La Revue des Ressources
Accueil > Dossiers > Dossier Charles-Louis Philippe > Georg Lukács et Charles-Louis Philippe : l’énigme de Thomas Mann

Georg Lukács et Charles-Louis Philippe : l’énigme de Thomas Mann 

L’inspiration du mal et la subliimation : le désir (l’envie) et la maladie

lundi 21 avril 2014, par Judith Marcus (Judith T. Marcus) , Louise Desrenards (traduction) (Date de rédaction antérieure : 16 novembre 2012).

« [...] Dans les années 1940, Mann, alors qu’il travaille sur L’histoire d’un roman : La genèse du « Docteur Faustus », se rappelle les termes lukácsiens et les note : « Si des œuvres de mes actes de jeunesse avaient assumé un caractère monumental... elles l’auraient fait de façon inattendue et involontaire. »
En dépit d’une grande importance dans le contexte de la relation Lukács-Mann, concernant une preuve directe de la présence d’une symbiose mentale (geistige Symbiose — affinité spirituelle-intellectuelle) [1], Thomas Mann laissa non mentionnée — sans doute pas involontairement — une étude, dans le même volume de Lukács, intitulée Die Seele und die Formen, Sehnsucht und Form : Charles-Louis Philippe (Le désir et la forme : Charles-Louis Philippe) [2]. Bien avant d’être inclus dans la collection des volumes, l’essai avait paru, en format quelque peu raccourci, dans la publication de Février 1911 [3], Die Newe Rundschau, la revue interne de S. Fischer Verlag, l’éditeur allemand de Mann. Mann, abonné et lecteur assidu de la revue, lut l’essai avant de commencer le travail sur La Mort à Venise, à l’automne 1911. [...] »
J. M. (trad. L. D.) [4]


[...] Dans son traité sur La Mort à Venise, Wolfgang F. Michael pose la question : « Thomas a-t-il eu Platon de fait à l’esprit pendant qu’il travaillait sur sa nouvelle, ou s’agit-il simplement, à lire une personnalité dans le réseau complexe de l’œuvre, d’une sagesse rétrospective ? il serait intéressant d’inclure Platon dans la spéculation... ou même Stefan George. »55 [5]

