La Revue des Ressources

Le rebelle 

lundi 23 septembre 2013, par Ernst Jünger

Ernst Jünger est mort le 17 février 1998, à l’âge de 102 ans. La vie et l’oeuvre de ce rebelle ont suivi les méandres de ce siècle, sans jamais véritablement y adhérer. Rares sont ceux qui ont pu éclairer aussi puissamment que lui sur notre époque désenchantée.

E. Jünger soulignera les lacunes et les contradictions mais aussi les mérites de l’anarchisme dans l’Etat universel (1930). Même s’il pensait "autrement" et avait parfois une approche différente de l’anarchisme, il n’a jamais cessé d’appartenir à cette famille, combien diverse, de pensée.

Il avait inventé ce mot "Anarque" pour désigner celui qui refuse à l’ordre social et politique, le droit de lui imposer ses valeurs. E. Jünger nous laisse en héritage son oeuvre gigantesque et des repères, afin de nous aider à "passer la ligne" et à recourir aux forêts ; Le Traité du Rebelle et Eumeswil (1977) pour nous aider à nous soustraire aux oppresseurs et à "trouver la sécurité dans la sauvagerie des déserts, et avant tout dans notre propre coeur afin de changer le monde" comme il l’exprima si merveilleusement dans Passage à la ligne (1950).

Quitter les ruines pour chercher refuge dans les forêts ou dans les déserts qui peuvent tout aussi bien se trouver à l’intérieur ou au pied de ces mêmes ruines, tel est le message de Jünger que nous devons nous efforcer de comprendre. C’est le plus bel hommage que nous puissions lui rendre. Les chemins sont nombreux, mais peu aboutissent, alors, Frères, Compagnons, Camarades et Amis, tous à vos boussoles et à vos repères.

« Nous avons nommé deux des plus grandes figures de notre âge, l’Ouvrier et le Soldat inconnu. Avec le Rebelle, nous en saisissons une troisième, qui se manifeste de plus en plus clairement.

En l’Ouvrier, c’est le principe technique qui s’épanouit, dans l’essai de pénétrer le monde et de régner sur lui comme jamais on ne l’avait fait encore, d’atteindre des ordres de grandeur ou de petitesse que nul œil n’avait encore perçus, de disposer de forces que nul n’avait encore déchaînées. Le Soldat inconnu se tient sur la face d’ombre des opérations militaires : il est le sacrifié qui porte les fardeaux dans les grands déserts de feu et dont l’esprit de bonté et de concorde cimente l’unité, non pas seulement de chaque peuple, mais des peuples entre eux.

Quant au Rebelle, nous appelons ainsi celui qui, isolé et privé de sa patrie par la marche de l’univers, se voit enfin livré au néant. Tel pourrait être le destin d’un grand nombre d’hommes, et même de tous — il faut donc qu’un autre caractère s’y ajoute. C’est que le Rebelle est résolu à la résistance et forme le dessein d’engager la lutte, fût-elle sans espoir. Est rebelle, par conséquent, quiconque est mis par la loi de sa nature en rapport avec la liberté, relation qui l’entraîne dans le temps à une révolte contre l’automatisme et à un refus d’en admettre la conséquence éthique, le fatalisme.

A le prendre ainsi, nous serons aussitôt frappés par la place que tient le recours aux forêts, et dans la pensée, et dans la réalité de nos ans. Car chacun se trouve à l’heure actuelle sous le coup de la contrainte, et ses efforts pour lui faire échec ressemblent à des expériences téméraires, dont dépend bien plus encore que le destin de ceux qui ont assumé ce risque.
Une telle entreprise ne peut espérer de succès que si les trois grandes forces de l’art, de la philosophie et de la théologie la soutiennent et lui ouvrent une voie à travers l’inexploré. » Le traité du rebelle ou le recours aux forêts dans Essai sur l’homme et le temps, Traduction Henri Plard, Bourgois, 1970. p.43.44.45.

