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Lettre d’Étrennes à Mademoiselle de Rousset 

mercredi 2 janvier 2013, par D.A.F. de Sade

En quelque lieu que vous soyez, mademoiselle, près, loin, avec des Turcs ou des Galiléens, avec des moines ou des comédiens, des geôliers ou d’honnêtes gens, des chiffreurs ou des philosophes — toujours est-il que l’amitié ne permet point que je me dispense, au renouvellement de cette année, des devoirs sacrés qu’elle m’impose — après lesquels, suivant l’antique usage, je me livrerai, sous votre bon plaisir, à quelques réflexions épisodiques nées pourtant du fond du sujet. Si ma situation a des épines, il faut avouer cependant qu’elle suggère souvent des pensées d’un genre de philosophie bien plaisante.

En remontant à l’époque de mes malheurs, il me semble quelquefois entendre ces sept ou huit tignasses poudrées blanc, à qui je les dois, revenant, l’un de coucher avec une honnête fille qu’il débauche, celui-ci avec la femme de son ami, cet autre s’échappant tout honteux d’une rue borgne, car il serait bien fâché qu’on découvrît ce qu’il vient de faire, celui-là d’un taudis souvent encore bien plus infâme — il me semble, dis-je, les voir tout chargés de luxure et de crimes, s’attabler autour des pièces de mon procès et là, le chef s’écriant dans l’enthousiasme du patriotisme et de l’amour des lois : « Comment, ventrebleu ! mes confrères, ce petit avorton qui n’est ni président, ni maître aux comptes, a voulu jouir comme un conseiller de grand chambre ? Ce petit gentilhomme campagnard a voulu s’ingérer à croire qu’il lui était permis de nous ressembler ? Quoi ! sans hermine et sans mortier, il s’est fourré dans la cervelle qu’il y avait une nature pour lui comme pour nous, comme si la nature pouvait être analysée, violée, bafouée, par d’autres que par les interprètes de ses lois, et comme s’il pouvait y avoir d’autres lois que les nôtres ! De la prison, morbleu ! de la prison, messieurs ! Il n’y a que cela dans le monde : oui, six ou sept ans d’une chambre bien close à ce petit impudent-là... Ce n’est que là, messieurs, où l’on apprend à respecter les lois de la société, et le meilleur de tous les remèdes, pour qui s’est avisé de les enfreindre, est de l’obliger à les maudire. D’ailleurs, il y a une chose ici... M. de.. est qui, comme vous savez, est en place (cela était pour lors et n’est plus, Dieu merci), est bien aise de trouver cette occasion-là de faire un petit présent à sa maîtresse : le pressurage pourra valoir douze ou quinze mille francs. Ne balançons pas une minute... Mais l’honneur du sujet, ...sa femme, ... ses biens, ... ses enfants... ? Eh, parbleu ! voilà de belles raisons !... Est-ce là ce qui doit nous empêcher de fléchir devant l’idole du crédit ! ...de l’honneur, ... des femmes, ... des enfants ? N’est-ce pas là les victimes que nous immolons tous les jours ?
De la prison, messieurs ! de la prison, vous dis-je ! et demain nos cousins, nos frères se feront capitaines de vaisseau.
— Prison, soit, répond d’une langue empâtée le président Michaut, qui vient de faire un somme.
— Prison, messieurs, prison ! dit d’une voix aigrelette le beau Darval griffonnant à la sourdine sous son manteau un billet doux à une fille d’opéra.
— Prison, sans contredit, ajoute le pédagogue Damon, la tête encore échauffée du déjeuner de la buvette.
— Eh ! qui peut douter de la prison ? conclut d’un gosier glapissant le petit Valère, huché sur la pointe des pieds et regardant à sa montre pour ne pas manquer l’heure du rendez-vous de Mme Gourdan.

