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Équipée — voyage au pays du Réel (4) 

jeudi 19 septembre 2013, par Victor Segalen

20.

L’AVANT-MONDE ET L’ARRIÈRE-MONDE, cela d’où l’on vient, et cela vers où l’on va... La mémoire amplificatrice et dansante, la belle infidèle aux apparences minutieuses, est sœur, de même race et de même essence que la prévision nourrie d’avance d’images et d’émotions... Et il faut s’examiner beaucoup, se forcer même un peu à trouver du nouveau personnel, de l’imprévu, et ce choc incomparable du Divers, là où des gens qui ont écrit et parlé la même langue, ont déjà passé en abondance. La limace laisse sa traîne et le goût de sa bave... Autre chose est de marcher en terrain neuf où personne de sa race et parfois personne d’aucune autre race, n’est passé. Enfin, autre chose est de marcher le nez au vent, soucieux de la pluie, en paysan, ou des fleurs, en botaniste ou en poète, ou des femmes, de plus en plus faisandées, en chasseur de venaisons étranges, — et de tenir en main la boussole éclimétrique, fixant à la fois l’angle de route et la hauteur, — le télémètre, qui donne rapidement, d’un tour de doigt, la distance, — l’hypsomètre, qui est le moins capricieux, le plus naturel des mesureurs de montagne puisqu’il est fait d’eau bouillante et de mercure bien calibré.

Alors tout change. Les apparences se résolvent en deux catégories, aussi antinomiques que les douze Kantiennes... et le terrain se partage en deux antipodes : ce qui est fait. Ce qui vient.

On va, non de l’acquis à l’irréel, mais il semble que chacun ici, suivant le degré qu’il a de joie à regarder soit en arrière, bien assis, bien connu, soit en avant, peut mesurer son initiation au réel, ou ses préférences pour l’imaginaire.

Ce qui est fait est encore pis que connu : mesuré. Des pas tous appendus au point de départ. Des pas chiffrés, dont chacun, traînant ou joyeux, n’est plus qu’un cran sous le cliquet du podomètre. Autour de ce serpent réduit à sa ligne rouge, les vallées mènent leurs rigoles, les mamelons se cambrent, les lignes de partage s’ordonnent impérieusement comme la plus grossière des lois naturelles ; les ruisseaux vont on sait bien où. Tout ce que l’on voit, que l’on piétine et que l’on flaire se tasse peu à peu, s’ordonne et se rassemble. Ce n’est point sur une carte. Mais on fait soi-même la Carte, et sous les pas, sous les doigts et le crayon, le grand blanc provisoire se grisaille, l’inconnu se dépèce et se dessine, l’imprévisible devient le déjà vu et s’écrit. — C’est, à la fois un grand repos, — un repos repu de connaissance, car l’en-allée topographique qui est une conquête sans cesse victorieuse du pays, une emprise intellectuelle, une compréhension aussitôt ordonnée, une mise en valeur, en cotes et en fiches, du pays, de la région ainsi abordée, ainsi dominée… au moyen de quelques lignes de niveau, de chiffres et de traits de convention.

Est-ce domination ou connaissance absurde ? Est-ce un gain ou une défaite ? Le pays blanc sur la carte est plein de reculé et fourmille de monstres. L’arrière-monde ici n’est plus qu’un peu de papier noirci. L’avant-monde, au contraire, à mesure qu’il recule et s’étrécit, se concrétise, se resserre, augmente la densité des possibles qu’il étreint, et permet tous les aiguillages, tous les écarts bifurcants. À chaque instant, prêt à saisir la route antérieure, on peut croire la voir plonger dans ce bas-fond repéré, solidement tenu entre les deux versants, ou bien s’évader, se perdre et fuir dans les gorges inaccessibles. — Alors, faut-il descendre avec aises ? dévaler le sentier marchand ? On peut hésiter, car la plongée dans le blanc, l’Espace en aval, est confuse. Ce qu’en peuvent dire les gens d’amont est contradictoire et se détruit. C’est la meilleure des routes, ajoutent-ils, puisqu’en bas l’étable est bonne. Je suivrai donc l’autre, la route vers l’impossible, la route impériale, la route aux chemins du passé. Et j’ai ainsi raison d’avance, contre les contradicteurs.

