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Anjana Appachana contre la concaténation des femmes 

mardi 24 août 2010, par Régis Poulet (Date de rédaction antérieure : 9 juin 2010).

Peut-être, un jour, la littérature indienne aura-t-elle l’honneur de ne plus passer à la moulinette des abstracteurs de quinte essence postcoloniale ? A ce moment-là, nous pourrons faire comme si c’était une littérature normale, je veux dire une littérature qui s’offre à lire et n’est pas vouée à servir – en vertu d’un cycle karmique engrené au moment de l’Indépendance de 1947 – quelque théorie post, ou transcoloniale, dernier avatar d’une critique toujours pas remise d’avoir quitté le centre pour la périphérie et qui mâchonne les pages de son Postcolonialism

Bref, ce moment est venu et nous offre le magnifique recueil de nouvelles d’Anjana Appachana paru à l’enseigne de la bien nommée vierge-folle Zulma, sous le titre Mes seuls dieux (Incantations and Other Stories avant traduction par Alain Porte).

« Ma fille, elle dit que chez ces Britanniques, soit ils glorifient l’Inde, soit ils font radicalement le contraire. Soit ils écrivent sur les Maharajas et les tigres et les charmeurs de serpents, soit ils écrivent sur les bidonvilles et les gens qui chient en public. » [1]

Il paraît même que des critiques essaient de trouver cela nouveau… N’insistons pas.
Au fil des nouvelles, nous découvrons que les Maharajas ont laissé place à des rustres sans grandeur, à des poussahs assis les bras croisés ; que les tigres sont des tyrans domestiques, des tigres du bancale. Auprès de ses héroïnes, nous éprouvons les limites du modernisme qui emporte la société indienne et tout particulièrement sa bourgeoisie. Les Maharanis se sont évanouies, et les bollyboudeuses qui leur ont succédé sont encore moins utiles. Alors, les petites filles portent des secrets trop lourds pour elles, ou déraisonnent sur la figure d’un père qu’elles ne peuvent arraisonner. Leurs aînées errent entre les dortoirs de résidences universitaires – qui sont les couveuses de la bourgeoisie – et les cabinets de gynécologues, lorsqu’elles ne sont pas étouffées par le serpent des traditions dans le giron d’une belle-mère qui pousse encore des gémissements de parturiente dès que son grand benêt de garçon a tourné les talons. Avec leurs propres filles, ces parents ont bien du mal à ne pas jouer les entremetteurs, basse tâche allouée à l’esclave de la maisonnée : la mère. Le fatalisme phallocratique en fait sa victime expiatoire et le bourreau de ses entrailles !

Anjana Appachana a l’intelligence de ne pas cantonner ses histoires au monde familial et aux intrigues nuptiales qui bourrellent les cœurs de regrets éternels – car le monde du travail auquel les femmes accèdent ne leur est guère plus favorable : res nullus, quantité négligeable pour les syndicalistes, prolétaires parmi les prolétaires à belles panses et à temps libre mort, ces femmes sont comme la terre foulée aux pieds dont des mâles indélicats se lavent dès le fruit paru. Elles sont concaténées : enchaînées par des causes et des effets qui ne sont pas les leurs, au nom d’une logique appelée loi de concaténation selon laquelle des individus formant une suite ordonnée sont transformés en un seul ensemble.

Pour terminer par une remarque d’ordre mythologique, disons que toutes les femmes de ces nouvelles ont un rapport avec Sita, l’épouse de Rama (incarnation du dieu Vishnu) enlevée par Ravana, et dont l’époux mena des guerres épiques (d’ailleurs narrées dans le Ramayana) pour finalement refuser de la croire lorsqu’elle dit lui être restée fidèle. Toutes ces femmes, de l’enfant de quatre ans à la mère de cinquante, sont les prétextes et les rouages de récits traditionnels, religieux ou économiques où les guerres menées au nom de leur honneur sont en fait menées contre elles et sur leur dos par des porte-lingam terriblement ombrageux. Dans toutes les nouvelles de Incantations and Other Stories, A. Appachana met en accusation ces récits sous-jacents qui constituent une idéologie dans laquelle elle refuse de se reconnaître et de se laisser enfermer.

P.-S.

Mes seuls dieux, Zulma, 304 pages, parution le 14 mai 2010.

Notes

[1« Le fantôme de la barsati » in Mes seuls dieux, Zulma, 2010, p. 146.

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