Au moins est-il en partie répondu à la question de Michael si l’on attribue la source d’une impulsion intellectuelle décisive à l’essai de Lukács. [6]
La trace laissée par cet essai va au-delà de son impact dans la nouvelle ; il a suscité l’intérêt de Mann pour un écrivain français, Charles-Louis Philippe, peu connu et encore moins lu en Allemagne [7], aux travaux duquel Lukács consacre un traité. Encore en 1907, Mann se souvient toujours du traité de Lukács sur Philippe : parlant de sa maladie récente, dans une lettre à Philipp Witkop, il note que « la maladie est une forme d’existence qui a son attirance et ses avantages propres et qui me rappelle toujours les mots vraiment appropriés de Ch. L. Philippe : « les maladies sont les voyages des pauvres ». L’occasion m’est assez souvent donnée de le citer. »56 [8] La phrase souvent citée vient directement de l’essai de Lukács, qui a parsemé son traité avec des citations françaises extraites des œuvres de Philippe. Je tiens à remarquer que dans cette étude Lukács a fourni les grandes lignes de l’histoire de plusieurs romans de Philippe. Fait intéressant, certaines des situations et des problèmes décrits par Lukács ont leur parallèle dans le roman tardif de Mann Le Docteur Faustus, que, selon Mann lui-même, il conçut dès 1901 et pour lequel il commença à collecter des matériaux en 1905. Une des œuvres de Philippe mentionnées par Lukács est le roman Marie Donadieu [9], dans lequel deux amis luttent pour une femme, exactement le cas semblable de Marie Godeau dans le Faustus de Mann. L’un des amis l’emporte auprès de la femme grâce à « des monologues excellents et intelligents », dit Lukács ; dans Le Docteur Faustus, Rudolf Schwerdtfeger utilise sa « conversation intelligente » pour gagner le coeur de Marie. En outre, Lukács a résumé un autre roman de Philippe, intitulé Bubu de Montparnasse, dont l’histoire a lieu envers la maladie de la syphilis en toile de fond. Lukács écrit, « La relation entre l’étudiant et la petite putain — une relation qui de façon convaincante est belle et pure — commence quand il attrape la syphilis de sa part. La maladie les rassemble. »57 De même, l’incident dans le bordel est le « déchaînement meurtrier » [10] de tout ce qui advient dans Le Docteur Faustus. Il est vrai, comme le soutient magistralement Gunilla Bergsten, que « l’idée de Mann de lier le génie artistique à la syphilis a été suggéré par le cas de Nietzsche, » et le roman sur l’addiction « contient un bon nombre des concepts et des pensées favoris de Nietzsche. »58 Coïncidence ou pas, la description de la deuxième rencontre fatidique entre Adrian et Leverkühn, l’étudiant et la petite « jeune fille » — la prostituée, — montre dans un domaine au moins une similitude remarquable : également dans Le Docteur Faustus, l’union ultime entre l’étudiant et la prostituée est accomplie par la transmission de la maladie, à travers « l’étreinte dans laquelle l’un a misé son salut et l’autre l’a trouvé ». La « pure et belle » relation du roman de Philippe tient son homologue dans la description de la rencontre par Mann telles une « purification » et une « sublimation », ou la « magie ».59 Cette caractérisation saisissante de la rencontre fatidique ne peut être mise en relation avec le « Nietzsche de l’Erlebnis » [11] de Mann. Il ne semble pas exagéré de supposer que la tendance bien connue de Mann à « recueillir » et à utiliser par le biais de sa « technique de montage » (Bergsten) chaque brin d’information disponible, le texte et / ou le personnage furent effectivement au travail. Or Mann a conservé son souci pour Philippe pendant une longue période. Dans une lettre en 1920 il fait remarquer : « ces derniers temps, j’ai lu beaucoup de Ch. L. Philippe et me suis amusé à en jouer contre [Romain] Rolland... »60 [12] La citation qu’il avait utilisée trois ans plus tôt (« les maladies sont le voyage des pauvres ») venait aussi du roman Bubu de Montparnasse [13]. Ces cas d’emprunt (s’ils en sont) n’ont pas l’importance d’autres découvertes sur l’interconnexion Lukács-Mann ; ils n’alimentent que des indices et des astuces sur la nature des techniques littéraires de Mann... [14]
Pour répondre à ma question de savoir si Lukács avait eu immédiatement conscience du rôle joué par son essai dans la conception de La mort à Venise, celui-ci a dit :
« Non, très honnêtement, je ne l’avais pas remarqué. C’était si magistralement intégré — caché — dans le texte, que l’idée ne m’était même jamais venue à l’esprit. La conscience qu’il y eût un lien entre mon travail du début et Thomas Mann est venue beaucoup plus tard. Pour autant, cette découverte fut une chose extraordinairement intéressante et passionnante pour moi. »61
[...]
Judith Marcus
Georg Lukacs and Thomas Mann : A Study in the Sociology of Literature,
Chapter 1. Spiritual closeness : Interaction, Influence, and Congruence
p. 30 (entête), pp. 34-35 (article).


Éditorialiste (traduction et notes de la rédaction) :
Louise Desrenards
Remerciements : Avec l’accord de Judith Marcus.

Cette recherche est dédiée à Simon Guibert
à propos de La Revue Blanche.


- - - - -

Notes du document original

Les notes de référence de l’auteure ne sont pas traduites parce que les essais contemporains cités sur Thomas Mann n’existent pas en version française et la version française de la correspondance (Briefe) de Thomas Mann a été publiée en volumes regroupant les courriers non par périodes mais par correspondants ; enfin, la pagination de L’âme et les formes de Georg Lukács ne correspond pas à celle de la version anglophone. Donc donner une version française correcte de ces notes supposerait des recherches pour re-localiser les citations ; néanmoins nous pensons intéressant de les reporter dans leur version originale, à la lettre même, car elles sont utiles au repérage des sources de l’essayiste dont nous avons traduit l’extrait.

- - - - -

55. See Wolfgang F. Michael, “Stoff und Idee in ‘Tod in Venedig,’” in Deutsche Vierteljharschrift für Literaturwissenschaft und Geistesgeschichte 33, no. I (1959), pp. 13-19.