Certains disent que là... là... (ils montrent le ciel par-dessus trois monts triangulaires), il n’y a rien. C’est bien. Je ne vois rien par là. En bas, c’est bien ce gros village marchand, "village des Puits de Sel Blanc"..., et les chroniques locales n’indiquent rien de plus... Si ! comme un lieu détruit qu’on mentionne sans y croire, — comme un fantôme dont on n’est pas bien sûr s’il est là, voici cataloguée la Ville Antique des Trous de Sel Noir — l’antique Heï Yentch’ang — sans nulle localisation logique... et d’ailleurs, les Livres ajoutent le caractère si redoutable dans la course au passé : "Fei"... est tombée, a failli... n’existe plus... ou bien encore : Place préfectorale déclassée... Ville anéantie par ordre...

Je suis la route, la route antique aux vertèbres dallées ; je reconnais le style des anciens hommes. L’écartement des pas, le poli vénérable, c’est une vieille route qui doit bien savoir son chemin.

Elle prend ce tour indescriptible qu’il faut bien décrire quand même. Accrochée à la falaise violette, elle bondit par-dessus les gros levains erratiques de grès noir, — sinueuse dans tous les sens comme la colonne infinie du dragon. Brusquement la voici perdue sous une futaie où elle se prolonge cependant, d’où l’on ne peut plus enfin regarder en arrière. — D’où l’on ne peut plus voir d’où l’on vient...

La route qui menait ici est étouffée, est perdue, est mangée de plantes et de mousses... il faut bien marcher quand même, aveuglé, marchant de ses mains puisque les pieds trébuchent... Et me voici, débouché, étonné de lumière et du nouvel espace, dans un très nouveau, très haut et très cerné canton du monde. Une vaste cuve baignée d’air, d’un ciel neuf, et pleine jusqu’aux bords de calmes cultures. Des chiens familiers aboient. Des fumées montent dans le soir. Les montagnes, très hautes à l’entour, non pas implacables, mais douces, font de ceci un canton évidemment isolé, évidemment inconnu du monde puisque mes gens et les habitants d’en bas l’ignoraient. — Je songe ironiquement combien cet improviste village presque imaginaire est cerné, entouré, et réalise le vœu littéral du Vieux Philosophe : "Que d’un village à l’autre ne s’entendent les abois des chiens... ni les appels chantants des coqs."

La route a changé tout d’un coup d’aspect, la route moussue, la route morte que personne évidemment ne menait plus : il y a bien trois cents ans que personne n’avait passé là ! En revanche, c’est maintenant un sentier vivant dans la terre. Tous les jours, des pas se posent par ici. Et voici en effet, à ma rencontre, un troupeau de vieillards, jacasseurs, lents et doux : je vais leur demander accueil, je vais leur témoigner mon gré de ce qu’ils existent bien réellement là où mes gens avaient affirmé leur vacuité néante, leur absence... ils me donnent raison... Je vais donc...

Mais je reste devant eux, étonné, sans voix, sans autre émotion que cette angoisse (non pas qu’ils soient très différents des autres vieillards, dans les autres villages, que j’ai coutume de rencontrer). Ils n’ont pas en effet de tresses mandchoues, contemporaines.... ils ont la coiffure enchignonnée du vieux Ming et les longs vêtements que peignent les porcelaines. Ceci est moins troublant que l’air étrange de leurs yeux ; car, pour la première fois, je suis regardé, non pas comme un objet étranger qu’on voit peu souvent et dont on s’amuse, mais comme un être qu’on n’a jamais vu. Ces vieillards, dont les paupières ont découvert tant de soleils, me regardent mieux que les enfants dans les rues les plus reculées...

La curiosité chinoise donne envie de cracher à travers la champignonnière des figures écarquillées. Mais, ici, rien que de noble, et un grand exotisme à l’envers : ces regards sont plus inconnus que tout, évidemment, ces gens aperçoivent pour la première fois au monde, l’être aberrant que je suis parmi eux. Je me sens regardé sans rires, dépouillé, je me sens vu et nu. Je me sens devenir objet de mystère.

