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Équipée — voyage au pays du Réel (5) 

vendredi 20 septembre 2013, par Victor Segalen

25.

MOI-MÊME ET L’AUTRE nous sommes rencontrés ici, au plus reculé du voyage. Ceci, au pied des derniers contreforts des plateaux étalés horriblement à six mille mètres de hauteur, plus désertiques et plus âpres que les pics les plus déchirés de l’autre Europe, ceci m’arrive, après cette étape, la dernière de celles qui prolongeaient la route ; la plus extrême, celle qui touche aux confins, celle que j’ai fixée d’avance comme la frontière, le but géographique, le gain auquel j’ai conclu de m’en tenir. C’est ici, dans la contrée frémissante d’eaux et de vents dévalants, c’est ici, après cette journée plus fatigante que toutes les autres — (cependant la fatigue était non pas domptée, mais dépassée, dominée), sans avoir pris de repos, l’affalement douloureux et l’envie de pleurer de détresse, avaient fait place à une inattendue lucidité, — sur la terrasse moins enfumée que l’antre de cette maison tibétaine, dans un crépuscule où le jour prolongé n’a plus semble-t-il de liaison au soleil ; la lumière s’exhale des choses ; — et j’étais debout, marchant malgré moi un peu plus loin qu’il ne m’était permis. C’est alors que l’Autre est venu à moi.

Nous nous sommes trouvés (doucement) face à face ; l’Autre, comme s’il me barrait silencieusement le chemin prolongé en dehors de moi, malgré moi. Je l’ai reconnu tout de suite ; plus jeune que moi, de quinze ans, il en portait seize ou vingt, plus maigre et plus blond, il s’habillait naïvement d’un vêtement européen d’un beige effacé par l’usure, le soleil, ou la mode d’autrefois, et qui d’ailleurs lui seyait bien. Il avait peut-être un peu d’aigre dans le maintien ; mais je trouvais une grande affection pour la jeunesse blonde qu’il ramenait de si loin et du profond du temps. Le moindre reflet noisette dans ses yeux était un rayon frémissant, jeune et jaune. Cependant l’étonnement de le rencontrer là m’est venu, tardif, avec ces paroles :

— Comment ! c’est toi qui existes encore ! toi ici !

— Tu ne fais pas partie du paysage. Ton veston détonne, et tes souliers et ta figure blanche sans hâle. Tu n’as pas froid ? Tu n’as pas l’air habitué aux hautes altitudes...

Il se présentait, oblique, sans me regarder ni peut-être me voir. Je questionnais sans attendre de réponse. Une réponse qui m’aurait bien plus étonné que son silence. Et en effet, il ne répondit pas.

Je lui en sais gré. Je devrais alors transcrire un dialogue assez invraisemblable, quand mon monologue ruminant et ratiocinant reste logique et justifié. Cependant j’observais une singulière transparence dans sa personne. Le paysage éteint presque par la nuit, le formidable déboulis de roches et de torrents, et les falaises torturées dans l’ombre par des filons qui les étreignaient comme des nœuds, la sève dans le tronc, se montraient à travers lui, l’absorbaient. L’Autre devenait fumée, avant de m’avoir répondu. Cependant, avant qu’il ne disparaisse en entier, j’avais eu le temps non mesurable, mieux : j’avais eu le moment d’en recueillir toute la présence, et surtout de le reconnaître : l’Autre était moi, de seize à vingt ans. — Un pan sinueux et fantôme de ma jeunesse à moi, casanière et éberluée, un pan de ce voile de ma vie, flottait donc ici, dans les vapeurs roulantes du torrent, suspendu dans ces gorges plus hautes qu’une trouée de dix Rhônes... dans cet endroit, le plus reculé du monde pour moi, puisqu’il marquait le coude et le retour du voyage ; ce regain de jeunesse, ce regard recueilli, et le geste adolescent du visage, et l’inespérable charme de tous les espoirs devinés à cette heure et que la dure réalisation étouffe un à un en choisissant quelques-uns d’entre eux qu’elle grossit et démesure jusqu’à l’outrance, — voilà donc ce que j’étais venu trouver jusqu’ici.