56. See Mann, Briefe 1889-1936, ed. Erika Mann (Frankfurt am Main : S. Fischer Verlag, 1962), p. 139. My translation. Cf. Lukács, Soul and Form, p.9. Lukács writes, “The phrase perhaps expresses most clearly the twin aspects of the condition of poverty, its inner wealth and outward weakness.”
Mann was obviously thinking along the same line when his invalid existence (outward weakness) supplied him time for introspection (inner wealth).

57. Lukács, Soul and Form p. 102.

58. See Gunilla Bergsten, Thomas Mann’s Doctor Faustus : The Source and Structure of the Novel, Trans. Krishna Winston (Chicago ; University of Chicago Press, 1969), p. 58. This is an excellent study ; it not only contains a highly reliable compilation of the sources for the novel, but is also highly instructive with regard to the novel’s cultural background and Mann’s literary techniques, such as the “montage” technique.

59. See Mann, Doctor Faustus. Trans. H.T. Lowe-Porter (New York : Alfred A. Knopf, 1949), p. 155.

60. Mann, Briefe, 1889-1936, p. 175. My translation.

61. My unpublished interview with Lukács, May 7, 1971.


Creative Commons License
Georg Lukács et Charles-Louis Philippe l’énigme de Thomas Mann (excerpt from Judith T. Marcus, Georg Lukacs and Thomas Mann : A Study in the Sociology of Literature, p.30, pp. 34-35.), a title and a translation into French by Louise Desrenards @ La RdR is licensed under a Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivs 3.0 Unported License. Based on a work at http://www.umass.edu/umpress/.


Pour mémoire :

- Thomas Mann, dans l’encyclopédie Larousse (accès gratuit)
- Thomas Mann, dans l’encyclopédie universalis (il s’agit d’un sujet de 10 pages dont la première est accessible sans abonnement).
- La première page de l’article dédié à La montagne magique, dans l’encyclopédie universalis.
- Thomas Mann, dans fr.wikipedia.


* Si le tweet qui apparaît dans la fenêtre d’envoi est trop long, (le nombre de signes en excès apparaissant dessous, précédé de : "-") le raccourcir avant de l’envoyer, en prenant soin de ne pas supprimer le lien même de l’article.


P.-S.

- Le lien de l’ouvrage de référence dans le site de l’éditeur :

http://www.umass.edu/umpress/title/georg-lukacs-and-thomas-mann
(on y trouve un abstract et un lien sur l’objet numérique de l’ouvrage dans google books).

- Liens commerciaux du livre en anglais et en allemand accessible en France dans diverses librairies sur internet, parmi lesquelles la librairie amazon :

Georg Lukacs and Thomas Mann : A Study in the Sociology of Literature par Judith Marcus (Judith T. Marcus), University of Massachusetts Press, 1ère édition, mars 1988.
Thomas Mann und Georg Lukacs : Beziehung, Einfluss und "reprasentative Gegensatzlichkeit", Bohlau, 1982. (suivre les liens).

- Le musée et la bibliothèque des archives de Thomas Mann se trouvent, par donation de l’auteur et de sa famille, à Zurich (CH) — leur dernière ville de résidence (où habite également Elias Canetti), au retour des États-Unis, à partir de 1952, où « le magicien » (surnom familial donné par son épouse) mourra trois ans plus tard (d’artérosclérose).

- Un article documenté sur le film de Luchino Visconti adapté du roman de Thomas Mann Mort à Venise (1971).

- Une information sur les frères Natanson, fondateurs de La revue blanche, et leur environnement européen (suivre le lien).

- Le logo est un portrait photographique de Thomas Mann extrait du site gayinfluence.fr.

Notes

[1geistige Symbiose, (cité de Lukács en allemand dans le texte de Judith Marcus), désigne la connivence créative.

