est celui qui a le privilège d’être au contact direct de cette connaissance originale et originelle.

Celui qui s’exprime de manière intelligible à ceux qui ne font pas le même rêve que lui ou n’en sont pas des personnages, celui qui est en contact avec l’Original et traduit sa langue de rêve en langues compréhensibles à d’autres devient Verbe, médiateur entre l’Original et les hommes.

Les détours sont parfois labyrinthiques. Yoko Tawada nous donne un exemple concret de ce processus dans sa Troisième leçon et l’étude de la Judith de Shimoda.
Brecht tira cette pièce de la traduction anglaise (1935) d’une pièce japonaise (L’Histoire d’Okichi l’étrangère, Yûzo Yamamoto, 1927). On ne retrouva toutefois à sa mort que cinq scènes de la version originale allemande. Par la suite, la découverte de la traduction intégrale de la pièce en finnois permit de retraduire les passages manquants vers l’allemand. « Je trouve fascinant ce processus par lequel un original devient visible après avoir été rétabli à partir d’une traduction qu’on en a trouvée », conclut Yoko Tawada.

Finalement écrire (et j’entends ici l’écriture et plus largement l’œuvre d’art comme un degré 1 de traduction) revient sans doute toujours à ceci : rendre un original visible grâce à une traduction ; traduction qui est un déplacement de l’invisible vers l’intelligible.

Si précise une traduction soit-elle, il reste néanmoins une part d’incompréhensible. C’est ce qu’a expressément voulu montrer Yoko Tawada dans la composition typographique de la version japonaise du Voyage à Bordeaux (originellement écrit en allemand). Les kanji (nom japonais des idéogrammes chinois [5]) qui figurent en tête de chacun des paragraphes du roman ont été imprimés à l’envers, « en miroir » (selon ses mots lors d’une lecture le 21 mars 2012 à Paris), afin que le lecteur japonais puisse à l’instar des non connaisseurs de kanji se perdre un instant comme dans une langue inconnue.

Ce qui reste d’inexprimable – l’Indicible – doit se contenter d’être présent, par un signe que nul ne peut prononcer ni traduire. Le signe de ce qui est, était et sera, le Nom ineffable de ce qui échappe à toute définition et à toute catégorie, insaisissable comme le sable et l’eau. Ce Signe existe, Yoko Tawada l’a rencontré.

Ecrire, dans ces conditions, est aussi un combat pour rendre sensible cet Ineffable, pour communiquer l’inexprimable, pour faire toucher, par le Verbe, ce qu’il y a d’autre que le Verbe.

On comprend qu’au regard de cette mission, le choix de la langue se dépouille de toute considération culturelle, économique, sociale et politique et devient contingent.
Le mélange des langues, l’emmêlement des signes graphiques sont perçus par Yoko Tawada comme un gage de paix, « car alors je peux être sûre qu’une guerre n’éclatera pas tout de suite. Les traductions requièrent du temps, de la sollicitude, de la réflexion, des concessions, de la modestie et de l’attention. (…) On parle et on parle, en langues à demi intelligibles, qui elles-mêmes doivent être traduites et retraduites. La déclaration de guerre s’éloigne de plus en plus ».

L’unique nécessité est celle-ci : une langue doit réunir, non diviser. Telle est, par essence, la langue de l’eau, qui rassemble les hommes comme l’eau rassemble les îles.

Routes de la mer.

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Ile et mer, eau et terre : quelle différence ?

Yuna, l’héroïne du Voyage à Bordeaux, disait : « L’eau n’est pas mon élément. Je n’aime pas nager. Mon élément, c’est l’air. Je veux être dans l’air. Mon rêve c’est de pouvoir, dans cette vie, voler jusqu’à la lune. »

Dans la Genèse, nous sommes nés de la poussière et reviendrons à la poussière. Poussière, air de terre.