Ces gens seraient donc d’un autre âge... En effet, ils n’ont point la tresse... encore... seraient-ils d’avant la conquête tartare ? Ils auraient alors près de trois cents ans de recul... Et ce sont bien les longs gestes des Ming, le style et l’ancestrale humanité à six ou sept générations, des vieux Ming. Ce sont bien les gestes saisis et flambés et vitrifiés dans les porcelaines. Ils vivent cependant. Vont-ils parler ?

Je m’enquiers du nom du village. C’est précisément le doublet antique des marchands d’en bas. C’est le Trou du Sel Noir, cette sous-préfecture évasive que les Annales déclarent abolie depuis l’antiquité, — et l’on ne sait s’il s’agit de cent ou de mille ans. Une crainte grossière : il n’y a sans doute pas d’auberge ici. — Je vais demander qu’on me loge au temple toujours vide du Wen, de la littérature, ou bien dans la maison du Voyageur... Mais personne évidemment ne s’aventure jusqu’ici. Il faudrait, pour cela, des échanges de présents. Qu’ai-je sur moi ? Les bagages pesants ont tous plongé dans la vallée... Et je suis seul... Je ne puis donner que des formules de politesse ancienne, d’ailleurs, fort bien accueillies. Puis je demande si quelque étranger est déjà passé par ici ? On se souvient... oui, peut-être, voici trois cents ans. Mais il parlait purement le chinois antique, et était vêtu comme un Chinois. Ses yeux et ses pensées indiquaient seuls son origine... Il proposait une morale et des préceptes un peu divergents... Il acceptait la vénération des ancêtres... Il parlait d’un Esprit du bien et du Juste, mort pour sauver tous les hommes de la mort. Cependant, depuis lors, les hommes mouraient aussi bien. S’il parlait de ses contemporains, il montrait de curieuses images d’hommes avec des cheveux longs et blancs, tressés comme ceux d’une vierge. Oui, quelqu’un avait passé devant moi ici, affirmant ainsi, à deux ou trois centaines d’années, l’existence de ce lieu dont je doute encore. Je crois bien me souvenir que sur les cartes de notre dix-huitième siècle, ce lieu est bien marqué, sous son nom et son importance antiques, et disparaît ensuite du lot de nos géographes vivants... Je n’ose pas interroger plus loin. Mais je pressens tout d’un coup comme un éclair que ce sont là peut-être les descendants du puissant général fidèle, Wou Sank’ouei, qui, vaincus par les conquérants tartares aux longs cheveux tressés, vinrent se réfugier ici, et se faisant, pour vivre, oublier derrière le rideau des montagnes, ont peut-être oublié leurs temps... Peut-être. Ne pouvant se hasarder ailleurs, ils se cantonnent ici. En effet, ils me questionnent. "Où en est la grande affaire des Grands Ming, la dynastie ? la légalité, la filiation... Quel est le nom dicible du Fils du Ciel vivant aujourd’hui dans la Capitale du nord ?..."

Je ne puis évidemment pas répondre. Les Grands Ming sont périmés et abolis autant que leur ville, depuis trois cents ans. Je ne puis les déconcerter à ce point... Leur dire que les Nomades du nord se sont assis sur Péking est une injure qu’ils ne croiraient pas possible... Mais, plus grave et plus pressant que tout : si quelqu’un de mes gens vient me rejoindre ici ! Si le moindre muletier suit mes pas à la piste et vient me chercher pour me remettre dans la vraie route, vers l’étape... — Ils verront ! Ils verront sa tresse noire et grasse, pendant jusqu’aux talons ! Ils verront que tout homme ainsi dans l’Empire de ces jours, a subi le joug et laissé pousser ses cheveux jusqu’aux pieds ! et sauront que l’on coupe le cou à tous les autres... Ils sauront ainsi que leur droit de vivre est passé, que leur vie est périmée, que leur ville, déjà décédée par acte, déclassée, est inexistante et de trop. — Peut-être que ces vieillards doux et chevrotants tomberont en poussière, sur mes pieds....

