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Les Chansons madécasses d’Evariste de Parny  

jeudi 18 décembre 2008, par Jean-Claude Jorgensen

Evariste, Désiré de Forges de Parny est né le 6 février 1753 à Saint-Paul (île Bourbon). Vers dix ans, il est envoyé en France, au collège de Rennes ; plus tard il hésite entre se faire moine ou la carrière militaire. Il fréquente la Cour, Versailles, où il rencontre Antoine Bertin (1752-1790), lui aussi originaire de Bourbon, ainsi que Nicolas-Germain Léonard (né à la Guadeloupe, 1744-1793). Ils forment un groupe de poètes soldats qui se réunissent chez de Parny, l’hiver à Paris, l’été dans la vallée de Feuillancourt. Ils appellent leur société « la Caserne » où la vie intellectuelle se mêle aux autres plaisirs de la vie en société de jeunes officiers.

Un retour à Bourbon à l’âge de vingt ans, une liaison amoureuse (?) avec Esther Lelivre qu’il nomme Eléonore dans sa poésie. En 1778, parution des Poésies Erotiques, rééditées et complétées en 1784 par les Elégies (inspirées par le mariage d’Eléonore).

Le père de Parny s’oppose à son mariage avec Esther-Eléonore.
Il retourne à Paris dont il regrette la vie intellectuelle et brillante, comparée à la monotonie de la vie à Bourbon, « [la nature] est toujours la même : un vert triste et sombre vous donne toujours la même sensation. Ces orangers, couverts en même temps de fruits et de fleurs, n’ont pour moi rien d’intéressant, parce que jamais leurs branches dépouillées ne furent blanchies par le frimas » Dans la même lettre à Bertin (janvier 1775), il exprime aussi sa révolte contre l’esclavage : « Je ne saurais me plaire dans un pays où mes regards ne peuvent tomber que sur le spectacle de la servitude, où le bruit des fouets et des chaînes étourdit mon oreille et retentit dans mon coeur. Je ne vois que des tyrans et des esclaves, je ne vois pas mon semblable. On troque tous les jours un homme contre un cheval : il est impossible que je m’accoutume à une bizarrerie si révoltante. »

En 1783, nouveau voyage à Bourbon, l’île de France et en Inde. Il aurait composé les Chansons Madécasses pendant son séjour à Pondichéry.
Publication des Chansons Madécasses en 1787.

Parny est ruiné par la Révolution, il travaille dans divers ministères, fait paraître des oeuvres, La Guerre des Dieux, Le Portefeuille Volé, Les Déguisements de Vénus.> Marié en 1802, Académie Française en 1803.
Donné par l’Anthologie Poétique française, XVIII° siècle, Garnier-Flammarion, peu d’ouvrages le citent comme membre de l’Académie Française, parfois on le donne simplement comme membre de l’Institut de France, fondé en 1795, regroupant les académies Française, des inscriptions et Belles-lettres (fondée en 1664) des sciences (1666), des beaux-arts (1816) et des sciences morales et politiques (1832)
Pensionné par Napoléon en 1813 (pension supprimée par la Restauration), il meurt le 5 décembre 1814 en ayant connu une notoriété certaine.

Pour vous donner une idée de ce qu’est une chanson madécasse, je vous recopie la chanson n° 12 :

Nahandove, ô belle Nahandove ! l’oiseau nocturne a commencé ses cris, la pleine lune brille sur ma tête, et la rosée naissante humecte mes cheveux. Voici l’heure : qui peut t’arrêter, Nahandove, ô belle Nahandove ?

Le lit de feuilles est préparé ; je l’ai parsemé de fleurs et d’herbes odoriférantes, il est digne de tes charmes, Nahandove, ô belle Nahandove !

Elle vient. J’ai reconnu la respiration précipitée que donne une marche rapide ; j’entends le froissement de la pagne qui l’enveloppe, c’est elle, c’est Nahandove, la belle Nahandove !