Maintenant, l’Autre a totalement disparu ; jusqu’à la nuit complète, et qui ne laisse aucun espoir subsister dans les yeux. Je me souviendrai, certes, de ce que j’ai revécu dans les siens. Souvenir, comme lui-même. Une autre étape. Un autre jalon. Si l’on redit à un enfant quelque trait de sa première enfance, il le retient et s’en servira plus tard pour se souvenir, réciter à son tour, et prolonger, par répétition, la durée factice. Ici, j’ai quelque instant d’emprise directe, hors du passé périmé ; quelque chose est revenu. — Pourquoi de si loin, et surtout, pourquoi si loin ? En dehors de tout ce qui pouvait évoquer l’Autre, ma jeunesse ? En dehors de tout décor familier ; car ces monts bouleversés, et ces crêtes verticales dans le ciel dépassaient même mes espoirs naïfs de voyage... Peut-être que les espoirs et les rêves de l’Autre dépassaient eux-mêmes ce voyage, et que, mort d’années, et rêvant, il se trouvait ici, comme en jouant, alors que j’ai dû y parvenir à grand-peine de mes os ossifiés et de mon expérience même de la route ? — Il avait l’air d’être là, comme chez lui, plus à son aise que moi, nullement gêné par la haute montagne, ni par le glacé du soir sur ces hauteurs, dès la tombée du soleil, ni inquiet de l’étape du lendemain... Lui, ne m’a pas interrogé seulement sur ce que je venais faire. M’a-t-il vu ? Je n’en sais rien. Il a semblé me négliger. Il n’a pas su même que je prenais possession effective, le premier homme, d’un lieu du monde qu’il aurait à peine soupçonné... — Il n’a point paru me féliciter d’y être parvenu, au prix du sang, en chair et en muscles..., puisque voici maintenant qu’il s’y promène, un peu indécis — et c’est son charme — prêt à tout, prêt à d’autres lieux, prêt à habiter d’autres possibles... Riche de tout ce qu’il espère, et négligent de ce qu’il a, — car il n’a rien encore.

Je ne suis pas venu ici pour me trouver nez à nez avec un naïf souvenir de jeunesse.... et c’est pourtant lui qui se place au tournant et au confin ! C’est une leçon... C’est lui maintenant, c’est l’Autre qui me donne une leçon d’expérience ! Sans doute son air détaché et désintéressé m’apprend la vanité de ce que je suis venu rejoindre ici. Si j’avais un peu de foi pour le petit dieu de voyage, — qui ne m’a pas quitté, — je lui soumettrais ce cas étonnant de conscience, ce problème de topographie dans l’espace et dans le temps du passé... Mais je sais par avance qu’il ne fera rien que de rire un peu plus dans son cristal doré, et que c’est justement là sa science. Je ne lui demanderai rien de plus. Simplement, étant allé jusqu’au bout de ma course, — je reviendrai.

Mon visage a changé de direction en revoyant l’autre visage. Je suis orienté sur le retour.

26.

