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Rimbaud dans une Pléiade sans étoiles 

jeudi 17 septembre 2009, par Jean-Jacques Lefrère

La première édition des œuvres complètes de Rimbaud dans la collection de la Pléiade, établie par André Rolland de Renéville et Jules Mouquet, parut en 1946. On lui reprocha vite de n’être pas assez complète. En 1972, une nouvelle édition, préparée par Antoine Adam (qui, pour une fois, n’était pas le premier homme), fut mise en librairie. On lui fit le grief d’être, elle, un peu trop complète, chargée notamment d’une importante correspondance « posthume », échangée par divers correspondants parfois bien des années après la mort de Rimbaud. Depuis, les lecteurs du poète ont vu déf iler nombre d’éditions, dotées de qualités variables, certaines bien faites, d’autres médiocres, d’autres carrément risibles, la palme d’or de la dernière catégorie revenant sans conteste à l’« œuvre- vie » parue chez Arléa en 1991, année du centenaire de la disparition de l’auteur d’Accroupissements.

Elle était donc passablement attendue, depuis le temps qu’on l’annonçait, cette « troisième édition » de Rimbaud en Pléiade, dont le maître d’œuvre proclamé était M. Guyaux, universitaire connu pour ses travaux sur Les Illuminations. L’attente était justifiée - : cette édition n’arrivait-elle pas après toute une série de découvertes de documents, voire d’écrits inconnus de Rimbaud, comme le poème Famille maudite, version riche en variantes de Mémoire, comme ce Rêve de Bismarck, article de circonstance paru en 1870 dans un journal ardennais et re-trouvé fortuitement l’an passé, comme ces autographes restés enfouis durant plusieurs décennies dans des collections privées et dont l’accessibilité, à l’occasion de quelque vente publique, a permis de vérifier le texte que l’on imprimait et réimprimait de confiance depuis plus d’un siècle ? Cette Pléiade arrivait aussi après tous les travaux que ces importantes découvertes avaient suscités. De cet ensemble, l’éditeur ne pouvait que tirer bénéfice. On ne saurait lui faire grief de l’avoir fait, bien au contraire, même si le volume qu’il a produit apparaît à présent aux exégètes de Rimbaud comme un monument de sectarisme et d’ingratitude envers ceux auxquels il doit une grande partie de son « apport ». Nous y reviendrons. L’Introduction présente peu d’intérêt, tant elle est mal structurée et surtout marquée par ce ton formaté que l’on ne connaît que trop bien et que caractérisent ces sempiternelles généralités n’appelant ni la contradiction ni l’approbation, et côtoyant de tout aussi navrantes banalités du genre « Le Bateau ivre est l’allégorie de l’évasion » (on nous le serine dès le lycée, fallait-il une Pléiade pour nous le rappeler ?).