Je me retire. Je m’en vais à reculons, loin de leur vie trop prolongée. Je n’éclaircirai point leur droit administratif à la vie. Et quand, ayant retrouvé aisément le village du Puits de Sel Blanc, parmi l’accours joyeux de mes gens, et la table servie, je ne demanderai pas où est l’autre ville ancestrale et abolie, d’où je viens, je ne trahirai pas présomptueusement le passé qui a miraculeusement réussi à vivre...

Mais, sachant ma recherche, et mon crochet vers la montagne, le lettré qui m’accompagne me montre dans les livres le mot Fei et au-dessus de la porte de la ville une affreuse pancarte où l’on peut lire :

Lieu de l’antique Trou de Sel Noir... Il ajoute : ce souvenir, le nom, est tout ce qu’il en reste.

Je ne le détromperai pas. Je ne porterai point sur la carte précise, au milieu de mots topographiques, l’existence dans l’espace de ce lieu paradoxal, imaginaire peut-être, et qu’on ne retrouvera point officiellement après moi. Ceci est un rêve de marche, un rêve de route, un sommeil sur deux pieds balancés, ivres de fatigue, à la tombée de l’étape...

21.

JE MANQUERAIS À TOUS LES DEVOIRS du voyageur si je ne décrivais pas des paysages. — Le genre est facile. C’est un exercice et un sport. Et l’abondance même de ce qu’on a lu permet de passer facilement du souvenir visuel au "mot qui fait image". Un paysage en littérature est devenu le plaisant chromo verbal. On en est même venu à discréditer la vision pure, jouissant d’elle seulement. Voir, pour certains voyageurs : ils ont ouvert les yeux en récitant les mots expressifs. Souvent le rythme de la vision s’est par avance cliché dans des phrases et découpé dans des alinéas. Cependant, je resterais impardonnable de me taire sur un sujet si attendu. Il s’agit ici d’un Voyage et le principal argument du voyageur, la description, est, par fatalité, absente jusqu’ici.

Ce n’est point par omission ni dédain du paysage. Ce n’est point par oubli des paysages vus, j’en ai vu ; j’en ai regardé ; ce n’est point par déconcerté ni discord entre ce que j’avais imaginé, et ce que je découvrais avec un émerveillement naïf malgré lui... Car je n’ai jamais, jamais trouvé face à face les panoramas de rêve rêvés. Je les conserve avec piété. Je les compare parfois avec leurs protagonistes, leurs parèdres réalisés...

Ce n’est point de ceci, de ces imaginaires qu’il peut être question dans ce texte au jeu double. J’ai vu, dans mes yeux faits de membranes sensibles, de gelées transparentes et de rayons, mes yeux baignés d’humeurs et de lumières, j’ai vu des étendues pleines d’espace, de dessins, de plans colorés, et d’autres choses, indicibles avec des mots ; — sans que jamais imaginées telles...

Paysage en Terre Jaune. Réellement fait tout entier de terre, et de jaune, mais enrichi de nuances, jaune-rose dans le matin, jaune-saumon dans la lumière occidentale, blême vers midi, pourpre violette dans le soir, et noir plus que noir dans la nuit, — car n’y pénètre même plus la lumière diffuse. Les plans, les découpures, et l’architecture falote, fantastique, est plus surprenante que les couleurs. La terre jaune qui recouvre plaine ou montagne est taillée en brèches et failles et grands coups de sabre verticaux, et ses constructions en équilibre croulant ne sont que lames, crêtes, pics, murs naturels, créneaux inattendus, romanesques imitations par le jeu des pluies des ruines romantiques... Et ce chaos, enclos au fond des vallées, plus souvent abordé d’en haut par une route toujours paradoxale, mangée sans cesse par les éboulis... Une route que le piétinement séculaire a fait souvent entrer profondément dans la terre, et qui étend son coup de sabre horizontal à travers un pan de montagne ; étroite à l’empan de l’homme, recreusée de petites cavernes où les chars à reculons s’abritent pour laisser passer l’autre... Un imprévu irascible et pas sérieux dans les formes dramatiques d’une falaise que l’ongle entame. Ce serait puissamment beau et étouffant si ce n’était point là de la terre bruissant dans ses continuels décrépits... Comme l’architecte le roc, et le puisatier la nappe souterraine, on cherche sans cesse le soubassement véritable de ces formes folles et grêles, l’assiette de cet ébouriffant carton-pâte. Et, nerveux de tant de dépenses de formes peu solides, on ne trouve de répit et de calme qu’en montant le plus haut possible, en s’évadant des régions basses et chaotiques, vers les hauts plateaux paradoxaux où la plaine calmée règne et s’étire sous le ciel. L’orgie est en bas, ici au rebours de toutes les autres montagnes. Il n’y a point de pics convulsés dans les hauts, et l’image benoîte de la riante et paisible vallée abreuvée est un non-sens. L’habitant de ceci doit tenir les crevasses basses pour les lieux hantés ; et les hauteurs ne sont que quiétudes. Je n’imaginais rien de semblable à cela.