[2in L’âme et les formes, un des premiers recueils de théorie sur l’art par Georg Lukács, écrit en 1907, et paru sous la forme d’un volume en 1911, — présenté et traduit en France en 1974 par Guy Haarscher pour Gallimard, col. Bibliothèque de philosophie. L’ouvrage est un essai sous la forme de plusieurs traités respectivement dédiés à des philosophes et/ou des écrivains traditionnels ou contemporains : Richard Beer-Hofman, Lawrence Sterne, Paul Ernst, Platon, Novalis (pseudonyme de Georg Philipp Friedrich Freiherr von Hardenberg), Søren Kierkergaard, Régine Olsen, William Storm, Stefan George, Charles-Louis Philippe. D’autre part, Lukács, dans La théorie du roman, traduit en France chez Denoël en 1968, un an après son Thomas Mann chez Maspero en 1967 — l’édition originale en allemand sous le même titre est de 1949, et en anglais sous le titre Essays on Thomas Mann, de 1955), cite, au chapitre 2, sa première étude sur Philippe.

[3Il s’agirait plutôt de 1907, première date signalée pour cet essai mais sans référence d’ouvrage, février 1911 paraissant correspondre à la date de sa parution en volume.

[4Cette traduction et les informations qu’elle contient sont inédits en France ; la trace de Charles-Louis Philippe chez Thomas Mann est une révélation inhérente à l’étude de Judith Marcus.

[5op. cit. ; Stefan George, poète et traducteur allemand, est l’un des auteurs étudiés dans L’âme et les formes.

[6op. cit., Platon auquel Michael réfère à propos de Mann est l’un des auteurs étudiés dans L’âme et les formes ; J. Marcus met une pointe de malice dans sa reprise de l’annotation de son confrère à propos de la « spiritualité » chez Mann, comme elle s’apprête à dire que du même ouvrage elle tire un tout autre sens de la spiritualité de l’auteur dans ses œuvres, depuis l’étude sur Charles-Louis Philippe qui également s’y trouve.

[7Judith Marcus s’en tient au corpus des textes, essais et citations des œuvres, qu’elle analyse et confronte avec une méthodologie quasiment structuraliste, ce qui lui permet d’entrer dans le progrès constructif de l’auteur. Mais au-delà de ce qui pourrait ressortir du nom de Philippe cité chez Lukács et chez Mann, il reste que Philippe de son vivant fut bien plus largement lu que simplement en France, dans les réseaux littéraires artistiques et musicaux avant-gardistes européens, forcément informés de la brillante et sulfureuse revue parisienne, sociale, et libre, où Philippe était publié parmi les artistes et les écrivains critiques et progressistes, rassemblés à Paris... La Revue Blanche, (1889-1903), avait été fondée et était produite et animée par les frères Natanson, fils de commerçants et de banquier polonais, d’une famille juive en partie émigrée en France en 1871.
À Stockholm, à Saint Saint-Pétersbourg, où se trouvaient des collectionneurs des peintres, à Vienne, à Munich, et dans les autres villes d’éditeurs en Allemagne (Leipzig, Berlin), à Rome, on connaissait la Revue Blanche. Encore en Allemagne, la sociologie en train d’inventer son corpus, dans l’émergence de l’action et le mouvement des sociétés, ne pouvait pas ignorer cette revue culturellement assumée comme telle, tandis que Lukács étudiait à Berlin non loin de Max Weber, (dont il sera l’assistant), considéré comme le fondateur de cette sociologie dite la sociologie moderne.
Philippe fut honoré d’y publier des nouvelles, des études sur des faits divers, un roman (Le père perdrix, en 1902) et surtout, dès 1900, Bubu de Montaparnasse, dans le cadre d’une édition spéciale in extenso, car l’ouvrage avait été jugé « trop raide » (plus raide que le Mirbeau) pour la revue collective. Le 12 octobre Philippe écrivait à un ami :
- « Figure-toi, mon vieux, que mon roman va être édité à la Revue Blanche. Un Thadée Natanson [le rédacteur en chef et financier de la revue avec ses deux frères] enthousiaste, quelque chose d’extraordinaire... Ça représente tout de même des os. Quelle cuite ! ô mon ami ! Pendant huit jours je rôderai dans les tavernes, au milieu des alcools et des rires... » (Lettre à Vandeputte, publiée en février 1910 dans le N°14 de la NRF, l’hommage à l’auteur après sa mort), op. cit.
Il est possible de penser que Lukács étudiant à Berlin découvrit Charles-Louis Philippe en premier lieu dans la Revue Blanche. Même si contrairement à Mann Philippe n’écrivit aucun traité pour expliquer son processus littéraire, par contre il définit sa posture sur la question du mal, du désir, de l’arbitraire, du hasard, de la force, au long de ses trois articles de Faits divers dans la Revue Blanche. Notamment Philippe dit — et il dit pourquoi, — à propos du criminel Gilmour, dont il traite le cas dans le N° du 15 décembre 1901, sa préférence pour l’assassin, et dans deux autres articles (des 1er et 15 janvier 1902), l’incapacité des médiocres — les conformes rangés du jury des assises, nourris d’« habitudes », et « acclimatés », qui mènent « une vie sans surprise » — à juger « sur des passions qui rompent les habitudes, sur des hommes plus forts que les usages et sur ceux qui introduisent la surprise dans la vie. »