Des questions presque délirantes

L’œuvre proprement dite s’ouvre sur les vers latins composés au collège de Charleville par l’élève Rimbaud lors de divers concours académiques. Une place considérable – trente pages – est accordée à ces compositions, alors qu’il est manifeste que ces dactyles et ces spondées ne font pas réellement partie de l’« œuvre » poétique qui vaut sa gloire au rimeur carolopolitain. Ces devoirs scolaires n’étaient que des écrits de circonstance, auquel il est certes de mode, depuis quelque temps, de vouer de l’admiration – une mode soutenue, il est vrai, par de nouvelles analyses de ces textes long-temps délaissés. Ils ne diffèrent guère, pour peu qu’on aille y voir, des compositions latines des autres bêtes à concours du Second Empire, que les Livres d’or des lycées et des collèges nous ont conservées. Certaines, pour être signées de noms inconnus, n’en sont pas moins – ou aussi peu – intéressantes que les textes latins de l’élève de rhétorique Arthur Rimbaud. Dans cette édition de la Pléiade, l’insertion de ces textes en tête de volume relève d’une soumission à la biographie et à la chronologie de l’œuvre à laquelle l’Université ne nous avait guère habitués et dont le présent éditeur se défend, quoique de manière confuse et bien embarrassée, dans son introduction. Encore une « œuvre-vie » d’arléanesque mémoire ? En tout cas, rarement une édition aura autant « collé » à la biographie, contraignant même son maître d’œuvre à des acrobaties comme celle qui lui fait glisser Les Étrennes des Orphelins – le premier et un des très rares poèmes publiés par Rimbaud lui-même – entre deux séries de textes latins. Curieusement, sur l’œuvre en vers de Rimbaud, on ne trouve pas de véritable notice dans cette édition. Cette carence permet à M. Guyaux de noyer d’innombrables petits poissons et même une baleine de la grande espèce : l’abandon de toute subdivision dans la présentation de la première partie de l’œuvre. Les précédents éditeurs, les plus récents en tout cas, avaient au moins eu soin de respecter les « projets de recueils » conçus par Rimbaud lui- même, en les coiffant parfois de titres factices comme « Dossier Demeny » ou « Dossier Verlaine ». M. Guyaux a choisi de rejeter toute présentation basée sur ces ensembles. Il doute même, contre l’évidence, qu’il y ait eu chez Rimbaud des intentions de tels recueils et va même jusqu’à poser des questions presque délirantes, du genre : « Les Illuminations étaient-elles destinées à paraître, dans son esprit ? »

Une véritable désorientation

Ne voulant opérer qu’un classement purement chronologique des textes, M. Guyaux a aussi écarté la division par périodes créatrices. Ces deux organisations, par recueils et par périodes créatrices de la production rimbaldienne, faisaient pourtant à peu près consensus parmi les derniers éditeurs en date, et non les moindres, comme M. Brunel, M. Forestier ou M. Murphy. L’inféodation de M. Guyaux à sa méthode l’amène à éviter toute périodisation officielle de l’œuvre en vers, ce qui ne ce qui concerne les cinq versions fournies pour Les Effarés, pas un mot sur le statut énigmatique de la version du Gentleman’s Magazine : où insérer cette version, ainsi que celle des Poètes maudits, dans la chronologie de composition des versions ? Les étranges variantes sont-elles dues au poète ? Une sixième version du poème n’est du reste pas mentionnée. Avec la suppression des fameux « dossiers », le lecteur perd forcément de vue une part importante de la logique de ce que M. Brunel appelle les « projets et réalisations » de Rimbaud. Sur ce point, la nouvelle édition représente moins une avancée qu’une régression. Car il eût été plus simple et plus harmonieux de ne pas chercher à se démarquer, à toute force et dans le seul but de singulariser cette nouvelle édition, de prédécesseurs ayant publié l’œuvre poétique de Rimbaud de manière logique, intelligente et l’empêche pas de classer les textes non datés « à la fin de l’année ou de la période supposée ». Cette stratégie produira, pour tout lecteur peu au courant des grands débats philologiques de la critique rimbaldienne, une véritable désorientation. Souvent, il n’arrivera pas à bien comprendre l’ordre des versions des poèmes proposé par l’éditeur, faute de justif ications explicites : en honnête. Là n’est pas la seule marque de « nouveauté à tout prix » du volume. Celui-ci reproduit en caractères d’imprimerie plus petits les poèmes pour lesquels l’éditeur n’a pu consulter un autographe ou un fac-similé, ou pour lesquels il n’a pas eu l’assurance d’un texte antérieurement vérifié à partir d’un autographe : idée curieuse, presque absurde, à seule fin d’indiquer les vers dont les manuscrits n’ont pas été retrouvés et que l’on est donc contraint d’éditer à partir d’une source imprimée ou d’une copie prise, par exemple, par Verlaine ou par Germain Nouveau. Un poème comme Bateau ivre se trouve ainsi imprimé en plus petits caractères que les vers latins des concours de l’Académie de Douai : Jugurtha l’emportant sur le million d’oiseaux d’or ! Le résultat apparaît franchement bizarre, d’autant qu’une simple note signalant, en fin de volume, l’absence de manuscrit aurait largement suf i. Au demeurant, M. Guyaux s’embrouille là encore dans son protocole d’édition et se montre incohérent dans son parti pris, s’emmêlant parfois les pinceaux pour les variantes, inventant des versions d’À la Musique et de Voyelles, faute d’avoir su apparier manuscrit et pré-originales.