Ni rien de semblable aux millions de collines rouges ondulant pendant deux mois de route dans la province occidentale de la Chine ; ni rien d’écrasant comme les abords et les premières marches et l’accès vers le Tibet, donjon asiatique...

C’est au moment même qu’ayant traversé le fleuve qui en vient, pour, de là, drainer toute la Chine ; c’est là, qu’émerveillé, étonné, et repu de tant de paysages minéraux, seul depuis de longs jours avec moi, et sans miroir, n’ayant sous les yeux que les fronts chevalins de mes mules ou le paysage connu des yeux plats de mes gens habituels, je me suis trouvé tout d’un coup en présence de quelque chose, qui, lié au plus magnifique paysage dans la grande montagne, en était si distant et si homogène que tous les autres se reculaient et se faisaient souvenirs concrets. Ma vue habituée aux masses énormes s’est tout d’un coup violemment éprise de cela qu’elle voyait à portée d’elle, et qui la regardait aussi, car cela avait deux yeux dans un visage brun doré, et une frondaison chevelue, noire et sauvage autour du front. Et c’était toute la face d’une fille aborigène, enfantée là, plantée là sur ses jambes fortes, et qui, stupéfaite moins que moi, regardait passer l’animal étrange que j’étais, et qui, par pitié pour l’inattendue beauté du spectacle, n’osa point se détourner pour la revoir encore. Car la seconde épreuve eût peut-être été déplorable. Il n’est pas donné de voir naïvement et innocemment deux fois dans une étape, un voyage ou la vie, ni de reproduire à volonté le miracle de deux yeux organisés depuis des jours pour ne saisir que la grande montagne, versants et cimes, et qui se trouvent tout d’un coup aux prises avec l’étonnant spectacle de deux autres yeux répondants.

22.

CES APÔTRES (À LA CHINE) POURRAIENT ÊTRE de grands voyageurs, car ils vont presque aussi loin que les plus hardis ; ils pourraient être de beaux précurseurs car on les trouve là où personne souvent n’avait pénétré. Ils pourraient être intelligemment les rois étrangers de certains districts des confins, car leurs fidèles se rendent compte que, non Chinois, ils représentent une autre humanité. Ils pourraient être évangélistes et manieurs de foule, car ils ont dans les traditions qu’ils récitent, tant d’exemples de croisades et de surgies soudaines de foi... Et ils ont aussi une doctrine, dont l’étendue va jusqu’à expliquer l’inexplicable, qui a réponse à tout, pardon pour tout, et qui, augmentant par son application les biens terrestres, conduit sans trop d’ascèse à des biens éternels. Ils devraient donc, depuis les quatre ou cinq cents ans qu’ils ont mis le pied sur la Chine (par le Sud), précédés de leurs nombreux devanciers un peu trop négligés dans le Nord, ceux-ci précédés des Nestoriens qui tout en compliquant le problème dogmatique leur frayaient néanmoins la route... — ils devraient donc tenir en leurs mains spirituelles la plupart des quatre cents millions d’âmes d’un peuple peu réfractaire à la morale médiocre et mitigée du plus grand nombre, du bon sens, du double bonheur assuré.

