La Revue des Ressources

Les Farfadets 

Tous les démons ne sont pas de l’autre monde

dimanche 30 décembre 2012, par Alexis Vincent Charles Berbiguier de Terre-Neuve du Thym (1776-1851) (Date de rédaction antérieure : 22 février 2007).

Ces extraits choisis sont issus de la plus célèbre autobiographie de ceux que l’on appelle "les fous littéraires". Berbiguier s’est cru toute sa vie investi de la mission de délivrer la terre de cette engeance démoniaque qu’il appelle les "farfadets". L’espace dans lequel il se meut est peuplé de ces créatures maléfiques. Avec son fidèle écureuil Coco, il devient Grand Inquisiteur des fantômes, lesquels se cachent sous l’apparence d’amis, de voisins, mais surtout d’une cohorte de médecins dont le chef suprême est le psychiatre Pinel (qui le soigna sans grand succès à la Salpêtrière). C’est dans l’optique de leur porter un coup fatal en les démasquant qu’il décide de rédiger son autobiographie. Son livre se présente également comme une encyclopédie du "farfadérisme" où les moeurs et les agissements de ces démons sont longuement commentés. Le projet d’écriture de Berbiguier est à la fois de dévoiler la science occulte des farfadets et d’exposer les moyens les plus efficaces destinés à les anéantir.

J’ai gardé le silence pendant bien longtemps, quoique pendant ce même temps je fusse persécuté par la race des farfadets ; je ne me suis décidé à rompre ce silence que lorsque mes ennemis ont poussé leurs travaux à leur comble. C’est lorsqu’ils ont troublé le repos public par leurs visites nocturnes ; c’est lorsqu’ils ont détruit toutes nos récoltes, suscité les tempêtes et les orages, fait agir l’influence des planètes, fait tomber la grêle, interverti l’ordre des saisons, suborné nombre de femmes et de filles, mis la désunion dans les ménages, procuré des morts secrètes, que j’aurais été coupable, si je n’avais pas dévoilé leurs criminelles entreprises. J’ai donc mis en ordre toutes mes notes, et j’en ai fait un corps d’ouvrage que je dédie aujourd’hui à tous les empereurs, rois, princes, souverains, des quatre parties du monde.

C’est dans l’intérêt du genre humain que j’agis, je veux que tous les farfadets soient mis à la raison, et mon but sera rempli.

La terre ne sera plus peuplée de ces vampires abominables, tous les ménages seront heureux, les filles ne seront plus exposées aux criminelles visites de ces monstres ; le cours des saisons sera rétabli, tous les hommes et toutes les femmes deviendront vertueux, parce qu’ils n’auront plus auprès d’eux ces instigateurs qui nous entraînent dans la route du vice ; c’est alors qu’on verra que la domination des farfadets n’a été si longue que parce que personne, avant moi, n’avait eu le courage de les attaquer avec la persévérance qui me caractérise. Mes lecteurs sauront encore de quelle manière je les traite depuis près de vingt-trois ans ; combien j’ai été de fois en butte à leurs tentations, et comment j’ai su leur résister. C’est à mon Dieu créateur que j’en suis redevable ; je ne tomberais jamais dans les pièges qui m’ont été tendus. [...]

J’ai cru, dans l’intérêt de ma cause, devoir désigner nominativement les plus cruels de mes ennemis. Les Pinel, les Moreau, les Prieur, les Chaix, les Vandeval, et tous ceux qui m’ont fait endurer les plus cruelles souffrances sont les premiers farfadets du royaume. Lorsqu’ils seront connus de tous les souverains, ils ne sauront plus où reposer leurs têtes criminelles. Les cruels ! ils m’ont bien persécuté : et c’est toujours sous le prétexte de n’agir que pour mon bien qu’ils m’ont agité. Quand ils se présentaient devant moi sous leurs formes humaines, on les aurait pris pour les meilleures gens du monde ; mais c’est lorsqu’ils se sont introduits invisiblement chez moi pour me faire souffrir, qu’ils ont été les dignes agents de l’infâme Belzébuth, dont ils forment le corps secret et d’élite. Ils tremblent maintenant qu’ils sont certains de ma résolution ! Ils ont voulu, par tous les moyens possibles, m’empêcher de faire imprimer mon ouvrage.