Venons-en aux Illuminations

Venons-en aux Illuminations, véritable pont aux ânes de l’édition des textes de Rimbaud. Dans le cas présent, les mouches n’ont pas eu à changer d’âne, car notre éditeur s’est dérobé à tous les diptères en passant sous silence la plupart des problèmes que pose ce recueil et en dissimulant, sous d’innombrables afféteries, sa dette envers ceux qui ont le plus fait progresser, ces dernières années, la connaissance sur la manière dont il convient d’éditer ces poèmes en prose. « Sans doute, on n’oserait pas affirmer que la pagination est de Rimbaud lui-même, encore que la chose soit possible », écrit M. Guyaux dans un de ces exercices chèvres- chouistes où il montre une certaine virtuosité. Car cette aff irmation selon laquelle on ne saurait attester que les paginations du manuscrit sont de Rimbaud est évidemment d’une certaine mauvaise foi. Certes, son édition révèle qu’il a plus ou moins capitulé devant les critiques adressées à ses précédents travaux sur Les Illuminations, mais il lui coûte, à l’évidence, d’admettre publiquement qu’il s’est jadis fourvoyé, et dans les grandes largeurs, sur sa théorie du « fragment » dans la thèse qui lui a ouvert les portes de la Sorbonne sous le titre Poétique du fragment. Symptomatiquement, il maintient le titre « Illuminations », alors qu’il est établi que le titre à retenir est « Les Illuminations ». Ce retour au titre donné dans La Vogue aurait supposé, sans doute, un geste d’autocritique implicite… mais néanmoins un peu trop voyante. L’appareil critique du volume prouve également que M. Guyaux a bradé les particularités de sa très controversée édition critique de 1985 des Illuminations, abandonnant un ordre inepte fondé sur une conception censément philologique. Il s’autorise à présent de la tradition éditoriale, publiant les textes dans l’ordre du volume de La Vogue de 1886 et dans celui de l’édition Vanier pour les textes qui ne figuraient pas dans le précédent. Il adopte en cela la solution préconisée par M. Mur phy, mais ne se range pas pour autant avec franchise à la thèse de ce dernier, qui a établi que la numérotation figurant sur les vingt-quatre premiers feuillets du manuscrit des Illuminations, numérotation suivie par l’édition pré-originale de La Vogue, est de la main de Rimbaud. M. Guyaux se contente de justif ier son choix éditorial par la présence, sur le manuscrit, de traces d’une « volonté d’organisation », de « quelques signes d’une volonté organisatrice ». À l’en croire, il ne serait pas possible d’aller plus loin et d’ affirmer que cette « volonté organisatrice » émane de Rimbaud ou de Fénéon, éditeur du texte dans La Vogue, ou de quelque autre protagoniste de cette première édition. Il se trompe en cela, ou plutôt essaie de nous tromper, mais n’apparaît pas disposé à reconnaître qu’il faut considérer ces Illuminations comme un projet de recueil assez avancé, préparé par l’auteur pour une éventuelle édition. Pourtant, une lettre de Verlaine du 1er mai 1875 atteste que Rimbaud lui avait conf ié ces poèmes en prose « pour être imprimés ».