PEINT SUR LA SOIE MOBILE DU RETOUR, tout ce qui suit du voyage m’apparaît désormais tout déroulé d’avance. C’est d’avance un paysage familier, comme la ville fictive de tous les soirs que le grand Empereur capricieux et casanier, aimant à la fois ses habitudes et de voyager, faisait déployer à chaque étape, en l’horizon de son camp. Il y voyait là les formes des palais, les monts et les eaux, les nuages domestiques de son ciel et de sa ville capitale. Il donnait bien. Je puis aussi dormir à mon aise désormais ; un peu trop : car tout ce que je verrai durant ce retour nécessaire est déjà peint et observé. — Je sais d’avance ce que la montagne me prépare. Aucune passe ne me donnera plus la joie tremblante et haletante du regard par-dessus le col. J’y atteindrai trop posément pour être ému. Et d’ailleurs, l’autre horizon n’est qu’un vallonnement de plus. Aucun fleuve n’imaginera de tournoiements d’une gymnastique neuve. Ce sera de l’eau courante et voilà tout. Aucun porteur n’aura dans son coup de rein, la révélation d’une démarche inattendue... il faudrait pour cela des êtres moins bipèdes, et d’un mécanisme ailé pour atteindre à quelque neuf. — La femme du pays où je vais est atteinte et captée avant d’être choisie et poursuivie. J’en connais d’avance le prix, l’éducation, la science et l’intérêt — Mes sandales n’auront jamais de nouvelles formes que celles-ci, les meilleures, définitives et que je ne puis pas modifier, esclave de mes pieds à cinq orteils, une sole et un talon. — La ville imaginaire a perdu ses couleurs, et toute invention, je la laisse désormais au plaisir de voir naïvement neuf, sans y croire. — J’ai dit, une bonne fois, les révélations étonnantes de la formalisation des contours. Je crois à l’infinie diversité de ce plaisir encor, — mais le pays où je vais ne renferme plus de formes informes autrefois formulées par des hommes. — Je ne puis me flatter de voir venir et m’apparaître l’Autre à tous les carrefours et sentiers. La première rencontre fut étonnante assez. D’autres seraient insupportables en détruisant le mystérieux adolescent de la première, en faisant de ce fantôme rare une habitude, un besoin, un camarade de la vie !

Et pourtant ce retour est le plus heureux possible, puisque le Voyage et l’expérience se sont poursuivis ainsi jusqu’aux confins, sans rappel déconcerté ; puisqu’il n’y a pas eu de déconvenue précoce ; — et surtout que je n’use pas pour revenir de la même route qu’à l’aller ; je ne mets pas mes pieds dans les mêmes trous.

Ceci serait l’extrême du déplorable et du dégoût. Revenir sur des pas déjà faits, remâcher une nourriture digérée, renâcler son premier mugissement est toute l’image de la défection déconcertée... Certes, il est arrivé au cours de cette route d’avoir, pour quelques jours, l’obligation topographique ou stratégique de s’en revenir en arrière... Mais ce geste est plus grave et plus pesant qu’on ne pouvait l’imaginer. — Revoir par force, et à l’envers, les paysages et les vallonnements et les crêtes que l’on croyait avoir une bonne fois dépassés, est abominable. Reprendre par-derrière, l’ascension, la montée qu’on avait abordée avec la rude franchise de la première expérience, — suer et peiner en montant là où se dévalait la pente, et descendre ironiquement en glissant cette escalade obtenue par tant de beaux efforts ; cela est insupportable et honteux.

Et cependant, bien que de telles expériences soient rares ; bien que le retour néglige et fuie la plupart des routes anciennes et qu’il feigne de s’avancer vers un autre imprévu et d’autres tentatives, — le retour est frappé de stérilité et d’ignorances. Quoi qu’il fasse, il ne saura faire autre chose que dérouler la peinture comme sur la soie. Et s’il se dérobe, et s’il tente d’improviser, la lassitude désabusée sera telle que son invention ne sera pas goûtée à sa valeur, et que tout incident, toute aventure, s’enrobera de la saveur répugnante du déjà vu.

27.

L’AMI TROP FIDÈLE est celui–là qui au retour, au départ, est encore debout sur la même place, dans le même visage et des yeux que je cherchais de loin, et craignant de ne pas reconnaître, — et que j’ai reconnu sans ambages tout aussitôt. — Il m’a crié : "Tiens, tu n’as pas changé..." ; et comme je le regardais avec l’œil lourd du voyage mécanique et rouge du poussier de charbon, il a cru à de l’étonnement ou de la crainte, et a ajouté rassurant : "Je n’ai pas changé non plus !"