Ils m’ont fait menacer, par l’infâme Chaix, de me traduire devant le Tribunal de Police Corectionnelle, comme calomniateur ; mais la preuve des faits que je cite contre eux sera pour moi bien facile à faire, ils viendront eux-mêmes l’administrer. Pendant le jugement ils s’introduiront dans les narines, dans les oreilles de mes juges ; ils leur piqueront les jambes, ils se cacheront dans les manches de leurs robes, ils se glisseront dessous leurs bonnets carrés. La connaissance que j’ai de leur projet les détournera de la voie juridique. D’ailleurs, lorsque j’injurie mes ennemis, et que je leur donne les épithètes d’infâmes, de coquins, etc., je ne prétends pas attaquer leurs qualités personnelles, comme individus, mais bien leur méchanceté comme farfadets métamorphosés. Je ne les signale pas à la justice des hommes, mais à celle de Dieu.

Ils veulent, m’a-t-on assuré, me faire passer pour fou ; ils diront à tous ceux qui liront mes Mémoires : « Vous lisez là les Mémoires d’un fou. » Je serais fou, si je n’avais pas eu la force que j’ai eue de résister à toutes vos attaques ! Mais si j’étais fou, vous ne seriez pas tourmentés, comme vous l’êtes tous les jours, par mes lardoires, mes épingles, mon soufre, mon sel, mon tabac, mon vinaigre et mes cœurs de bœuf...

J’ai ajouté à mon nom de Berguibier celui de Terre-Neuve du Thym, parce que je ne veux pas qu’on me confonde avec les autres Berbiguier qui ont plaidé contre mon oncle. Je sais que je ne puis pas prendre cette qualité dans les actes publics ; j’obéirai à la loi, mais je vais me pourvoir auprès de Monseigneur le garde-des-sceaux pour pouvoir, en toute circonstance, ajouter à mon nom celui de Terre-Neuve du Thym. J’achèterai pour cela une petite terre où je cultiverai toujours cette plante aromatique.

J’ai cru nécessaire, - pour rendre mon style digne de mon sujet, de décliner, conjuguer et tourner de toutes les manières le mot farfadet. Qu’on ne me fasse donc pas un reproche d’avoir dit farfadérisme, farfadériser, farfadéen, etc. J’ai voulu justifier mon titre par toutes sortes de locutions.

Mes apostrophes aux Farfadets

Aussitôt après m’être couché, je sentis un farfadet qui s’étendait à mes côtés, puis un autre démon qui parcourait toute l’étendue de mon corps. Je gardai le silence, je voulus voir à quoi tout cela aboutirait ; mais ne pouvant plus me contraindre, je partis d’un éclat de rire, et cherchai à me saisir d’un de ces invisibles, tandis que je portai un coup de poing à l’autre. Hélas tout s’évanouit, je n’entendis que le bruit des fuyards qui s’éloignaient pour se soustraire à ma juste colère. Je leur dis alors : « Comment, canailles que vous êtes ! c’est comme cela que vous tenez votre parole ? vous serez donc toujours les mêmes ? ne vous lasserez-vous jamais de tourmenter jour et nuit les malheureux qui emploient tous les moyens pour se soustraire à votre infernale puissance ? Quel fruit recueillez-vous donc de vos infâmes procédés ? La certitude d’être un jour reserrés dans les cachots de la Sainte Inquisition, si sagement instituée pour punir les esprits, les sorciers, les magiciens et même tous ceux qui douteraient un seul instant du pouvoir du Dieu suprême ?

J’espère un jour lire les noms de tous ceux qui s’attachent à me persécuter sur les listes sanglantes de ce redoutable tribunal. Ainsi, tremblez, en votre qualité d’esprits, d’aller augmenter le nombre des coupables punis par cette terrible institution.

Après leur avoir donné cette leçon, et apostrophé ainsi ceux qui étaient venus m’inquiéter, ma colère s’apaisa, et je m’endormis un peu...

Une Demoiselle me jette un sort en me touchant les deux cuisses

Je n’avais pas voulu me rendre à ses conseils diaboliques

Je veux encore citer une chose singulière qui m’arriva dans le courant de l’été de 1818. Je me trouvais en société ; plusieurs dames de ma connaissance étaient rassemblées ; l’une d’elles qui était encore demoiselle, ayant fait tomber la conversation sur ce qui me regardait, me dit : « M. Berbiguier, je vais vous donner un bon moyen pour vous mettre à l’abri des maux que vous éprouvez. » Flatté d’un si doux espoir, je la priai de s’expliquer. Elle me dit que je devrais m’occuper de faire la cour aux dames, de quitter mes chimères et de me dévouer au beau sexe. A ces mots je jetai un cri d’indignation. « Moi, lui dis-je, me mettre de votre côté ! grand Dieu ! quelle proposition ! Vous voulez que je souille d’un crime énorme une vie sans tache, j’aimerais mieux supporter l’esclavage où me retiennent les infâmes farfadets que de céder à vos criminelles propositions. » Elle me dit, en me regardant fixement : « En ce cas, vous souffrirez longtemps, je vous le prédis. » Elle joignit à cette prédiction la malice d’avancer la main sur ma cuisse : mais je ne sentis pas alors l’effet de son attouchement. La conversation roula sur d’autres sujets. Quelques instants après, je m’en fus avec deux de mes amis. A peine fus-je dehors que je commençai à ressentir une petite douleur à la place même où cette demoiselle avait posé le bout de son doigt. Ceci me parut si singulier, que j’en fis part à mes deux amis, en leur faisant connaître la cause de la souffrance. Je les quittai pour rentrer chez moi ; mais quelle fut ma surprise lorsque je sentis ma douleur augmenter ! Je ne doutai plus que quelque farfadet n’eût envenimé les doigts de cette demoiselle.