Et voilà donc, en France, à quoi tient l’honneur, la vie, la fortune et la réputation du citoyen. La bassesse, la flatterie, l’ambition, l’avarice, commencent sa ruine et l’imbécillité la finit. Misérables créatures, jetées pour un moment sur la surface de ce petit tas de boue, il est donc dit qu’il faut que la moitié du troupeau soit la persécutrice de l’autre ? Ô homme, est-ce à toi qu’il appartient de prononcer sur ce qui est bien ou sur ce qui est mal ? C’est bien à un chétif individu de ton espèce à vouloir assigner des bornes à la nature, à décider ce qu’elle tolère, à annoncer ce qu’elle défend ! Toi aux yeux de qui la plus futile de ses opérations est encore à résoudre, toi qui ne peux expliquer le plus léger des phénomènes, définis-moi l’origine des lois du mouvement, de celles de la gravitation, développe-moi l’essence de la matière : est-elle inerte ou non ? Si elle ne se remue pas, dis-moi comment la nature, qui n’est jamais en repos, a pu créer quelque chose qui y soit toujours, et, si elle se meut, si elle est la cause certaine et légitime des générations et des alternations perpétuelles, dis-moi ce que c’est que la vie, et prouve-moi ce que c’est que la mort ; dis-moi ce que c’est que l’air, raisonne juste sur ses différents effets, apprends-moi pourquoi je trouve des coquillages sur le haut des montagnes et des ruines au fond de la mer. Toi qui décides si une chose est crime ou si elle ne l’est pas, toi qui fais pendre à Paris pour ce qui vaut des couronnes à Congo, fixe mes opinions sur le cours des astres, sur leur suspension, leur attraction, leur mobilité, leur essence, leurs périodes, prouve-moi Newton plutôt que Descartes, et Copernic plutôt que Ticho-Brahé, explique-moi seulement pourquoi une pierre tombe quand elle est lancée de haut, oui, rends-moi palpable cet effet si simple, et je te pardonnerai d’être moraliste quand tu seras meilleur physicien. Tu veux analyser les lois de la nature, et ton cœur, ton cœur où elle se grave, est lui-même une énigme dont tu ne peux donner de solution ! Tu veux les définir, ces lois, et tu ne peux pas me dire comment il se fait que de petits vaisseaux trop gonflés renversent à l’instant une tête et fassent dans la même journée un scélérat du plus honnête des hommes. Toi, aussi enfant dans tes systèmes que dans tes découvertes, toi qui, depuis trois ou quatre mille ans, inventes, changes, retournes, argumentes, en es pourtant encore à ne nous offrir, pour récompense de nos vertus, que l’Élysée des Grecs, et pour châtiment de nos crimes, que leur fabuleux Tartare ; toi qui n’es parvenu, après tant de raisonnements divers, tant de travaux, tant de poudreux volumes compilés sur cette sublime matière, qui n’es parvenu, dis-je, qu’à mettre un esclave de Titus à la place d’Hercule et qu’une femme juive à celle de Minerve, tu veux approfondir, philosopher sur les égarements humains, tu veux dogmatiser sur le vice et sur la vertu, tandis qu’il t’est impossible de me répondre ce que c’est que l’un ou l’autre, lequel est le plus avantageux à l’homme, lequel convient le mieux à la nature, et s’il ne naîtrait peut-être pas de ce contraste l’équilibre profond qui les rend tous deux nécessaires. Tu veux que l’univers entier soit vertueux, et tu ne sens pas que tout périrait à l’instant s’il n’y avait que des vertus sur la terre ; tu ne veux pas entendre que, puisqu’il faut qu’il y ait des vices, il est aussi injuste à toi de les punir, qu’il le serait de te moquer d’un borgne. Et de tes fausses combinaisons, des digues odieuses que tu voudrais imposer à celle qui se moque de toi, quel est l’affreux résultat ? Malheureux, je frémis de le dire : qu’il faut rouer celui qui se venge de son ennemi et combler d’honneur celui qui assassine ceux de son roi, qu’il faut détruire celui qui te vole un écu et t’accabler de récompenses, toi qui te crois permis d’exterminer au nom de tes lois celui qui n’a d’autre tort que d’être entrainé par celles de la nature, qui n’a d’autre tort que d’être né pour le maintien sacré de ses droits. Eh ! laisse-là tes folles subtilités ! jouis, mon ami, jouis, et ne juge pas... jouis, te dis-je, abandonne à la nature le soin de te mouvoir à son gré, et à l’Éternel celui de te punir. Si tu ne t’es trouvé qu’un infracteur [1], humble fourmi croupée [2] sur cette motte de terre, traîne ton fétu au magasin, fais éclore tes œufs, nourris tes petits, aime-les, ne leur arrache pas surtout le bandeau de l’erreur : les chimères repues, je te l’accorde, valent mieux pour le bonheur que les tristes vérités de la philosophie. Jouis du flambeau de l’univers : c’est pour éclairer des plaisirs, et non par des sophismes, que sa lumière brille à tes yeux. N’use pas la moitié de ta vie aux moyens de rendre l’autre malheureuse, et après quelques années de végétation sous cette forme assez bizarre, quoi qu’en puisse penser ton orgueil, endors-toi dans le sein de ta mère pour te réveiller sous une autre conformation, et cela par de nouvelles lois que tu n’entends pas mieux que les premières. Songe, en un mot, que c’est pour rendre heureux tes semblables, pour les soigner, pour les aider, pour les aimer, que la nature te place milieu d’eux, et non pour les juger et les punir, et surtout pour les enfermer.