Et c’est ainsi qu’on pourrait les imaginer : détachés de tout, hors de la conquête spirituelle, méprisant les biens palpables, n’habitant pas ici ou là mais prêts à se jeter sur les contrées infidèles ; recevant ce qu’il faut pour vivre, afin de ne rien demander pour eux, et de tout donner de ce qu’ils reçoivent à d’autres limitant même ce douteux trafic en argent ; — s’efforçant de toucher les cœurs, appelant tous et toutes vers eux mais refusant avec dureté tout baptême équivoque, toute conversion où la grâce serait capitalisée et placée. — Sur eux-mêmes, très méticuleux de la toilette de leur âme, qui serait ardente et farouche, passionnée dans un corps férocement chaste, — d’une continence d’autant moins méritoire que l’autre sexe, à la Chine, vu dans les villages et les champs, est plus détournant qu’attirant. Ils devraient enfin, parfois, pénétrant à la tête d’une foule ivre de foi dans les temples où les dieux adverses étalent leurs gros ventres, s’en aller crever des idoles d’autant plus creuses et fragiles qu’elles ne sont point ici de marbre comme dans les temps premiers du Seigneur, mais de torchis et de carton-paille... Ils réserveraient les coups plus durs pour l’Église chrétienne Réformée, vide d’idoles, mais remplie de confusions d’autant plus redoutables, et qui se sert, dans la langue infidèle, de termes souvent identiques... C’est ainsi qu’ils marcheraient vers la plus grande évangélisation du plus vaste pays humain du monde entier.

On peut les imaginer ainsi. On les joint, ce ne sont pas de grands voyageurs, car ils ont une vision singulièrement locale de ce qui les entoure ; et un critère déplaçant : ils ont fort peu d’influence malgré leur toujours bonne entente avec l’autorité ; cette influence se concrétise d’ailleurs assez vite autour des deux points temporels : gain des procès catholiques, et possession habile à s’agrandir du lopin sur quoi se bâtit la mission. Ils gagnent peu d’adultes marquants à la foi : le baptême s’applique surtout au nouveau-né. Il n’y a plus de ces illuminations célèbres. Le nombre des convertis, eu égard au chiffre total du pays, est infime et presque inexistant. Eu égard aux efforts déployés dans ce sens, déconcertant, décourageant..., si les efforts de l’Église rivale, réformée, plus considérables encore, n’avaient abouti à moins encore. Et ils ne sont point détachés de tout, mais fortement attachés à la terre. Posséder de la terre, en ce pays où la terre, parèdre du ciel, fut divine autrefois, en ce pays où nul autre Européen qu’eux-mêmes ne peut être propriétaire ; — posséder de la terre et l’agrandir est leur joie et leur consolation... leur conquête n’est plus spirituelle et paradisiaque : mais ils ont acquis à peu de chose ce morceau de plus, cette enclave, ces dépendances de pagodes, cette tour païenne, — mieux encore : la chose est "paraphée, sigillée, enregistrée" — les notaires ont donné : le laboureur peut se camper sur son champ et dire : c’est à moi. — Parlant du nombre de convertis, je n’ai jamais vu luire dans des yeux évangéliques cet éclat de terroir du vieillard né en Beauce ou en Champagne, et qui, pauvre chez lui, souvent, recueilli, élevé, expédié, installé, planté là sur l’orée des grands monts Tibétains voit s’accroître sur ses vieux jours les rizières cultivables autour de la mission, son domaine.

Ou parfois la lueur est noble, détachée de la terre, bien que seigneuriale et chargée d’aïeux, mais alors, quelle ironie méprisante de grand aloi dans cet aveu d’impuissance à faire pénétrer la lumière dans ces âmes obscures !