Dans l’espoir de faire une nouvelle découverte, je me rendis le lendemain soir à la même société. Je voulais faire des reproches à cette demoiselle ; mais je l’attendis vainement jusqu’à dix heures du soir. Je priai le maître de la maison de lui dire, si elle venait, la raison pour laquelle je l’avais attendue. Le surlendemain, la douleur fut moins forte, et j’appris qu’on avait parlé à cette demoiselle de la crise que son attouchement m’avait fait éprouver. J’avais appris que c’était à l’heure où on lui avait parlé de mon mal, qu’il avait cessé d’être si violent. Je vis enfin ma farfadette. Après l’avoir saluée honnêtement (car malgré mon éloignement pour tout ce qui a rapport à la cohabitation avec les personnes du sexe, j’ai toujours été très honnête et, très respectueux avec les dames), je saisis l’occasion favorable, pour la remercier des douleurs qui avaient suivi l’attouchement qu’elle me fit avec le doigt. Elle me demanda si je souffrais encore. Je lui avouai que la douleur s’était apaisée dès la veille. Elle me dit qu’elle en était instruite, et que dès l’instant que mes amis lui en avaient parlé, elle avait ordonné à la douleur de se calmer. Maintenant, dit-elle, que vous ne souffrez plus que dans l’intérieur, c’est-à-dire vers la moelle de l’os, je veux, par mon commandement, que vous n’éprouviez plus aucune souffrance. Je dois le dire à la gloire de cette demoiselle, je sentis peu-à-peu ma douleur disparaître entièrement. Je vis bien que c’était le malin esprit qui avait voulu me tourmenter. Lorsque je saluai la société où j’étais allé une troisième fois, cette demoiselle, pour laquelle je ne sentais plus d’aversion, me suivit des yeux pendant quelque temps. Je me retournai, et je vis qu’elle me regardait en riant. Prenez patience, M. Berbiguier, me dit-elle, et vous serez guéri. Depuis ce moment, je ne me suis effectivement plus ressenti de son attouchement. Elle s’est imaginée peut-être que je serais assez faible pour venir tomber dans ses filets.


Coco persécuté se réfugie sous mon bonnet de coton.

On ne parlera de moi qu’en le citant ; on dit Saint-Roch et son chien, on dira Berbiguier et son Coco

Les maudits farfadets ont tant d’empire sur tout ce qui a reçu l’être, que mon pauvre écureuil en était tourmenté cruellement. Ce charmant animal, qui sentait par instinct que ces monstres pouvaient lui être funestes, venait souvent se réfugier sous mon bonnet de coton que je gardais par habitude, ou par précaution, dans ma chambre ; il semblait que cette petite bête croyait avoir trouvé à cette place un abri contre les tracasseries qu’il éprouvait de la part de ces démons malfaisans.

Mais par un effet du maléfice, s’il quittait sa place, le sort que les farfadets lui destinaient se fixait à mes cheveux et à mon bonnet. Je voulais, sitôt qu’il était parti, porter la main sur ma tête, et je sentais quelque chose qui grossissait au point de former une espèce d’excroissance sur mon chef ; mais quand j’avais ôté mon bonnet, je ne découvrais rien ; je conclus de là que le sort dont on menaçait le pauvre animal et moi, restait dans le bonnet, puisqu’il n’affectait plus Berbiguier ni son Coco.

Il résulte de cette épreuve que si une personne s’attache à une bête quelconque, soit quadrupède ou bipède, les magiciens qui lui en voudront lui donneront un sort, dont elle héritera si le pauvre animal s’éloigne d’elle ou la quitte. Voilà pourquoi nous voyons tant de gens poursuivis par cette engeance diabolique, car il faudrait avoir un cœur de fer pour ne pas s’intéresser à un animal qui vient vous caresser. D’ailleurs, les animaux n’ont-ils pas aussi du sentiment ? leur physionomie n’exprime-t-elle pas des signes qui les distinguent entre eux ? [...]