C’est bien là ce que je craignais ! Je m’explique maintenant cette prémonition douloureuse, cette angoisse constante du retour mené jusqu’à sa fin, et dont je redoutais toujours l’explosion... Que faudra–t–il dire à l’arrivée ? Faudra-t-il cacher mon étonnement ou mon dépit ! — Le visage vu de loin est pour quelques secondes à peine entrevu comme un objet d’expertise, de claire vue, de lucidité..., le moment du retrouver est ambigu et aigu. Ce visage, autrefois familier, est ici aperçu avec toute la nervosité neuve et tendue par tant de choses acceptées... Pendant l’éclat du premier coup d’œil, avant que les paupières n’aient cligné, je vois franchement ce que je ne savais plus depuis longtemps regarder sans habitude, sans amitié. Cette fois, l’imaginaire se faisait douteux... et me menait bel et bien vers le réel de ce moment prévu. La déception. L’escompté.

Ainsi, il n’a pas changé, lui... Ainsi, onze ou douze mois, trois cents et quelques jours, des heures, et plus que tout cela, deux ou trois moments impérissables ont passé peut-être sur lui, sans le toucher davantage ? sans le marquer ? sans descendre assez au fond de sa vie pour que sa dépouille vivante n’accuse point le déformé ou la révélation ! — Ainsi, mes lettres qui lui venaient de si loin, pleines d’espace et de terrain conquis, et mes recherches, et les desseins avortés, les désirs aussi dont il prenait sa part, en me répondant mot pour mot, — ceci n’a donc pas persisté, et a passé sur lui sans l’émouvoir ? Qu’a-t-il fait ? Je sais, d’autre part, que le sort ne l’a pas épargné. Il a vu tomber de haut ce qu’il croyait tenir et posséder. Il a vu s’évaporer des réalités provisoires et personnelles. Tout ceci qui s’est abattu sur lui est donc vain ?

Il n’a pas changé ? Il ment. Cet œil gras, ce menton et cette voix. Maigre et défait du voyage, je suis étonné par son poids. C’est moi qui devant lui demeure timide. Je réponds en écho bien appris :

— Oui, tu es toujours le même.

Il m’accepte alors, et m’emmène, satisfait.

28.

POUR CONCLURE... car il faut oser conclure. Ce voyage, imaginaire d’abord, est devenu un fait, avec son départ et l’hypothèse mouvante. Il a marché. Il s’est déroulé ; comme un fait, il est arrivé. Il y a là quelque chose de parfait, d’achevé, indépendant de tout, indépendant comme l’aiguille sur le cadran, tournant exactement son heure sans s’inquiéter des actes dont l’homme la remplit. Le voyage a donc marché de son pas implacable. Il faut reconnaître que là, le réel s’est laissé bien entourer. J’ai eu raison contre les doutes, les tâtonnements, les ignorances. Parti de ce point, je suis arrivé à celui-là, et de retour, dans cette immobilité acquise, je puis maintenant expertiser ce que j’ai vu et chercher un sens à l’aventure. J’ai au moins appris sur la route à donner quelque importance à l’auberge acquise. La conclusion n’est plus un jeu imaginaire, mais l’image du succès.

Jouis de l’effort, comme tel, mais fouette-le jusqu’au moment où il passe l’obstacle et t’apporte au domicile choisi. Ce voyage aura donc nécessairement un retour, un objet, une parole définitive. —

Le premier point à résoudre se pose de lui-même ainsi et se résout : ce voyage a été heureux, puisqu’il fut, qu’il partit et qu’il parvint. Mais moi-même, ai-je été heureux en ce voyage ? Quelle est ma part de bonheur due au voyage ? Même, suis-je heureux ?