La Correspondance

Cette troisième Pléiade Rimbaud finit, comme les précédentes, sur la correspondance du poète, ou plutôt sur celle de l’ancien poète, car les lettres du « second » Rimbaud sont, hélas !, bien plus abondantes que celles du « premier ». C’est la partie du volume pour laquelle M. Guyaux s’en est le moins mal sorti. Il faut dire qu’il disposait de bonnes éditions de référence. Il y a puisé sans vergogne et a eu raison. On lui aurait reproché d’avoir pris sa matière dans des éditions discutables, mais ce n’est pas le cas. Cela ne met pas pour autant cette partie du volume à l’abri de toute chicane. L’une n’est pas de son fait, et le lecteur s’en trouve averti dès l’introduction : « La présentation adoptée pour la date des lettres et pour la signature est conforme à la présentation habituelle de la collection. » Cet usage, quelque peu archaïque, empêche donc de se fier à la moindre lettre reproduite ici pour la conformité de la date et pour celle de la signature, assuré que l’on est de l’incertitude d’une fidélité à l’autographe sur ces points. Pour une édition prétendument de référence, c’est assez fâcheux, d’autant que le pauvre lecteur, qui n’en peut mais, est par ailleurs informé que l’éditeur a respecté les manques de ponctuation en fin de vers, mais qu’il a « suppléé, sans le signaler systématiquement, un certain nombre de signes de ponctuation [...] en cas de nécessité sémantique ou syntaxique ». Que nous voilà loin, décidément, d’une édition ne varietur, et on ne s’en rapproche pas lorsque l’on découvre, en lisant la lettre de Vitalie Rimbaud à Georges Izambard du 4 mai 1870, que la fameuse faute d’orthographe « Hugot » a été… nettoyée : « Vitalie Rimbaud écrit “Hugot” ; nous corrigeons. » Pourquoi une telle correction ? Rien ne la justifiait. D’autres maladresses apparaissent dans cette présentation de la cor respondance de Rimbaud, liées, là encore, au carcan éditorial de la Pléiade – mais que d’autres éditeurs de cette collection ont su éviter. Comme les lettres se trouvent entremêlées avec une chronologie biographique, M. Guyaux cite fréquemment des extraits de ces lettres pour nour rir ladite chronologie… et reproduire dans la foulée l’intégralité de la lettre en question, créant ainsi, en de multiples pages, un pesant effet deredondance. Par ailleurs, pour les lettres d’Afrique ou d’Arabie dont l’autographe demeure, selon la formule, « non localisé », M. Guyaux a curieusement repris le texte publié jadis par le calamiteux Paterne Berrichon, beau-frère posthume de l’épistolier, dans son volume de Lettres de Jean-Arthur Rimbaud de 1899, assurément la plus trafiquée, la plus réécrite et la plus censurée des éditions de cor respondances d’écrivains de tous les temps et de tous les pays. M. Guyaux mentionne pourtant chaque fois l’existence de la copie de cette correspondance prise par Isabelle Rimbaud en 1896, mais, de manière inexplicable, il ne l’utilise pas, bien que cette copie soit souvent plus proche du texte du manuscrit que la version berrichonienne, comme l’ont montré les autographes retrouvés ces derniers temps. Autre étrangeté : pour la lettre du 8 octobre 1887, M. Guyaux reproduit le texte de Berrichon, et non celui vérifié sur le manuscrit et publié depuis, en donnant cette justification, qui laissera pantois plus d’un de