Reprends haleine, ma jeune amie ; repose-toi sur mes genoux. Que ton regard est enchanteur ! que le mouvement de ton sein est vif et délicieux sous la main qui le presse ! Tu souris, Nahandove, ô belle Nahandove !

Tes baisers pénètrent jusqu’à l’âme ; tes caresses brûlent tous mes sens : arrête, ou je vais mourir. Meurt-on de volupté, Nahandove, ô belle Nahandove ?

Le plaisir passe comme un éclair ; ta douce haleine s’affaiblit, tes yeux humides se referment, ta tête se penche mollement, et tes transports s’éteignent dans la langueur. Jamais tu ne fus si belle, Nahandove, ô belle Nahandove !

Que le sommeil est délicieux dans les bras d’une maîtresse ! moins délicieux pourtant que le réveil. Tu pars, et je vais languir dans les regrets et les désirs ; je languirai jusqu’au soir ; tu reviendras ce soir, Nahandove, ô belle Nahandove !

Je recopie sa lettre à Bertin envoyée de l’île Bourbon en janvier 1775, où l’on voit ses positions anti-esclavagistes :

"Je te sais bon gré, mon ami, de ne pas oublier les nègres dans les instructions que tu me demandes ; ils sont hommes, ils sont malheureux ; c’est avoir bien des droits sur une âme sensible. Non, je ne saurais me plaire dans un pays où mes regards ne peuvent tomber que sur le spectacle de la servitude, où le bruit des fouets et des chaînes étourdit mon oreille et retentit dans mon coeur. Je ne vois que des tyrans et des esclaves et je ne vois pas mon semblable. On troque tous les jours un homme contre un cheval : il est impossible que je m’accoutume à une bizarrerie si révoltante. Il faut avouer que les nègres sont moins maltraités ici que dans nos autres colonies ; ils sont vêtus ; leur nourriture est saine et assez abondante : mais ils ont la pioche à la main depuis quatre heures du matin jusqu’au coucher du soleil ; mais leur maître en revenant d’examiner leur ouvrage répète tous les soirs : "Ces gueux-là ne travaillent point". Mais ils sont esclaves mon ami ; cette idée doit bien empoisonner le maïs qu’ils dévorent et qu’ils détrempent de leur sueur. Leur patrie est à deux cents lieues d’ici ; ils s’imaginent cependant entendre le chant des coqs et reconnaître la fumée des pipes de leurs camarades. Ils s’échappent quelquefois au nombre de douze ou quinze, enlèvent une pirogue et s’abandonnent sur les flots. Ils y laissent presque toujours la vie ; et c’est peu de chose lorsqu’on a perdu la liberté..."
En 1779, Evariste écrit déjà la souffrance amoureuse comme le fera Musset 40 ans plus tard. Les paysages naturels sont miroirs de l’âme, révélateurs d’émotions et de déchirures profondes, à la manière des romantiques. Evariste a perdu sa mère à quatre ans.

Le tapuscrit que je viens de lire (238 pages) a été écrit par Léon de Forges de Parny qui habite près de Dax et qui l’a terminé en 1976. Il contient 60 lettres qu’il présente comme inédites pour la plupart. Je croyais avoir affaire à un inédit, mais en fait le livre Evariste de Parny : Poésies érotiques et autres poèmes publié en 2001 aux éditions Grand Océan contient toute la partie biographique. Gilles de Forges de Parny, a donc transmis un exemplaire de l’ouvrage de son oncle au directeur des éditions Grand Océan, Jean-François Reverzy, et il a très bien fait.

L’ironie du sort veut que Grâce Vally (mariée à Evariste en 1802), Esther Lelièvre et Evariste de Parny soient tous les 3 nés à l’isle Bourbon, entre 1753 et 1760, soient venus en métropole peu avant la Révolution, soient morts et enterrés à soixante ans environ en métropole.