Serait-ce qu’il faut s’en prendre à la Lumière ? au dogme, à l’Évangile ici apporté ? Mais il a, en d’autres temps. sur d’autres peuples, montré sa puissance et son pouvoir d’illusion... Et d’ailleurs, sur ces mêmes peuples, Chinois du Nord, des Wei, du pays de Pa, et Tibétains de Bod et du Kou-Kounoor, et Bouriates sujets du Tzar, et Birmans, Cinghalais, et durs montagnards du Népal, le Bouddhisme, — qui parfois, perverti et transformé en religion, affublé de rites et peuplé de dieux adventices, — lui est assez comparable avec sa tiède morale pratique, — a pénétré abominablement tous les bourgeois et paysans de l’Empire, toutes les classes rassasiées de peu, sensibles, domestiques — et parfois touché des Empereurs que leurs sujets devaient ensuite racheter aux moines pour dix milliers d’argent !

Ce n’est pas la doctrine qui est en cause ici, forte ou faible, vraie ou fausse, car ces quatre mots restent des mots. Mais c’est qu’ici la doctrine paraît absente. Si elle était là, elle se manifesterait, peut-être, et d’abord, permettrait une certaine unité. Voici des hommes dont ce qu’ils disent est préparé d’avance, codifié, catéchisé. Les mêmes mots, depuis deux mille ans ou Nicée. Or, transplantés, leurs gestes sont parfaitement différents : les uns polis et nobles, généreux, d’autres avares, retors, il y a des lubriques que l’on surprend couchés avant la messe, des sages, des saints ; de beaux esprits, des paysans. Les uns sont propres, les autres sales... toutes qualités humaines, là-dedans. Où est le divin ?

Ce qu’ils enseignent ? Du vent à travers des lèvres. Où est le divin ? Dans ces lieux vierges et reculés je l’imaginais possible... Où est le divin ? J’ai trouvé des hommes.

23.

IMAGINER, SUR LA FOI DES TEXTES, que l’on va, dans ce lieu précis, découvrir une belle et archaïque statue de pierre de cette époque puissante et humaine des Han, — si avare des pierres taillées qu’elle nous lègue... — et se trouver nez à nez avec un moignon informe de grès, est encore une déconvenue. Celle-ci, irrémédiable. Aucun espoir de découvrir un peu plus loin la statue qu’on ne trouve pas. Aucun espoir qu’elle soit gardée obscurément dans la terre d’où peut-être d’autres la feront bondir à la lumière. Elle n’est pas perdue ; elle n’est pas égarée. Elle est là.

Elle est malheureusement là : émoussée, écornée, mieux ou pis que brisée : sucée par la pluie qui l’a délavée comme un enfant son sucre d’orge ! — J’aimerais mieux la trouver en miettes reconnaissables. Mais toutes les arêtes ont disparu, toutes les lignes vivantes ont fui. La localisation est impitoyable. C’est bien elle. C’était elle, plus disparue que perdue, puisque les formes et ce qui lui donnait existence, ont fui, léchées, absorbées ; et qu’il n’en reste que le caillou, la matière, ce grès de mauvais grain...

Cependant, par piété presque superstitieuse, par habitude, je dessine. — Je dessine ce reste informe. Et lentement, mais sûrement, ce que mes yeux ne voyaient pas, le crayon et les mouvements instinctifs de mes doigts le ressuscitent. Aucun doute. C’est bien ce tigre râblé et sexué des Han. — Le corps allongé, le torse fort, et cette cambrure du cou... et ce port de la tête absente ; ce rejet orgueilleux de l’encolure, ces pectoraux puissamment cannelés. Je dessine. Le fait se produit. Les formes se développent, à les poursuivre dans la pierre, non pas avec le léger contact du regard, mais à deviner musculairement l’effort du ciseau dans la pierre ; elles se formulent ; elles se fixent ; non plus dans cette matière décidément trop périssable, mais dans l’espace fictif où l’imaginaire se plaît. — Là où les peintres sont maîtres. L’espace que les sculpteurs débitent en volumes, et habitent... Je dessine toujours, je suis des lignes irréelles, mais conductrices.

Des méplats s’étalent doucement, des modelés apparaissent et se confirment. Voici la cambrure de l’épaule ; l’attache du cou, voici l’avancé caractéristique de la cuisse nerveuse sur le ventre... Et ce n’est pas une première fois.