[8Dans sa note 56 à propos de l’adage de Philippe, « les maladies sont les voyages des pauvres », l’auteure cite ce commentaire de Mann dans sa lettre à Witkop, que nous traduisons littéralement : « C’est l’expression qui exprime peut-être le plus clairement le double aspect [le dualisme] de la condition de pauvreté, sa richesse intérieure et sa faiblesse extérieure. » Puis elle commente elle-même : « Mann pensa évidemment dans la même direction lorsque son existence invalide (la faiblesse extérieure) lui fournit le temps de l’introspection (la richesse intérieure). »

[9On note qu’après la première édition du roman Marie Donadieu en 1904 chez Eugène Fasquelle, à Paris (l’éditeur qui a repris les auteurs et le fonds de la Revue Blanche depuis 1903), qui a connu plusieurs ré-éditions (en France) et traductions (à l’étranger), avant la première guerre mondiale et immédiatement après, est celle de 1913, traduite en allemand chez Egon Fleischel, à Berlin. On les trouve toutes les deux en téléchargement libre et gratuit dans le site d’Internet Archive.

En 1998, à l’occasion d’une re-édition par la Petite Bibliothèque Ombres, en France, Claire Devarrieux a écrit une brève recension dans le journal Libération du 19 février, Marie couche-toi lasse (où l’héroïne cherche l’amour au hasard des rencontres et où l’auteur dote les sentiments d’une vie qui leur est propre).

Il reste à remarquer l’état daté des coïncidences éditoriales indiquant l’attention de Mann pour Philippe et peut-être même qu’il ait joué un rôle dans l’édition en allemand de Bubu de Montaparnasse (qu’il aurait donc lu auparavant en français) :
- Si le volume d’essai de Lukács attirant l’attention sur Philippe paraît en 1911 chez Egon Fleischel, à Berlin, sous le titre Die Seele und die Formen, il ne faut pas plus de deux ans (le temps de produire une traduction et un livre), pour que Marie Donadieu soit traduit et publié chez le même éditeur en 1913 ; ce qui signifie le passeur en Lukács.
- 7 ans plus tard, il fallait que l’escompte du livre le plus commercial de Philippe et son intérêt auprès des lecteurs de littérature contemporaine soient encore concevables pour que Bübü vom Montparnasse fut à la fois traduit et publié illustré avec des gravures sur bois de Frans Maaserel chez l’éditeur avant-gardiste Kurt Wolff (à Munich), de Kafka (à Leipzig) et des peintres expressionnistes ; Masereel était un graphiste européen recherché — entre autre il participa aux exploits scénographiques du film de Fritz Lang Metropilis (achevé en 1927).
- Mann était lui-même un amateur de Masereel : il préfaça en 39 pages son roman exclusivement graphique en 165 gravures sur bois, et paru pour la première fois en 1926 chez le même éditeur que Bübü, à Munich ; (voir l’édition de 1928 d’après la même maquette que le tirage de 1926 : Mein Stundenbuch ; l’ouvrage est aujourd’hui plus connu sous le titre anglais Passionate journey à cause de sa re-édition à New York (même si c’est bien sûr l’édition allemande originale qui capte toute l’attention des amateurs d’art)...
Était-ce sous l’influence de Mann si Bübü fut publié en belle situation à Munich, ou parce que cette édition l’ayant séduit il en vint à écrire une préface pour un ouvrage de Masereel, quelques années plus tard ?
Autre détail : Masereel était un anarchiste pacifiste et membre du mouvement de la paix créé par Romain Rolland à Genève. Or la même année de publication que celle de son ouvrage préfacé par Mann édité à Munich, paraissait un autre livre de Masereel préfacé par Romain Rolland, Bilder der Grossstadt, (Images de la grande ville), édité chez Carl Reiner / Verlag, à Dresde.
Entre un Nobel (Romain Rolland), un maudit (Charles-Louis Philippe), et un politique tel que Masereel, Mann connaissait bien entre autre les textes de ses affinités créatives francophones.