ses lecteurs : « Nous n’avons pas reçu l’autorisation de reproduire ce dernier. » Qui, pourtant, eût trouvé à redire à ce que le texte exact, déjà rendu public de surcroît, eût été reproduit dans le volume ? Ficelle un peu épaisse pour donner le change et laisser croire que l’autorisation de reproduction a été sollicitée et obtenue auprès de collectionneurs pour tous les autres textes dont un manuscrit est conservé en mains privées, un peu comme si un suspect accusé d’avoir pillé plusieurs banques à main armée se cantonnait à l’aveu d’être un jour parti subrepticement d’un café sans régler sa consommation. On s’étonnera sans doute que cette nouvelle édition de Rimbaud soit entachée d’erreurs variées, qu’un véritable connaisseur de Rimbaud n’aurait pas commises, sans parler de quelques errements dans les transcriptions (celle des brouillons d’Une saison en enfer, notamment). Ainsi, le « F. Petit » signataire de la « Pétition de la Garde nationale de Douai contre le maire de Charleville » n’est pas « un pseudonyme d’Izambard », comme le prétend M. Guyaux en se référant à la très hâtive biographie de Rimbaud commise jadis par M. Steinmetz : ce Petit était un Douaisien bien réel, sur lequel Daniel Vandenhoecq a apporté d’amples précisions. Rosa, le commerçant italien de Harar qui avait accompagné Rimbaud dans des explorations en pays galla, ne se
prénommait pas Salvatore mais Ottorino. M. Guyaux, qui est belge, a dû confondre avec son compatriote Adamo. Il est en tout cas le premier à appeler « Jacob le zouave » le charlatan, mentionné dans un poème de l’Album zutique, qui s’était fait connaître sous le nom de « Zouave Jacob ». « La Bête nouvelle n’a jamais été retrouvée », affirme notre éditeur. Et pour cause, car ce n’est là qu’un qualif icatif d’Un cœur sous une soutane dans une lettre de Verlaine à Léon Vanier du 20 janvier 1888 (« la
bête nouvelle » pour dire : le récit détestable). Dubar n’était pas l’associé des frères Bardey, mais leur employé, ce qu’il devient toutefois en passant de la page 477 à la page 1017. L’autographe de la lettre du 4 novembre 1887 de Rimbaud à Mgr Taurin-Cahagne est donné comme « conservé aux Archives des capucins de Toulouse d’où il a disparu [sic] » : il n’en est rien, cet autographe a été versé, en même temps que d’autres documents, par les pères capucins eux-mêmes dans leurs archives romaines, où on peut le consulter pour peu qu’on le demande poliment. M. Guyaux ne nous épargne pas non plus les habituelles incongruités sur La Chasse spirituelle. Certes, il ne reprend pas la thèse imbécile selon laquelle cette œuvre n’auraitjamais existé, mais il en écrit de belles : « Deux gentils mystificateurs, venus du monde du théâtre, Akakia Viala, de son nom de scène [sic !], et Nicolas Bataille [...] publièrent aux éditions du Mercure de France un laborieux pastiche [...], cautionné par Pascal Pia, qui leur accorde une préface. » Manifestement, M. Guyaux ne s’est jamais penché sur cet épisode haut en couleur de l’histoire du rimbaldisme, sans quoi il n’eût point écrit tant de contrevérités en si peu de lignes : les deux faussaires faisant « publier » leur texte par le Mercure de France, et sollicitant une préface de Pia ! Quelle méconnaissance du sujet…