Ainsi, je conclus, avec toutes les personnes sensées qui auront eu de l’amitié pour un animal quelconque, que si, par malheur, les farfadets ou les sorciers en veulent à l’animal, son maître, qui est aussi son ami, éprouvera la même peine que celle que l’on fera à la pauvre bête, et par conséquent le même plaisir, si elle en ressent.

D’après ces raisonnemens je désire que lorsqu’on parlera de moi on dise : Berbiguier et son Coco.


Nouveaux crimes commis sur ma personne par les Farfadets

Maladies cruelles qu’ils m’ont suscitées

[...] Leur première opération fut de glacer mes sens, de sorte que mon corps ressemblait à un jet d’eau composé de plusieurs branches que le froid aurait saisi, lorsqu’il était en pleine activité ; à la différence que le vrai jet d’eau glacé offrirait un aspect très agréable, tandis que mon sang coagulé ne pouvait rien avoir de satisfaisant.

Pour rendre ma situation encore plus triste, ils me privèrent de toutes mes facultés intellectuelles, me réduisirent à un tel état de stupidité, que je n’existais plus que pour souffrir. Pour comble de malheurs, ils me firent enfler la jambe droite, afin de m’obliger à garder la chambre ; et pour rendre ma position plus désagréable, l’un de ces êtres méchants appliqua l’une de ses infernales mains sur ma jambe, mais d’une telle force, que la douleur que me causa cette pression meurtrière était des plus insupportables. L’empreinte de ses doigts, ou pour mieux dire de ses griffes, était rouge et bleue, et ma jambe était tellement diminuée à cette place, que la peau semblait toucher à l’os.

Ne voulant avoir recours à aucun médecin, je fis tout ce que je crus nécessaire pour me guérir de ce mal. Je pris du thé pour forcer la transpiration : j’en pris jour et nuit. J’appliquai sur ma jambe des compresses d’eau de sureau. Croira-t-on que les farfadets épièrent mes actions ; que, inquiets des moyens que je prenais pour me guérir, ils furent constamment à mes côtés, mais toujours invisiblement ?

Au nombre de ces enchanteurs malfaisans je reconnus M. Pinel, et je n’en fus pas surpris. Je le reconnus, parce que, comme je l’ai déjà dit, mes découvertes m’ont appris à distinguer les différentes manières de s’annoncer de MM. les magiciens. Les médecins s’introduisent invisiblement chez ceux qui ne croient pas à leur charlatanisme ; ils épient l’instant où le malade se traite, observent les remèdes qu’il emploie sans leur ordonnance, et ils en font leur profit en se les appropriant, et en prônant partout qu’ils sont le fruit de leurs longues et profondes études, et des recherches sans nombre qu’ils ont faites pour l’avantage et le soulagement de l’humanité.

Le mal dont j’étais affligé, et que l’on nomme érésypèle, vient, dit-on, naturellement. C’est faux, il m’est venu par un maléfice : aussi, chaque fois que je bassinais ma jambe, je disais au traître Pinel, que je voyais toujours à mes côtés, et qui s’y trouvait principalement le soir : M. le farfadet, que faites-vous là ? Puisque c’est vous qui m’avez donné ce mal, guérissez-moi plutôt que de rester là comme un terme, immobile spectateur de mes souffrances : allons, donc, reprenez votre première forme, et ne restez pas invisible ainsi que tous les autres individus de votre secte infernalico-diabolique. En reprenant votre physionomie naturelle, vous y gagnerez, et moi aussi ; parce qu’enfin je ne me persuaderai plus que vous venez ici pour épier mes actions, et peut-être vous croirai-je assez de bonne foi, pour penser que vous venez pour soulager mon mal ; au lieu que ne vous voyant pas, ma pensée se perd dans des conjectures qui ne vous sont pas trop favorables.

Le maudit farfadet qui s’étudiait à ne pas me répondre, riait sous cape et de tout son cœur. Il était bien content de me voir dans le nouvel embarras où il m’avait mis. Par bonheur que le régime sage et prudent que j’observai, et les remèdes que je me suis très adroitement administrés, ont mis un terme à mes souffrances aiguës, quoiqu’il m’en soit resté pendant fort longtemps une douleur très sensible qui me tenait la cuisse et la jambe gauche.

