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Flaubert, croqué par Les frères Goncourt (extraits du Journal d’Edmond et Jules de Goncourt) 

mardi 28 avril 2009, par Edmond et Jules de Goncourt

17 Mars 1861

Flaubert nous dit : « L’histoire, l’aventure d’un roman, ça m’est bien égal. J’ai l’idée, quand je fais un roman, de rendre une couleur, un ton. Par exemple, dans mon roman de Carthage, je veux faire quelque chose de pourpre. Maintenant, le reste, les personnages, l’intrigue, c’est un détail. Dans Madame Bovary, je n’ai eu que l’idée de rendre un ton gris, cette couleur de moisissure d’existence de cloportes. L’histoire à mettre là-dedans me faisait si peur, que quelques jours avant de m’y mettre, j’avais conçu Madame Bovary tout autrement : ça devait être, dans le même milieu et la même tonalité, une vieille fille dévote et ne baisant pas. Et puis j’ai compris que ce serait un personnage impossible. »

7 Avril 1861

Tout ce monde parti, nous restons un peu à causer avec Flaubert. Nous parle de sa manie de jouer et de déclamer avec fureur son roman à mesure qu’il écrit, s’égosillant tant qu’il épuise de pleines cruches d’eau, s’enivrant de son bruit jusqu’à faire vibrer un plat de métal pareil à celui qu’il a ici, si bien qu’un jour, à Croisset, il se sentit quelque chose de chaud lui monter de l’estomac et qu’il eut peur d’être pris de crachements de sang.

21 Avril 1861

Puis nous causons de la difficulté d’écrire une phrase et donner un rythme à sa phrase. Le rythme est un de nos goûts et de nos soins ; mais chez Flaubert, c’est une idolâtrie. Un livre, pour lui, est jugé par la lecture à haute voix : « Il n’a pas le rythme ! » S’il n’est pas coupé selon le jeu des poumons humains, il ne vaut rien. Et de sa voix vibrante, à l’emphase sonore qui balance des échos de bronze, il déclame en le chantant un morceau des Martyrs : « Est-ce rythmé cela ? C’est comme un duo de flûte et de violon... Et soyez sûr que tous les textes historiques restent parce qu’ils sont rythmés. Même dans la farce, voyez Molière dans Monsieur de Pourceaugnac ; et dans Le Malade Imaginaire, monsieur Purgon. » Et il récite, de sa voix de taureau, toute la scène.

21 Février 1862

Nous dînons avec Flaubert chez les Charles Edmond. La conversation tombe sur ses amours avec Mme Colet. (...)
Point d’amertume, point de ressentiment, du reste, chez lui, pour cette femme qui semble l’avoir enivré avec son amour furieux et dramatisé d’émotions, de sensations, de secousses. Il y a une grossièreté de nature dans Flaubert qui se plaît à ces femmes terribles de sens et d’emportement d’âme, qui éreintent l’amour à force de transports, de colères, d’ivresses brutales ou spirituelles.
Une fois, elle est venue le relancer jusque chez lui, devant sa mère qu’elle a retenue, qu’elle a fait rester à l’explication, sa mère qui a toujours gardé, comme une blessure faite à son sexe, le souvenir de la dureté de son fils pour sa maîtresse : « C’est le seul point noir entre ma mère et moi », dit Flaubert.
Lui, l’a aimée aussi avec fureur. Un jour, il a failli la tuer : « J’ai entendu craquer sous moi les bancs de la cour d’assises. »

4 Mai 1862

Ces dimanches passés au boulevard du Temple, chez Flaubert, sauvent de l’ennui du dimanche. Ce sont des causeries qui sautent de sommet en sommet, remontent aux origines du paganisme, aux sources des dieux, fouillent les religions, vont des idées aux hommes, des légendes orientales au lyrisme d’Hugo, de Bouddha à Goethe. On feuillette du souvenir les chefs-d’oeuvre, on se perd dans les horizons du passé, on parle, on pense tout haut, on rêve aux choses ensevelies, on retrouve et on tire de sa mémoire des citations, des fragments, des morceaux de poètes pareils à des membres de dieux !
Puis de là, on s’enfonce dans tous les mystères des sens, dans l’inconnu et l’abîme des goûts bizarres, des tempéraments monstrueux. Les fantaisies, les caprices, les folies de l’amour charnel sont creusés, analysés, étudiés, spécifiés. On philosophe sur Sade, on théorise sur Tardieu. L’amour est déshabillé, retourné : on dirait les passions passées au spéculum. On jette enfin dans ces entretiens - véritables cours d’amour du XIXe siècle -, les matériaux d’un livre qu’on n’écrira jamais et qui serait pourtant un beau livre : l’Histoire naturelle de l’amour.

11 Janvier 1863

Flaubert nous conte que quand il était enfant, il s’enfonçait tellement dans ses lectures, en se tortillant une mèche de cheveux avec les doigts et en se mordillant la langue, qu’à un moment il tombait à terre, net. Un jour, il se coupa le nez en tombant contre une vitre de bibliothèque.

18 Janvier 1864

Là-dessus Flaubert, la face enflammée, la voix beuglante, remuant ses gros yeux, part et dit que la beauté n’est pas érotique, que les belles femmes ne sont pas faites pour être baisées, qu’elles sont bonnes pour dicter des statues, que l’amour est fait de cet inconnu que produit l’excitation et que très rarement produit la beauté. Il développe son idéal, qui se trouve être l’idéal de la rouchie ignoble. On le plaisante. Alors, il dit qu’il n’a jamais vraiment baisé une femme, qu’il est vierge, que toutes les femmes qu’il a eues, il en a fait le matelas d’une autre femme rêvée.

17 Décembre 1873

C’est l’occasion pour lui de me rabâcher une histoire qu’il m’a déjà contée, histoire dans laquelle il risquait sa vie au milieu des précipices d’une falaise, pour embrasser un chien de Terre-Neuve nommé Thabor, à une certaine place, où sa maîtresse avait l’habitude de déposer un baiser... Une passion qui l’avait empoigné en quatrième et qu’il garda au fond de lui, en dépit du bordel et des amours banales, jusqu’à trente-deux ans. La passion eut un dénouement qui revient assez souvent dans la vie tragi-comique de mon ami. Un certain jour, au moment où il sentait que la femme, depuis si longtemps adorée, molissait, qu’elle était à lui, dans ce moment même, il eut envie d’aller aux lieux...

1er Septembre 1876

Flaubert racontait que pendant ces deux mois où il était resté chambré, la chaleur lui avait donné comme une ivresse de travail, et qu’il avait travaillé quinze heures tous les jours. Il se couchait à quatre heures du matin et s’étonnait de se trouver à sa table de travail quelquefois à neuf heures. Un bûchage coupé seulement de pleines eaux, le soir, dans la Seine.
Et le produit de ces neuf cents heures de travail est une nouvelle de trente pages.

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