Du Journal des jours tremblants émerge le sentiment que l’homme naît de l’eau, qu’il doit revenir à l’eau et à la langue de l’eau.

C’est ici qu’interviennent les rapports de la langue et de la responsabilité, au double sens de sanction d’un manquement et de devoir moral.

Il existe, explique l’auteur, des « langues entachées » – l’esprit nourri de Genèse aurait envie de dire par une faute. Cette faute peut consister en un passé colonial, l’esclavage, le commerce de l’opium ou de luxes qui sont aussi des drogues : le café ou le thé notamment. Ces drogues qui impliquent l’asservissement commercial et politique d’un peuple par un autre ont parfois fini par contaminer, intoxiquer la langue du colonisateur.

« Y a-t-il une innocence de la langue ? » interroge Yoko Tawada.

La langue de l’eau est celle qui ne connaît aucune frontière, aucune différence de conditions humaines. Elle est celle qui rend les rêves de chacun accessibles à l’universalité. Elle rétablit l’humanité dans son égalité, dans le droit de chacun à exister sur cette Terre. Elle relie les hommes entre eux. A l’inverse, le familier de la Genèse dirait que toute langue qui établit des frontières est post-lapsaire.

Frontières : l’auteur s’attache aussi à examiner la politique d’isolement du Japon, partant en flash-back d’un symbole marquant : le fait qu’aucun homme politique n’ait pris, dans la situation d’urgence qui était celle de Fukushima en mars 2011, la responsabilité de déroger à la loi interdisant le largage de vivres depuis un hélicoptère.

Isolement, isolato, insula, île. Qu’est-ce qu’une île ? Qu’est-ce qui différencie l’île de l’eau qui l’entoure ?

Il y a des îles qui sont des îles parce qu’on les nomme ainsi, mais qui n’en sont pas : Hiroshima, Fukushima portent en elles le mot « île » (shima [6]). Cependant « ni l’une ni l’autre de ces villes n’est considérée comme une île, puisqu’elles se trouvent sur l’île principale ». Et aucune d’entre elles n’est un refuge. On peut aussi fabriquer des îles pour isoler des groupes, pour prévenir tout enracinement de l’autre sur le sol national (l’île artificielle de Deshima fut ainsi créée pour le cantonnement des étrangers sur le territoire japonais).

Qu’est-ce qu’être insulaire ? Le Japon lui-même est-il une île si, comme le dit Yoko Tawada, « nulle part il n’existe de communauté de vie homogène qui aurait pour nom : Japon », si le pays est coupé en deux et que son histoire – dans laquelle s’inscrit la catastrophe de Fukushima – est celle de l’oppression d’une région (le Nord-Est : Tôhoku) par une autre (le Kantô : celle de Tokyo) ?

La formule est mordante : « Tokyo est une ville qui continue de rire joyeusement la nuit, avec l’électricité que Fukushima produit au péril de la vie de ses riverains » écrit Yoko Tawada dans « Franchir la barrière de Shirakawa ».

Justement, ce qu’on appelle « barrière de Shirakawa » se situe, géographiquement, à l’orée de la région de Fukushima. Pour le poète Bashô, auquel Yoko Tawada emprunte l’expression, elle représentait « une sorte de frontière avec l’autre monde ». Après avoir vaincu ses hésitations et l’avoir franchie, Bashô « décide de faire du voyage sa propre demeure ».

En franchissant cette barrière il me semble qu’il avait par là-même – comme la langue de l’eau – aboli toute barrière, toute différence entre ici et ailleurs, entre le dehors et le dedans. Je vois dans cette démarche la traduction d’un autre kôan : Manjushrî passe le portail, qui nous enseigne à nous mettre en contact avec l’unité. « Je ne vois rien en dehors de ce portail. Pourquoi entrerais-je ? », demande Manjushrî [7]. En effet, il n’y a pour lui ni intérieur, ni extérieur.