* * *

« Le navire représente l’être temporel, et la forêt, l’être supra-temporel. A notre époque de nihilisme, l’illusion d’optique se répand selon laquelle le mouvement paraît gagner du terrain au détriment de l’immobile. En réalité, tout ce que notre époque déploie de puissance technique n’est qu’une effulgescence passagère des trésors de l’être. Si l’homme parvient à y pénétrer, ne fût-ce que l’espace d’un éclair, il en rapportera l’assurance : le temporel ne perdra pas seulement son allure de menace ; il lui paraîtra chargé de sens.

Nous qualifierons ce retournement de recours aux forêts et celui qui l’exécute de Rebelle. Comme le mot d’Ouvrier, celui-ci embrasse toute une échelle de sens, puisqu’il désigne, avec les formes et les domaines les plus divers, les différents degrés d’un certain comportement. Il n’est pas mauvais que ce terme, l’un des vieux mots de l’Islande, ait déjà, comme tel, son passé, bien qu’il faille le prendre ici dans une acception plus générale. Le « recours aux forêts » y suivait la proscription ; l’homme y proclamait sa décision de s’affirmer par ses seules forces. C’était agir en homme d’honneur : ce l’est encore, quoi que prétendent les lieux communs.

La proscription sanctionnait en général l’assassinat, tandis que de nos jours, elle atteint l’homme avec le même automatisme que la chance à la roulette. Nul ne sait s’il n’appartiendra pas dès demain à un groupe de hors-la-loi. En de tels moments, la vie perd son badigeon de culture, car les coulisses du confort tombent et se muent en indices de destruction. Le paquebot de luxe devient navire de guerre, à moins qu’on ne hisse à son bord le pavillon noir des pirates, les drapeaux rouges des bourreaux.
Du temps de nos ancêtres, le proscrit était accoutumé à penser par lui-même, à mener une vie dure, et à n’en faire qu’à sa tête. Plus tard, il a pu se sentir assez fort pour assumer l’excommunication, avec le reste de son destin, et pour se créer, de son propre chef, guerrier, médecin et juge, mais aussi prêtre. Il n’en est plus ainsi. Les êtres sont si bien enclavés dans la collectivité et ses structures qu’ils se trouvent presque incapables de se défendre. C’est à peine s’ils se rendent compte de la forme toute particulière qu’ont prise en notre siècle de lumières les préjugés. D’ailleurs, la vie vient des prises de courant, des conserves et des tuyauteries ; d’où les mises au pas, répétitions, transmissions de forces. La santé, elle non plus, n’est guère brillante. Voici que brusquement s’abat la proscription, et souvent, comme un coup de tonnerre dans un ciel serein : tu es blanc, ou rouge, ou noir, Russe, Juif, Américain, Coréen, Jésuite, Franc-maçon mais en tout cas plus vil qu’un chien. On a même pu voir les victimes s’associer au chœur qui les condamnait.

Sans doute vaut-il donc la peine de décrire à l’objet de telles menaces la situation dans laquelle il se trouve, et qu’il méconnaît le plus souvent. II se peut qu’il en puisse induire le style de son action. Nous avons vu, par l’exemple du scrutin, avec quelle astuce les pièges sont camouflés. Resteraient tout d’abord quelques malentendus à éclaircir ; ils pourraient facilement s’attacher à notre terme, et en restreindre l’acception à des fins plus limitées.