Si ce petit morceau de philosophie peut vous plaire, j’aurai la satisfaction, mademoiselle, de vous en donner la suite aux étrennes prochaines. Sinon, vous voudrez bien me le faire dire, et nous choisirons quelque sujet plus analogue à la gaieté de l’esprit d’un sexe dont vous faites l’ornement et dont je me ferai gloire d’être toute ma vie, ainsi que de vous, mademoiselle, le très humble et très obéissant serviteur

DES AULNETS.

Du poulailler de Vincennes, ce 26 janvier, au bout de cinquante-neuf mois et demi de pressurage, et sans succès, en vérité.

1782


P.-S.

Marie-Dorothée de Rousset (1744-1784), fille du notaire de la famille de Sade, était liée à Madame de Sade qui l’avait fait venir à La Coste où elle jouait le rôle de gouvernante. D.A.F. de Sade s’entendit fort bien avec la jeune fille et goûta avec elle, selon ses propres termes, "tous les charmes du sentiment de pure amitié". Lorsque le marquis fut incarcéré à Vincennes en 1777 sur demande de Madame de Montreuil, Mademoiselle de Rousset rejoignit Madame de Sade à Paris en novembre 1778. Assistant la marquise, elle tâchait aussi de soutenir moralement le prisonnier par ses lettres enjouées qu’il appréciait beaucoup. Mademoiselle de Rousset était une provençale qui aimait s’exprimer dans sa langue et Sade qui admirait ses talents littéraires, tâchait de lui donner maladroitement la réplique, ce dont elle le moquait. En 1779, sans doute pour tromper l’ennui de l’incarcération, le marquis se mit à traduire en français, avec Mlle de Rousset, une célèbre chanson provençale, "Lou Beou Tircis", dont le rythme est celui d’une ritournelle. Il surnommait Mlle de Rousset amicalement "La Sainte", "Milli Printemps" ou "Fanny" ; de son côté, elle lui donnait du "monsieur le fagot d’épines". Ces plaisanteries n’excluaient pas des échanges plus sérieux et l’on conserve du marquis de Sade deux importantes lettres envoyées à Mlle de Rousset : en janvier 1782 cette célèbre lettre d’étrennes et une seconde superbe lettre du 17 avril 1782, commençait par ces mots "L’aigle, mademoiselle" formule qui fut reprise par Gilbert Lély comme titre d’un volume de manuscrits et lettres inédits publiés en 1949, rendant hommage à la fois au marquis et à la touchante personnalité de cette correspondante qui mourut jeune, à quarante ans, ayant veillé jusqu’au bout sur le domaine de La Coste, les papiers et la bibliothèque de son cher de Sade auquel elle avait écrit un jour en plaisantant "mouoré de te pas veïré".

En logo : La Femme en blanc (41 cm x 41 cm, XVIIIe siècle) attribué à John Opie, Paris, Musée du Louvre, © Franck Raux, RMN.

Notes

[1] Celui qui commet une infraction.

[2] Qui a la croupe bien ou mal conformée.

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