Je puis ajouter à ce que je viens d’écrire, que si je ne m’étais pas déterminé à faire imprimer mes mémoires, je n’existerais plus en ce moment. Avant d’avoir mis à exécution mon projet, je dépérissais chaque jour, mon teint était pâle et livide, mon corps était rempli de boutons, mes jambes étaient enflées, je n’avais plus que la peau sur les os. Mes héritiers n’auraient pas eu longtemps à attendre pour se partager ma dépouille.

Quelle différence depuis le moment que je fais gémir la presse ! Je grossis tous les jours, au point que mes amis craignent de me voir prendre trop d’embonpoint. Je marche sans me fatiguer. Mon teint est frais, j’ai un apptit dévorant, je fais mes quatre repas, je bois du bon vin, je me promène, et je jouis de l’idée que mes ennemis seront bientôt confondus. [...]

Des Piqueurs et des Piqûres


On se demandait, il y a un an, ce que c’était que les piqueurs, et à quel dessein on faisait des piqûres. Les journaux ont divagué pendant longtemps, sans pouvoir définir ce nouveau genre de méchanceté, j’ose même dire de scélératesse ; car personne, certainement, ne cherchera à justifier des assassins qui se rendaient invisibles pour pouvoir piquer le beau sexe.

La décence ne permettait pas aux jeunes personnes qui se trouvaient piquées, de faire des dépositions démonstratives. La plupart d’entre elles préféraient souffrir que d’aller se plaindre. Les dames d’un certain âge furent aussi attaquées ; alors le mal fut plutôt découvert, parce que celles-ci, tout aussi honnêtes, sans doute, que les demoiselles, mais moins timorées pour désigner la place où la blessure avait été faite, hâtèrent la découverte des malfaiteurs.

On prétendait que ces coquins n’en voulaient qu’aux jeunes personnes ; mais leur fureur était telle qu’ils attaquaient tout le sexe indistinctement, de sorte que les dames étaient obligées de se munir de double et triple vêtement, pour se mettre à l’abri de ces dangereuses insultes, ou de courir les rues comme des folles. On ne pouvait pas les blâmer de se prémunir contre une telle atrocité. Le commerce en était la victime, puisque personne ne sortait plus, de crainte de rencontrer un piqueur.

Les sociétés et les spectacles de la capitale étaient déserts : les ouvrières même, qui avaient de l’ouvrage à porter, n’osaient plus sortir aussitôt que le soir arrivait...

Par qui les piqueurs pouvaient-ils être dirigés et portés à cet excès d’audace, si ce n’est par les farfadets ? Voilà donc que les personnes qui les évitaient, avaient raison de ne pas vouloir être poursuivies par des démons déchaînés contre le genre humain. Ces monstres troublaient la paix et anantissaient le commerce pendant le temps où, pour l’ordinaire, les bourses se délient pour se procurer des amusements qui semblent abréger la longueur des soirées souvent fatigantes de l’hiver.

Alors je fus obligé de me prémunir contre ces nouveaux farfadets, et quoique je ne fusse pas dans le cas de croire qu’un crime prémédité contre les dames pût en rien me concerner, puisque mon physique est si différent de celui des êtres que nous distinguons sous le nom de femme, je n’en prenais pas moins mes précautions, lorsque je revenais le soir de Saint-Roch et que j’étais obligé de parcourir les quais pour faire ma prière ordinaire de distance en distance. Je me méfiais tellement de toutes les personnes qui passaient ou s’arrêtaient près de moi, que je m’empressais de m’éloigner bien vite, dans la crainte d’une blessure qui aurait pu devenir très dangereuse...

Ce qui paraissait intriguer davantage les bons Parisiens, c’est lorsqu’on leur disait qu’on ne pouvait pas arrêter un seul piqueur ; qu’ils disparaissaient comme un éclair sitôt qu’ils avaient fait leur piqûre.

Si mon ouvrage avait été publié lorsque les piqueurs firent tant de mal dans la capitale, tout le monde aurait su pourquoi on ne pouvait pas parvenir à en découvrir un seul.

Les piqueurs-farfadets ne commettaient leur crime qu’à l’aide de leur invisibilité : qui sait même s’ils ne se déguisaient pas alors en puces ou en poux, pour pouvoir, avant que l’heure de coucher n’arrivât, jouir du même plaisir qu’ils se procurent lorsque les vierges dorment dans leur lit ?

Mais ce qui finit de convaincre ceux qui veulent approfondir quel pouvait être le but des piqueurs, c’est qu’il est constant que, neuf mois après les piqûres, il naquit dans Paris beaucoup plus d’enfants naturels que dans les temps ordinaires.

Ne cherchons donc point d’autres causes au motif qui dirigeait les piqueurs, que celles que je viens de faire connaître : ils voulaient même, avant l’heure du coucher, satisfaire leurs impudiques désirs.

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