De quoi sourire

Heureusement, les commentaires de M. Guyaux suscitent parfois le sourire, comme lorsqu’il prétend que Rimbaud tient sa « manie de changer d’endroit » de la « passion du déménagement » de sa maman. Lecteur, vous aurez compris : si vos parents ont déménagé une ou deux fois durant votre enfance, la paranoïa ambulatoire vous menace, vous f inirez à Aden ou à Harar, après être passé par les îles de Chypre et de Java. Quant à présenter Germain Nouveau comme un « mentor » de Rimbaud, c’est pour le moins assez bouffon. Pourquoi pas, tant qu’on y est, un « coach », pour faire absolument moderne ? Assez comique, aussi, ce propos sur l’édition originale d’Une saison en enfer : « L’éditeur cède quelques exemplaires à l’auteur. » La plaquette de 1873 aurait donc eu un « éditeur » ! Allons, la bonne vieille gaîté française n’est pas morte, comme disait un autre
poète maudit contemporain de Rimbaud. À la différence des deux précédentes éditions de la Pléiade, celle-ci ne contient quasiment rien de neuf. Son apport tient en trois petites trouvailles sur des pièces de l’Album zutique, les seuls scoops du volume : l’une est une source possible, quoique seulement basée sur le rapprochement de deux mots, de la parodie de Louis-Xavier de Ricard ; les deux autres, parfaitement convaincantes celles-là et communiquées in extremis à M. Guyaux par un chercheur, M. Ducoffre, portent sur les Hypotyposes saturniennes et sur Vieux de la Vieille, et montrent que ces deux pièces ne sont pas des parodies composées par Rimbaud, comme on le pensait jusqu’ici, mais de simples citations, un peu approximatives parfois, du laborieux rimeur acquis à la cause napoléonienne que fut Louis Belmontet. Ajoutons-y la cor rection d’un vers de L’Homme juste, suggérée à l’éditeur par le même chercheur, lequel déplore à présent sur un forum que cette correction n’ait pas été cor rectement effectuée ! On est un peu surpris de l’absence des listes de mots anglais que Rimbaud avait constituées, comme de celle des deux pages en espagnol dont le manuscrit autographe a été récemment découvert : de tels documents, contemporains de la période de création poétique, avaient pourtant leur place parmi les annexes, au moins autant que ce « glossaire des mots amhariques » qui clôt le volume.

Cacher ce qu’il doit à ceux qu’il n’ a pas en sympathie

En revanche, on saura gré à M. Guyaux de révéler que les manuscrits de plusieurs poèmes, dont on se demandait où ils étaient
passés, sont désormais la propriété d’un M. Banier qui avait tout dernièrement les honneurs de la grande presse à propos de ses relations très empressées avec une dame âgée, de haute respectabilité et largement dégagée de tout souci financier : « François-Marie Banier m’a permis de consulter les autographes qu’il possède des Effarés, de Comédie de la soif, de Qu’est-ce pour nous mon cœur…, de Ô saisons, ô châteaux…, de Mémoire et de Génie », écrit M. Guyaux. On est content pour lui d’avoir pu ainsi abreuver son savoir, encore que tous ces manuscrits avaient été soigneusement transcrits avant d’entrer en possession de ce collectionneur. Nous ne sommes que peu enclins à nous attarder sur la Bibliographie, aussi empesée de navets (Nikola Bertolino, Gérard Bayo) et de vieux bouquins sans le moindre intérêt aujourd’hui (Daniel-Rops, Dhôtel) que grevée de lacunes, nullement innocentes, pour considérer, en conclusion, le véritable exploit de cette édition, qui est la partialité hors du commun et la mauvaise foi sans borne de son auteur, mises en œuvre ici afin de cacher ce qu’il doit à ceux qu’il n’a pas en sympathie. De ce sectarisme porté à une intensité rarement observée dans de telles éditions, M. Mur phy est évidemment la première cible, M. Guyaux ayant manifestement gardé sur l’estomac son article, qui fit du bruit en son temps, sur son analyse des Illuminations.
C’est avec quelque gêne que l’on constate, page après page, cette sorte de règlement de compte oblique, sous forme d’un mélange de reprises non indiquées et de purs escamotages, qui apparaît d’autant plus évident que M. Guyaux se trouve très souvent contraint d’utiliser les conclusions de M. Mur phy, tout en passant son nom sous silence le plus souvent possible. Son
procédé est de ne présenter ce rival dans l’édition rimbaldienne que comme un plaisant amateur qui trouve parfois, à force de fureter, d’infimes détails (la cinquantaine de spécialistes de Rimbaud qui viennent de participer à l’hommage de la revue Parade sauvage à M. Murphy ne sont probablement pas tous de cet avis). Ainsi, lorsqu’il se trouve dans l’obligation de mentionner un volume de fac-similés des pièces du recueil Demeny, M. Guyaux préfère renvoyer son lecteur à une édition de… Kyoto (!) afin de ne pas avoir à citer l’édition Champion dont M. Murphy a été le maître d’œuvre et où ces poèmes sont reproduits directement à partir de photographies des manuscrits conservés à la British Library. Pauvres volumes de la maison Champion, dont l’édition de la Pléiade s’est appropriée de nombreux éléments par des emprunts que sert à masquer le saupoudrage, ça et là, de tout petits infléchissements personnels… Cette volonté de taire les travaux d’un concurrent gênant pousse même parfois M. Guyaux à aller chercher des références grotesques : le portrait du prince impérial appartenant à la série de La Ménagerie impériale, que M. Murphy fut le premier à mettre en exergue, est ici donné comme « reproduit dans Roselyne de Ayala et Nathalie des Vallières, Les Plus Beaux Manuscrits de Rimbaud, La Martinière, 2004 », autrement dit dans un album de compilation ayant repris la trouvaille de M. Murphy. Si M. Guyaux est engagé par la maison Gallimard pour une nouvelle édition de Baudelaire ou d’Apollinaire en Pléiade, gageons qu’il citera Télé-7-Jours ou le Figaro- Magazine pour ne pas mentionner les noms de Claude Pichois ou de Michel Décaudin. Cet ostracisme a toutefois le mérite de ne pas être exclusif, car on ne pour rait soutenir que M. Guyaux reconnaît à M. Brunel les mérites que les rimbaldiens lui accordent généralement, notamment dans son approche éditoriale des œuvres du poète. Pour Les Illuminations, comment ne pas remarquer la quasi-disparition des noms de la plupart de ceux qui ont dominé les débats critiques de ces dernières années sur ces poèmes en prose, tels que MM. Claisse, Fongaro ou Murat.