Parler la langue de l’eau, c’est, comme Bashô, Manjushrî et Tawada, faire tomber les clôtures, arrêter de se fabriquer des portes et des portails, des dedans et des dehors. C’est abolir la distinction entre terre et mer, devenir une île flottante, une île qui rassemble et non qui sépare, une île d’eau qui fait communiquer les altérités.

Tel est le rôle de l’écrivain pour Yoko Tawada et dont elle nous livre une démonstration. « Comme autant d’îles isolées, les écrivains peuvent aussi s’exprimer librement, sans pouvoir influencer directement la politique. »

Ce mouvement nous dépasse, il est invincible. On sait que l’eau trouve toujours son chemin, aussi long soit il : de même les langues des créatures de l’eau « s’introduiront dans la littérature quand bien même nous ne les comprenons pas ».

Yoko Tawada dit que la triple catastrophe de Fukushima l’a jetée par-dessus bord dans l’eau froide : serait-elle devenue cette sirène, personnage rêvé et auteur à la fois, sujet et objet, qui « parcourt, sans bateau, une route maritime. Elle reste dans l’eau, jamais elle ne s’établit sur la terre ferme. (…) Elle tente aussi de couvrir l’eau de son écriture »…

La responsabilité de celui qui connaît la langue de l’eau est immense. A l’image de l’eau, source de vie et danger de mort si elle est contaminée, la langue de l’eau est ambivalente. Une utilisation abusive qui s’appuie sur des mensonges ou des sentiments irrationnels peut tuer les hommes et non les sauver. Mais « les êtres aquatiques littéraires doivent être eux aussi capables de parler avec les physiciens atomiques. Il faut qu’ils puissent discuter de cette qualité de l’eau qui ne se laisse pas mesurer. »

xxx

Le livre de sable en langue d’eau de Yoko Tawada résiste aux catastrophes. De sable, il est indifférent aux séismes. Il ne se brise pas comme une tablette d’argile ou une plaque de marbre, il ne se déchire pas, ne se décompose pas, il coule et s’introduit dans tous les interstices. D’eau il vainc l’eau par l’eau. L’eau n’efface pas son encre. Sa langue n’est pas toxique. Elle peut combattre le mal et changer l’eau contaminée en eau pure.

Par sa parole, un tel livre guérit si on l’écoute.

Par son exemple, il donne la méthode ; il est sans doute un des premiers manuels de langue d’eau, sachant qu’un cours de langue peut « être un lieu où explose la fureur révolutionnaire. (…) Quand on fait des exercices de langue, on forme des phrases radicale, exprimant alors des choses qu’on n’aurait jamais dites sans cela » (Deuxième leçon).

Donc, écoutons et pratiquons. La dernière phrase du Journal des jours tremblants nous le rappelle : « le temps qui nous reste est compté ». Les villes et les civilisations s’écroulent. Nous durerons moins que les livres de sable.

Avril 2012

P.-S.

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Notes

[1Ci-après désigné : Journal des jours tremblants, ou Journal. Par ailleurs, les citations figurant ici entre guillemets sans précision de source sont extraites du Journal des jours tremblants.

[2Verdier, 2001, traduit de l’allemand (Japon) par Bernard Banoun.

[3L’ensemble de la critique sur est disponible ici : http://www.editions-verdier.fr/v3/oeuvre-journaldesjourstremblants.html

[4J.-L. Borges, Le livre de sable, 1975, Gallimard, 1978, pour la traduction française.

[5漢字(kanji, sinogramme). Le premier signe fait référence à la dynastie Han (kan), et le second (ji) signifie « caractère ». Le Voyage à Bordeaux (2008, Verdier, 2009, traduit de l’allemand (Japon) par Bernard Banoun), est un roman composé de paragraphes portant chacun en tête un kanji.

[6島, shima, île.

[7Cent kôans zen, commentés par Nyogen Senzaki, Albin Michel (Spiritualités vivantes), 2005, traduit de l’anglais par Zeno Bianu.

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