Pour la dixième, peut-être, le phénomène fut. Cette apparition d’une forme antique débordant son bloc émoussé... C’est une évocation magique et logique : il suffisait non plus de regarder, mais de reformuler docilement : les gestes répétant dans un nouvel espace actuel les autres gestes que le modeleur lui-même, autrefois, poursuivit ; — quand il luttait, à coups de ciseaux volontaires, contre la pierre infidèle, qui n’a point su garder ses efforts ; — mais que seuls des efforts analogues, ressuscitent aujourd’hui. C’est ainsi que je retaille dans ce pur espace imaginaire — lui donnant du poids — la fortune flottante autour de la pierre usée. Le plus dur des deux n’est pas le grès infidèle.

24.

DE L’HOMME OU DU DIEU j’avais cru plus aisément mettre la main sur l’homme. Le problème se posait ainsi : le Père, honorable fonctionnaire bien connu — voici deux mille ans, avait rempli des charges définies... Le Fils, conservant et prolongeant la mémoire du Père, avait si bien tenu ses charges que par reconnaissance ses administrés l’avaient fait "génie", esprit, officiellement. — Et, pratiquement, le cultivaient comme un dieu. L’un et l’autre étaient de la famille "Fong". Le Fils, déifié sous l’appellation de Fong K’ouen, — le Père gardant son nom historique de Fong Houan.

(Or : nous avons trouvé, vivantes mais interlopes et douteuses, toutes les reliques du Fils-dieu sous forme de cultes perpétués, louches... Nous n’avons rien rencontré, pas même le pilier funéraire, du Père historique !)

Ainsi, voilà dans toute son histoire, la diversité des devenirs, de la légende et de l’histoire. — "Être fait dieu"... que cette bonaventure arrive à Tchou-ko Liang ou Tchang Fei, peu m’en chaut. Ce n’est qu’un geste légendaire à ajouter au catalogue de leurs tours de ruses. — Mais que j’aborde d’abord la vie très historique du Père, pour n’en rien trouver d’existant, — et du Fils, pour tout en trouver compromis dans les bouches actuelles, ceci est assez inquiétant.

Car on peut, sans sourire au moment où on le fait, se poser nettement ce doute : c’est, de la gloire, — être fait dieu ! — ou bien la gloire n’est que ce qu’elle serait : un mot. Supposons ce mot. Ou posons toutes les actions, tous les désirs d’actions qui convergent vers ce mot, même fictif… On désire que l’on sache exactement ce qu’ils ont fait. Et c’est le programme et le projet de l’histoire.

Je suis pris étrangement dans cette roue tournante et miroitante : que l’on sache, véridiquement, ou bien que l’on répète et qu’on imagine. Qu’on déroule des bandelettes de momie, en comptant les tours, ou bien qu’on fabrique une "mumie" pétrie de salive et fermentée d’oraisons.

Ni l’un ni l’autre. Ce que j’ai fait n’est matière à catalogue. Et d’ailleurs, c’est fait, par définition même. Ce que le peuple inventerait autour de mes actes serait superflu, déplaisant.

Et puis, je serais tenu à des obligations, des services posthumes et prolongés. Ce que l’on raconte de Fong K’ouen est assez obsédant. Chaque année, au troisième mois, filant dans les eaux de la rivière, il rentre en esprit et âme, chez lui. Quand on suppose qu’il émerge, le peuple et les fonctionnaires le saluent... Et je serais tenu à des miracles. L’usage en est périmé. Le surnommé Fô, par les Chinois, et le Bouddha par les Hindous les déconseillait, il y a deux mille cinq cents ans déjà. — Quelques timides essais, — guérisons, résurrections de morts ou de soi-même, — ont été tentés voici 1914 années, ou paraissent se prolonger encore. — En Chine, on peut se borner à faire tomber la pluie, — à faire lever des plantes céréales, toutes semblables, pour nourrir un peuple pressé, tout semblable...

Ce n’est point là une peine digne d’être prise quand on en tient pour la diversité du monde.

Je renonce à être fait dieu.


P.-S.

Texte numérisé pour le site Victor Segalen, repris ici avec des corrections mineures.

Le logo est une photographie de l’artiste Darren Almond.

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