Dans les années 1780, Chateaubriand, plus jeune de 15 ans qu’Evariste, écrit : « Je savais par cœur les élégies du chevalier de Parny, et je les sais encore. Je lui écrivis pour lui demander la permission de voir un poète dont les ouvrages faisaient mes délices ; il me répondit poliment : je me rendis chez lui rue de Cléry. Je trouvai un homme assez jeune encore (Parny avait 35 ans), de très bon ton, grand, maigre, le visage marqué de petite vérole. Il me rendit ma visite. Je le présentai à mes sœurs. Il aimait peu la société et il en fut bientôt chassé par la politique. Il était alors du vieux parti. Je n’ai point connu d’écrivain qui fût semblable à ses ouvrages : poète et créole, il ne lui fallait que le ciel de l’Inde, une fontaine, un palmier et une femme. Il redoutait le bruit, cherchait à glisser dans la vie sans être aperçu, sacrifiait tout à sa paresse, et n’était trahi dans son obscurité que par ses plaisirs qui touchaient, en passant, sa lyre ».

Dans Le voyage de Baudelaire à l’île Maurice et à la Réunion (Sham’s éditions) 2000, Emmanuel Richon, écrivain et spécialiste de Baudelaire, écrit page 48 : « Les Chansons madécasses de Parny faisaient partie des lectures de Baudelaire, c’est attesté. L’œuvre de Parny faisait partie des livres que lui avait légués son père. Mais ce sont les poèmes érotiques de Parny qui exercent la plus forte influence sur Baudelaire. Le poète parisien était suffisamment habité par ses propres souvenirs tropicaux pour ne pas avoir besoin de recourir à ceux du Réunionnais. L’influence principale est d‘ordre érotique, bien que l’érotisme baudelairien aille encore plus loin. Pourtant Parny n’était pas non plus un enfant de chœur en la matière. Baudelaire s’est aussi inspiré de Parny pour ses Petits Poèmes en Prose. Parny fut l’un des premiers à avoir inventé le genre. C’est aussi lui qui a introduit la figure du nègre dans la littérature. Il était aussi « moderne » que Baudelaire avant l’heure. »

J’ai choisi de recopier ici un « Billet » (coquin), un poème doux et douloureux comme un regret de Du Bellay qui s’appelle « Complainte » et la 9è élégie.


Billet

Apprenez, ma belle,

Qu’à minuit sonnant,

Une main fidèle,

Une main d’amant,

Ira doucement,

Se glissant dans l’ombre,

Tourner les verrous

Qui dès la nuit sombre,

Sont tirés sur vous.

Apprenez encore

Qu’un amant abhorre

Tout voile jaloux.

Pour être plus tendre,

Soyez sans atours,

Et songez à prendre

L’habit des Amours.

Complainte

Naissez, mes vers, soulagez mes douleurs,

Et sans effort coulez avec mes pleurs.

Voici d’Emma la tombe solitaire,

Voici l’asile où dorment les vertus.

Charmante Emma ! tu passas sur la terre

Comme un éclair qui brille et qui n’est plus.

J’ai vu la mort dans une ombre soudaine

Envelopper l’aurore de tes jours ;

Et tes beaux yeux se fermant pour toujours

A la clarté renoncer avec peine.

Naissez, mes vers, soulagez mes douleurs,

Et sans effort coulez avec mes pleurs.

Ce jeune essaim, cette foule frivole

D’adorateurs qu’entraînait sa beauté,

Ce monde vain dont elle fut l’idole

Vit son trépas avec tranquillité.

Les malheureux que sa main bienfaisante

A fait passer de la peine au bonheur,

N’ont pu trouver un soupir dans leur coeur

Pour consoler son ombre gémissante.

Naissez, mes vers, soulagez mes douleurs,

Et sans effort coulez avec mes pleurs.

L’amitié même, oui, l’amitié volage

A rappelé les ris et l’enjouement ;

D’Emma mourante elle a chassé l’image ;

Son deuil trompeur n’a duré qu’un moment.

Sensible Emma, douce et constante amie,

Ton souvenir ne vit plus dans ces lieux ;

De ce tombeau l’on détourne les yeux ;

Ton nom s’efface, et le monde t’oublie.

Naissez, mes vers, soulagez mes douleurs,

Et sans effort coulez avec mes pleurs.