Un travail assez pathétique de voltige

Des articles décisifs de M. de Cornulier sont de même passés sous silence pour l’œuvre en vers. Pour ne pas avoir à citer une revue littéraire qui l’étrilla jadis pour la malhonnêteté intellectuelle dont il faisait déjà montre, M. Guyaux se livre une fois encore à ce travail assez pathétique de voltige qui consiste à trouver une publication seconde quand il ne veut pas mentionner la source première. Ainsi agit-il pour la découverte du vers de Marceline Desbordes-Valmore que l’on attribua longtemps à Rimbaud : car ce n’est pas M. Bivort qui signala ce vers en premier, mais M. Chovet, qui publia cette découverte avant lui. M. Guyaux le sait, comme il sait que tous les spécialistes de Rimbaud le savent, mais n’en a assurément cure devant la galerie. Cette édition est ainsi bien décevante par ce qu’elle révèle de rancœurs, d’inimitiés personnelles et de censure. Décevante aussi, car n’apportant rien de bien nouveau, avec de surcroît un appareil critique particulièrement inégal : le lecteur qui voudrait comprendre le sens de telle expression ou de tel vocable énigmatique constatera, à de nombreux endroits, des lacunes graves dans les informtions fournies. Insuff isance de la place accordée aux notes dans le principe de la collection ? Cen’est pas l’explication ici, car certaines notes sont développées à l’extrême, principalement celles portant sur des sujets auxquels M. Guyaux a consacré lui-même quelques articles. Quand ce n’est pas le cas, les notes sont réduites à la portion congrue ou car rément absentes. Tout est dit, n’y revenons plus. Quant à la couverture du volume, elle est au diapason du reste. La photographie de Rimbaud par Carjat qui ornait l’édition précédente a été remplacée par un dessin de Fernand Léger inspiré par cette photographie. Qu’il ne soit pas interdit d’accoler l’adjectif ringard à ce portrait. C’est au demeurant de peu d’importance. Ici, c’est la forêt qui masque l’arbre.

P.-S.

Article paru dans la Quinzaine littéraire, numéro 988 (16-31mars 2009).

Rimbaud, Oeuvres complètes

Texte établi, présenté et annoté par André Guyaux

Bibliothèque de la Pléiade

Gallimard éd., 1152 p

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