Le recours aux forêts ne doit pas être interprété comme une forme d’anarchie qui s’opposerait au monde mécanique, bien que cette tentation soit forte, surtout lorsque cette décision vise en même temps à rétablir l’intimité de l’homme avec le mythe. Assurément, l’avènement du mythe se produira : il se prépare déjà. Car le mythe est toujours présent et remonte à la surface, l’heure venue, comme un trésor. Mais il ne surgira, principe hétérogène, que du mouvement parfait, parvenu à sa plus haute puissance. Or, le mécanisme est seul mouvement, en ce sens, cri de l’enfantement. On ne revient pas en arrière pour reconquérir le mythe ; on le rencontre à nouveau, quand le temps tremble jusqu’en ses bases, sous l’empire de l’extrême danger. Il ne faut pas dire non plus ou le cep ou le navire, mais : et le cep et le navire. Le nombre de ceux qui songent à abandonner le navire croît, et l’on trouve parmi eux aussi des têtes claires et des esprits fermes. Mais au fond, ce serait là débarquer en pleine mer. Surviennent alors la faim, le cannibalisme et les requins, bref, toutes les horreurs que l’on rapporte sur le radeau de la Méduse. Il est donc prudent, quoi qu’il arrive, de demeurer à bord et sur le pont, fût-ce au risque de sauter avec les autres.

Cette objection ne vise pas le poète, qui manifeste l’immense supériorité du royaume des Muses sur celui de la technique, tant dans l’oeuvre que dans l’existence. Il aide l’homme à se retrouver : le poète est Rebelle. » Ibid. p. 61.62.63.64.

* * *

« Le Rebelle est l’individu concret, agissant dans le cas concret. Il n’a pas besoin de théories, de lois forgées par les juristes du parti, pour savoir où se trouve le droit. Il descend jusqu’aux sources de la moralité, que n’ont pas encore divisées les canaux des institutions. Tout y devient simple, s’il survit en lui quelque pureté. Nous avons vu que la grande surprise des forêts est la rencontre avec soi-même, le noyau inaltérable du moi, l’essence dont se nourrit le phénomène temporel et individuel. Cette rencontre, qui peut tout faire pour la guérison et le triomphe sur la crainte, tient aussi, en morale, le rang le plus haut. Car elle mène jusqu’à cette strate qui fonde toute vie sociale et contient depuis les origines toute communauté. Elle conduit vers cet homme en qui réside, en deçà de l’individuel, notre richesse première, et dont rayonnent les individuations. Cette zone a plus à nous offrir que la communion : là se trouve l’identité : ce dont le symbole de l’éternité donne le pressentiment. Le moi se reconnaît en l’autre : il se conforme à la vieille formule : « Tu es celui- là ! » L’autre peut être la bien-aimée, ou encore le frère, le dolent, le dépourvu. Lui prêtant secours, le moi se fortifie par là même dans l’impérissable. Acte en lequel se confirme la structure morale du monde.

Ce sont faits d’expérience. On ne saurait compter, de nos jours, ceux qui ont dépassé les centres de l’enchaînement nihiliste, les lieux mortels du maelström. Ils savent qu’ailleurs le mécanisme dévoile de plus en plus clairement ses menaces ; l’homme se trouve au centre d’une grande machine, agencée de manière à le détruire. Ils ont aussi dû constater que tout rationalisme mène au mécanisme et tout mécanisme à la torture, comme à sa conséquence logique : ce qu’on ne voyait pas encore au XIXe siècle.

Il ne faut rien de moins qu’un miracle pour sauver l’homme de tels tourbillons. Et ce miracle s’est produit d’innombrables fois, du simple fait que l’homme apparaissait parmi les chiffres morts et offrait son aide. Cela s’est vu jusque dans les prisons et là même plus qu’ailleurs. En toute occurrence, envers chacun, l’homme seul peut ainsi devenir le prochain — ce qui révèle son être inné, sa naissance princière. La noblesse tire son origine de la protection qu’elle accordait — d’avoir tenu en respect les monstres et les mauvais génies : cette marque de distinction resplendit toujours en la personne du gardien qui glisse secrètement au prisonnier un morceau de pain. De telles actions ne peuvent se perdre : et c’est d’elles que vit le monde. Elles sont les sacrifices sur lesquels il est fondé » Ibid. p. 125.126.127.

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