Que cette question puisse même se formuler, et l’on dira qu’il faut d’emblée répondre non... Le bonheur impérieux, le seul dont la conquête est digne, la volupté de l’heure et de l’objet, ne laissent ni le répit ni le goût de se poser telle interrogation. L’heure du retour n’est donc pas voluptueuse au point de se suffire et de se combler. Est-elle, encore une fois, heureuse ? Pour répondre, je dois me fixer et avouer mon attitude en face du bonheur.

Elle n’est pas franche. Je ne sais boire et jouir sans goûter. Je ne sais pas voir sans regarder un peu trop, ni entendre sans écouter, ni sentir sans me reculer pour mieux sentir. Et depuis longtemps j’ai coutume de qualifier l’événement non pas en raison de sa vertu, de sa couleur actuelle et spontanée, mais en rapport de ce que je l’imaginais ou non. Toute acquisition neuve est heureuse ; tout enrichissement prévu a rarement le don de dépasser ce que j’avais décidé qu’il serait. Or, ceci, qui me dispense de juger ce voyage d’un mot, ou qui rendrait suspect un jugement unique sur ce voyage, est précisément le mode d’expertise le seul utilisable ici puisque la même interrogation, en somme, la même question fut le départ et la raison de ce voyage, et que la même recherche — posée dès les premières lignes sous une expression équivalente — fait indiscontinûment la vraie trame de ceci, mêlée à toutes les étapes, et toujours à tous les mots dont parfois le chancelant s’explique.

Pour répondre, je ne saurai donc mieux faire que, sans revenir en arrière, me reporter à chaque instant de ce livre, et voir, pour chaque ligne si la dose de beauté, de valeur, que me rendit le réel, surpassa ou non la promesse imaginaire, ce qui est mêlé à tous les mots. J’aurais ainsi une ligne sinueuse, brisée, cassée, arabesque cisaillée d’à-coups, parfois noble comme une parabole, parfois enfuie vers les irrationnels, mais qui, en comparant ponctuellement l’écart entre l’attendu, le désiré et le trouvé, le rendu, — pourra me fixer avec une ironique et impassible précision. — De même qu’un voyage se compose de pas, de même la somme du bonheur incluse ici est possible à connaître si je la fragmente à l’extrême.

Impossible, en revanche, à exprimer d’un seul mot, oui ou non, grande ou petite. Je renonce gaiement à savoir si je fus heureux ou non, même si de cette opposition constante entre les deux je suis heureux... Car déjà, de cette opposition constante entre les deux mondes s’est tirée une autre leçon. Un autre gain ; une acquisition impérissable : un acquêt de plaisir du Divers que nulle table des valeurs dites humaines ne pourrait amoindrir.

C’est qu’en effet, partout où le contact ou le choc s’est produit, avant toute expertise des valeurs en présence, s’est manifestée la valeur du divers. Avant de songer aux résultats, j’ai senti le choc ainsi qu’une beauté immédiate, inattaquable à ceux qui la connaissent. Dans ces centaines de rencontres quotidiennes entre l’Imaginaire et le Réel, j’ai été moins retentissant à l’un d’entre eux, qu’attentif à leur opposition. — J’avais à me prononcer entre le marteau et la cloche. J’avoue, maintenant, avoir surtout recueilli le son. Parmi le désabusé, le déconcerté, ou au contraire l’émerveillé de chacun de ces mots ou de ces chapitres, je notais, en dégustant silencieusement la musique, ironique et intime, que faisaient les deux mondes délibérément opposés. Je puis l’avouer maintenant : je n’ai pas été dupe ; ni du voyage, ni de moi. – Sans doute, ce livre gardera son titre équivoque, ou plutôt son parti pris d’Équipée, malgré l’aveu d’avoir surpris ou obtenu le Réel dans une valeur parfois équipotentielle. Qu’il n’ait pas été absorbé ; qu’il ait tenu bon ; qu’il n’ait pas été victorieux non plus..., ce qui pourrait faire croire que l’on avoue avoir compromis ou fourvoyé l’Imaginaire dans les sentiers du Réel. C’est qu’il n’est pas possible de le nier. Cependant, au-delà de tout — au-delà du bonheur ou du satisfait, — au-delà de la justice et de l’ordre... demeure la certitude que voici : la justification d’une loi posée de l’exotisme — de ce qui est autre — comme d’une esthétique du divers.