[10Double sens sur la situation et le nœud du roman, donc en français il serait plus approprié de dire : « l’enchaînement ».

[11« Nietzsche de l’Erlebnis » — l’assimilation de l’expérience chez l’homme fort.

[12Entre lauréats du Prix Nobel, Romain Rolland a reçu ce Prix en 1915 et Rabîndranâth Tagore qui devint son ami l’avait remporté en 1913 (autour d’un ouvrage écrit en bengali) — en 1923 Rolland lui dédia l’essai Étude sur Tagore ; Mann reçut le Prix en 1929, juste après la publication de La montagne magique...
- Le clin d’œil de Mann entre Philippe et Rolland est en sorte d’auto-critique (son insertion de classe, sa période nationaliste, sa propre réussite littéraire, et finalement la négociation avec le mal incarné sublimée dans son échange). Concernant les deux auteurs qu’ils compare, de la même façon il traite à la fois l’opposition des carrières sociales et littéraires entre R. Rolland et Ch. L. Philippe, évidemment sans rapport de classe (Rolland est fils de notaire, Philippe est fils de sabotier), ni de réussite (la reconnaissance bourgeoise et académique chez l’un, l’attrait de la licence populaire sans reconnaissance académique chez l’autre) ; il y a la spiritualité d’un matérialisme existentiel assumé d’un côté, et une spiritualité dans la contemplation de l’autre ; la maladie et ses troubles comme expérience et aventure des perceptions, de l’imagination, et de la pensée chez l’un, et chez l’autre, le statut du voyage géographique pour visiter le monde et celui du voyage intérieur comme contrepartie du repos, accomplissement pacifié de la connaissance vers l’aptitude contemplative...
Un seul voyage est possible chez Philippe (mais qui les contient tous).

Voir sur Rolland Le voyage intérieur, paru en 1942 chez Albin Michel — même si son journal de l’Inde ne paraît qu’en 1951, Inde : journal (1915-1943), Éditions Vineta, Paris Lausanne Bâle, (sinon des ouvrages sur la philosophie et la littérature indiennes publiés auparavant — ces références se trouvent dans le document bibliographique de la Bnf, à propos du 60e anniversaire de la mort du Mahatma Gandhi en 2008, qui présente la donation de madame R. Rolland en 1951).

[13Cette phrase souvent citée par André Gide, dans son journal, des articles, ou des conférences, notamment celle de Cambridge en 1918, qu’il dédia essentiellement à Charles-Louis Philippe, lui est parfois (de plus en plus souvent) attribuée à tort, bien qu’il ne négligea jamais d’en citer l’auteur. Philippe, même dans ses derniers moments, alors qu’il est est en proie aux hallucinations dues à la méningite et à la fièvre, à la clinique Velpeau, est rapporté par Marguerite Audoux, dans sa contribution au numéro spécial de la NRF en hommage à l’auteur un an après sa mort, s’exprimant à haute voix sur la beauté de ce qu’il voit, comme dans un voyage dont après — dit-il, supposant la guérison — il racontera les détails à ses amis. Mais la source écrite, bien qu’incontestablement de Philippe, finit par avoir une localisation incertaine, étant devenue actuellement désinformée, tant elle aurait de lieux possibles à travers ses écrits romanesques et lettres ou commentaires, puisque c’est de son propre lot qu’il s’agit et dont il a fait matière d’œuvre ; à vérifier, donc, si la source originale est bien dans Bubu plutôt que dans une lettre, un article, ou encore une nouvelle sur la maladie. Quoi qu’il en soit, si l’extrait de Bubu devait être infirmé, l’hypothèse de Judith Marcus, sur la bonne connaissance de Philippe par Mann, loin d’être prescrite ne s’en trouverait que renforcée.

