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L’homme des bois (1977) 

lundi 19 décembre 2016, par Joseph Delteil

Et voilà qu’on me demande de faire le professeur ! Moi, l’homme des bois. Né dans une cabane en pleine forêt, en avril, au chant du Loriot. De quoi s’agit-il donc ? de votre cité ? Mais d’abord fallait pas la faire cette cité de 3 millions, de 10 millions, de 28 millions d’habitants. Chez nous ça n’existe pas, nous sommes des nomades, le long des saisons, par les garrigues, les déserts et les nuages. Moi je suis naïf, idéaliste. Une espèce d’analphabète. Je n’ai jamais rien appris, j’invente. Ça s’appelle l’instinct. Les savants savent tout, c’est évident, mais l’analphabète sait le reste. D’ailleurs il paraît que le savant type, Einstein, quand il monte au tableau, personne, sauf deux ou trois ouistitis de son espèce, n’est capable de le comprendre. Amen !
Le moindre professeur évidemment vous produira un cours d’épistémologie, ou un traité de thermodynamique. Moi, l’homme des bois, je ne sais que vous montrer le soleil, la plante de mes pieds, et mon cœur, et mon cul. Je n’ai pas de préjugés, et pour moi conscience c’est science de cons. Et d’ailleurs qu’en faites-vous de vos savants ? Il vous suffirait d’en prendre quelques-uns, et drôles, par les oreilles, un Laborit, un Ionesco, un Drot, et de les laisser pondre.
Pondre non pas ce qu’on vient de lire, à grosses prunelles, dans les livres, mais ce qu’ils ont dans le ventre, au fond des tripes. Allez-y mes agneaux ! Mais vous préférez les copistes, une belle écriture. Ceux qui vous chantent vêpres et de l’abstraction à tout rompre. "L’expansion", disent-ils, toujours à mieux, comme les sardines. Ils triomphent avec du poids, des volumes, des formats. On ne me montre que des spectacles, des événements, des phénomènes, les pyramides, les cathédrales (qui donc sinon moi a écrit : "un homme c’est plus qu’une cathédrale ! "). Moi, je cherche le plaisir, le bonheur. C’est l’ouvrier qui m’intéresse, et non l’œuvre. L’ouvrier des pyramides, l’ouvrier des cathédrales, était-il heureux ?

Bon ! Mais il paraît qu’il s’agit des provinces, et nommément de ma province. Le Languedoc, ou Occitanie. Vous savez qu’autrefois les rois de France ont joué des provinces comme un jeu de quilles, à coups de mariages, à coups de guerres, il s’agissait d’agrandir le patrimoine.
La province ! Nonobstant que ça vousa un petit air provincial, en réalité on peut faire partie d’un vaste empire, mais votre province reste le Vivarais, ou le Yorkshire ou l’Andalousie. Au sens latin votre province c’est votre terre.
Là règne le paysan. Le commerçant, le guerrier sont des vagabonds. Un jour ils font leur travail, ils étalent leur bazar ou livrent bataille, puis décampent. Reste le paysan, l’homme du pays. Le paysan est la partie stable de l’histoire. Après le choc, il change de patron, mais sa sueur reste la même.
Le soldat a toujours été le cadet, le cagonis. Le paysan c’est l’aîné.
Moi, l’homme des bois, je me frotte les yeux, c’est étrange comme on naît à l’état civil espagnol, anglais ou russe, alors que je ne vois qu’un petit homme tout nu ! Qui va communier avec son environnement, son milieu, se nourrir de son soleil et de ses forêts, se rouler dans la montagne et la mer, assimiler les herbes, les bêtes et les fruits. Bref prendre province.
Et moi, l’homme des bois, terre à terre, je demande : quels avantages, quels inconvénients ?
Assurément je ne veux pas être prisonnier de l’histoire. L’histoire n’est qu’une source de problèmes, de ressentiments, de revanches, un vrai poison. Troie, Azincourt, Waterloo, vous voulez rire. Abolissons l’histoire !
Moi je suis né pour être heureux, ici, aujourd’hui, comme un hippopotame ou une libellule. Je demande à parler ma langue, à boire mon vin, à baiser ma femme. Je réclame ma province comme un agneau réclame sa mère.

Je me souviens, quand de Pieusse j’allais avec Papa et l’oncle François vers dix ou douze ans ramasser des champignons au bois de Perry, le beau cèpe noir, de garric, il me semble que j’emportais avec moi toute ma sensibilité, et qu’à chaque instant je jouissais de cette aube toute mouillée de rosée, de ces vignes en fleur déjà sulfatées du troisième sulfatage, d’un merle qui s’échappe tout à coup du taillis avec son cri spécifique, peut-être à gauche d’un serpent - on s’arrêtait toujours à la source de Pagès, si fraîche au milieu de ses prêles. Tout cela constituait ma terre, mon territoire, ma province, et je faisais corps avec chaque colline et chaque herbe, mais déjà si quelqu’un en cours de route faisait allusion à quelque prisonnier en Chine ou à quelque bataille (si revêtu de batailles que je fusse comme un poisson d’écailles), déjà j’étais prêt à prendre les armes, à prendre la plume pour protester contre l’injustice et contre le mal, protester et dénoncer, en tout cas à ma façon en les décrivant, mais comme si j’y étais, comme si c’était moi (je proteste quand je dis : je suis chrétien ! Je fais appel aux deux grandes paroles de Jésus "Tu ne tueras pas ! - et Aimez-vous les uns les autres ! "), décrivant comme j’allais décrire bientôt Jeanne d’Arc toute nue sur son bûcher, vêtue de pucelages et de brûlures, et brûlant comme si c’était moi qui brûlais.
Je fais corps avec... Et peut-être n’ai-je jamais su que faire corps avec la vie, avec le soleil, avec une hirondelle, avec le plaisir comme si j’en étais le héros, avec le mal aussi comme si j’en étais la victime. L’homme, le moindre homme c’est moi.

Bref tout ça c’est des impondérables, quasi ésotériques, le combat entre les sentiments et le réalisme, la lutte entre la terre et le ciel, et la plume de l’écrivain s’y casse les reins. Tout ce que je sais, moi l’homme des bois, c’est que j’aimerais mourir un jour dans ce village de Pieusse, Pioussolès-Balandrans, où d’ailleurs je ne suis pas né, mais que j’ai humé, respiré, reluqué, palpé, mordu, chié, joué aux boules, foulé aux pieds, tressailli, digéré à partir de l’âge de deux ou trois ans, entre le breilh de la barque où nous lavâmes tant de lessives avec maman et notre vigne de Fourques où les comportes aux vendanges étaient
si lourdes à porter au pal, sans oublier cet endroit limoneux au bord du Rec où le ciel est si bleu, et où la pie tous les matins à 7 heures faisait son tintamarre ; la mort y serait, me semble-t-il, plus étrange, plus étrangère qu’ailleurs, et quelque chose de moi y serait immortel.

J. D. 14 juillet 1977

P.-S.

Texte publié dans l’humanité en 1977 : http://www.humanite.fr/node/344309

Crédit photographique : Delteil dans son bureau (Photographie d’après diapositive couleur de Bob Ter Schiphorst)

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