Mais il faut s’entendre : le Divers dont il s’agit ici est fondamental. L’exotisme n’est pas celui que le mot a déjà tant de fois prostitué. L’exotisme est tout ce qui est Autre. Jouir de lui est apprendre à déguster le Divers. Enfin, ayant, comme il faut, apprécié le choc, je me demande, et ceci est la dernière question péremptoire, si, du choc n’a pas jailli quelque étincelle… Peut-être celle-ci.

Je me garde d’une confusion sur les mots. Le Réel n’a rien voulu dire ici que ce qui s’oppose au jeu pur de la pensée ; ce qu’on touche, ce qu’on voit et flaire, ce qu’on mesure, ce qu’on sent. Le débat a lieu entre ces deux exclusives données...

Mais, entre elles, plus vastes qu’elles, plus larges qu’elles, existe sans doute une chose. Celle-là, non touchée par l’expérience, celle-là, indicible, échappant à toute emprise, et unissant ces contradictoires dont tout ceci n’est qu’épisodes de combats. Je ne puis songer à le définir. Sitôt défini, un scrupule, je sais bien, me prendrait : si l’Être était autre que je viens de le dire... ; et de nouveau, la loi d’un exotisme universel et victorieux m’arrêterait... — Je crois donc que ceci d’entrevu, comme une vision rapide à la lueur du choc, n’est pas dicible par des mots ; mais sous un symbole par exemple figuré de la sorte. — Puisque le débat s’est mené et prolongé jusqu’en Chine, c’est à la Chine que j’emprunterai le sceau formel et l’arrêt du débat ; — c’est la plus chinoise des dynasties, la grande ère des Han, qui le fournira sous ces traits :

Deux bêtes opposées, museau à museau, mais se disputant une pièce de monnaie d’un règne illisible. La bête de gauche est un dragon frémissant, non pas contourné en spires chinoises décadentes, mais vibrant dans ses ailes courtes et toutes ses écailles jusqu’aux griffes : c’est l’Imaginaire dans son style discret. La bête de droite est un long tigre souple et cambré, musclé et tendu, bien membré dans sa sexualité puissante : le Réel, toujours sûr de lui.

Ceci est exact autant qu’un symbole peut l’être. Un symbole emprunté comme il convient à la Chine antique, — pays où se déroulaient l’expérience et le débat. Quoi de plus juste ? — Ce symbole n’a peut-être rien de commun avec ce qu’il prétendait signifier. C’est le sort de bien des symboles... Maintenant, chacun peut choisir et retomber dans sa bête familière, soit le monstre, soit le quadrupède sexué. L’homme est absent de ceci, et toute la sentimentalité humaine. Le dieu ? négligé, depuis longtemps. Reste l’objet que les deux bêtes se disputent. —

C’est un cercle... qu’encastre un carré. Quadrature ? Un anneau, un serpent symbolique, un symbole géométrique, le Retour éternel ? L’équivalence de tout, l’Impossible, l’Absolu ? Tout est permis... Je crois plutôt à la figuration d’une simple monnaie, la sapèque chinoise, ronde, percée d’un trou carré... Mais ceci est l’interprétation historique grossière... L’objet que ces deux bêtes se disputent, — l’être en un mot — reste fièrement inconnu.

P.-S.

Texte numérisé pour le site Victor Segalen, repris ici avec des corrections mineures.

Le logo est une photographie de l’artiste Darren Almond.

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