Malgré le temps, fidèle à sa tristesse,

Le seul Amour ne se console pas,

Et ses soupirs renouvelés sans cesse

Vont te chercher dans l’ombre du trépas.

Pour te pleurer je devance l’aurore ;

L’éclat du jour augmente mes ennuis ;

Je gémis seul dans le calme des nuits ;

La nuit s’envole, et je gémis encore.

Vous n’avez point soulagé mes douleurs ;

Laissez, mes vers, laissez couler mes pleurs.

Sixième élégie

J’ai cherché dans l’absence un remède à mes maux ;

j’ai fui les lieux charmans qu’embellit l’infidelle.

Caché dans ces forêts dont l’ombre est éternelle,

j’ai trouvé le silence, et jamais le repos.

Par les sombres détours d’une route inconnue,

j’arrive sur ces monts qui divisent la nue.

De quel étonnement tous mes sens sont frappés !

Quel calme ! Quels objets ! Quelle immense étendue !

La mer paroît sans borne à mes regards trompés,

et dans l’azur des cieux est au loin confondue ;

le zéphyr en ce lieu tempère les chaleurs ;

de l’aquilon par fois on y sent les rigueurs ;

et tandis que l’hiver habite ces montagnes,

plus bas l’été brûlant dessèche les campagnes.

Le volcan dans sa course a dévoré ces champs ;

la pierre calcinée atteste son passage.

L’ arbre y croît avec peine ; et l’ oiseau par ses chants

n’ a jamais égayé ce lieu triste et sauvage.

Tout se taît, tout est mort ; mourez, honteux soupirs ;

mourez, importuns souvenirs,

qui me retracez l’ infidelle ;

mourez, tumultueux desirs,

ou soyez volages comme elle.

Ces bois ne peuvent me cacher ;

ici même, avec tous ses charmes,

l’ ingrate encor me vient chercher ;

et son nom fait couler des larmes

que le tems auroit dû sécher.

ô dieux ! Oh ! Rendez-moi ma raison égarée ;

arrachez de mon coeur cette image adorée ;

éteignez cet amour qu’elle vient rallumer,

et qui remplit encor mon ame toute entière.

Ah ! L’on devroit cesser d’aimer

au moment qu’on cesse de plaire.

Tandis qu’ avec mes pleurs, la plainte et les regrets

coulent de mon ame attendrie,

j’avance, et de nouveaux objets

interrompent ma rêverie.

Je vois naître à mes pieds ces ruisseaux différens,

qui, changés tout-à-coup en rapides torrens,

traversent à grand bruit les ravines profondes,

roulent avec leurs flots le ravage et l’horreur,

fondent sur le rivage, et vont avec fureur

dans l’océan troublé précipiter leurs ondes.

Je vois des rocs noircis, dont le front orgueilleux

s’élève et va frapper les cieux.

Le tems a gravé sur leurs cimes

l’empreinte de la vétusté.

Mon oeil rapidement porté

de torrens en torrens, d’abîmes en abîmes,

s’arrête épouvanté.

ô nature ! Qu’ici je ressens ton empire !

J’aime de ce désert la sauvage âpreté ;

de tes travaux hardis j’aime la majesté ;

oui, ton horreur me plaît ; je frissonne et j’admire.

Dans ce séjour tranquille, aux regards des humains

que ne puis-je cacher le reste de ma vie !

Que ne puis-je du moins y laisser mes chagrins !

Je venois oublier l’ingrate qui m’oublie,

et ma bouche indiscrète a prononcé son nom ;

je l’ai redit cent fois, et l’écho solitaire

de ma voix douloureuse a prolongé le son ;

ma main l’a gravé sur la pierre ;

au mien il est entrelacé.

Un jour le voyageur, sous la mousse légère,

e ces noms connus à Cythère

verra quelque reste effacé.

Soudain il s’écrîra : son amour fut extrême ;

il chanta sa maîtresse au fond de ces déserts.

Pleurons sur ses malheurs, et relisons les vers

qu’ il soupira dans ce lieu même.

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