[14Pourquoi après avoir donné des indications précieuses sur le souci de Mann pour Philippe Judith Marcus conclut-elle en sorte de minimiser sa découverte ? Forcément, si l’on comprend bien son étude sa « trouvaille » n’est pas bénigne... Plusieurs réponses possibles viennent alors à l’esprit :
- J. Marcus reprend le cadre de son champ spécialisé, germanophone, après une incursion dans celui d’une autre spécialité, francophone ;
- insister sur l’apport de Philippe chez Mann serait sortir du sujet dans un essai consacré au rapport Mann-Lukács ;
- à la fin des années 1970, lorsque J. Marcus travaille sur son essai, Charles-Louis Philippe est en effet oublié y compris en France sauf chez des bibliophiles. Après les deux grandes guerres, à la fin des années 1970, valoriser la trace d’un écrivain socialement marqué et situé dans son temps comme Charles-Louis Philippe, chez un auteur durablement connu de l’entre deux guerres et de l’après-guerre de l’eau d’un Thomas Mann, internationalement reconnu par son Prix Nobel de littérature en 1929, cela ne procure plus un intérêt public ou universitaire tels qu’on puisse marquer l’importance de cette relation créative. L’un est devenu inconnu dans les bibliothèques et n’est plus considéré comme un romancier novateur de formes romanesques (sans doute à cause de ses sujets qui paraissent ancrés dans leur temps), mais comme un anarchiste marginal et misérabiliste, mort jeune et sans avoir connu la gloire d’un grand Prix, au moment où la médecine ne connaît pas les antibiotiques. L’autre, au-dessus de tout soupçon de médiocrité est alors, tout au contraire, en pleine renaissance d’un intérêt public soudain, à cause de l’adaptation de La mort à Venise par Luchino Visconti pour le film Mort à Venise, (1971), immédiatement célèbre à cause de la présentation de l’homosexualité à l’œuvre, et redonnant à La montagne magique et au dernier roman Le docteur faustus tout l’intérêt de leurs re-éditions.
- surtout, J. Marcus ne veut pas se lancer dans une polémique avec les essayistes qui font acte avant elle sur Thomas Mann, et qu’elle cite, notamment Gunilla Bergsten, à l’égard de laquelle elle éprouve le plus grand respect, particulièrement pour sa mise en lumière de la méthode de conception de Thomas Mann, la collecte des matériaux et « la technique du montage » ;
- dans sa note 58, Marcus commente les références bibliographiques de l’étude de Bergsten sur Le Docteur Faustus en ces termes : « Ceci est une excellente étude ; elle contient non seulement une compilation fortement fiable des sources du roman, mais elle est aussi fortement instructive en ce qui concerne l’environnement culturel du roman et les techniques littéraires de Mann, comme la technique du ’montage’. » ; en somme, Marcus souhaite humblement apporter sa découverte sur le rôle de Philippe pour contribuer à parachever, sans lui attribuer une lacune, l’édifice de la compréhension de Mann par Bergsten.


Thomas Mann, Doktor Faustus
L’édition originale de 1947
Bermann-Fischer / Verlag,
Stockholm
(source)
Georg von Lukács
Die Seele und die Formen, Essays
édition originale (couv. int.)
Egon Fleischel, Berlin (1911)
(Source)
Ch. L. Philippe Marie Donadieu
L’édition allemande de 1913 (couv. int)
Egon Fleischel / Verlag, Berlin
(source)
Ch. L. Philippe Marie Donadieu
L’édition originale de 1904 (couv. int.)
Eugène Fasquelle (Bibl. Charpentier)
Paris, (source)
En téléchargement intégral :
Internet Archive (tous formats libres)
Charles-Louis Philippe
Bübü vom Montaparnasse
traduit par Camill Hoffmann
Gravures sur bois de Frans Masereel
Kurt Wolff / Verlag, Munich (1920)
(source et worldcat)
Frans Masereel, Mein Stundenbuch
Un roman en 165 gravures sur bois
avec une préface
de Thomas Mann (39 pp.)
éd..1926, 1927, 1928, Kurt Wolff, Munich
(Source)
© la revue des ressources : Sauf mention particulière | SPIP | Contact | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | La Revue des Ressources sur facebook & twitter