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Le portrait présumé de Rimbaud à Aden 

jeudi 22 avril 2010, par Jacques Bienvenu

Commentant une nouvelle photographie censée représenter Rimbaud à Aden sur le perron d’un hôtel, Jean-Jacques Lefrère qui l’a examinée affirme qu’il s’agit bien de l’auteur du Bateau ivre. Quels sont ses arguments ?

Comme il a mis en ligne ses commentaires il est aisé de les consulter. On les trouve à cette adresse, Jean-Jacques Lefrère nous dit notamment :

« La photographie montre à l’évidence des habitués du lieu, appartenant au premier cercle des relations de Suel dans la ville. Or, la minuscule communauté française d’Aden n’excédait pas la quinzaine de personnes, dont les noms nous sont connus par leurs correspondances de cette époque. »

Que Rimbaud connaisse l’Hôtel de l’Univers à Aden et son patron M. Suel, c’est un fait. Mais peut-on prétendre que cette photographie représente une partie des personnes qui constituaient la minuscule communauté française d’Aden ? On ne sait rien des personnes qui entourent « Rimbaud ». Il faut savoir qu’Aden était une étape obligatoire sur la route du canal de Suez pour les bateaux qui se rechargeaient en charbon. Les Anglais avaient ce monopole et les Français ne possédaient pas encore Djibouti. Dès lors, l’Hôtel de l’Univers recevait un grand nombre de voyageurs. Rien ne permet d’affirmer que les personnages représentés soient les Français résidents à Aden. C’est déjà un premier point.

Pour ce qui est de la ressemblance M. Lefrère précise :

« S’il ne s’agit pas de Rimbaud sur la photographie, il faut que ce soit un compatriote évoluant comme lui dans l’Aden des années 1880, dans l’entourage de Suel et de Bardey. Un compatriote qui lui ressemblerait, trait pour trait, comme un quasi jumeau, et aurait une allure aussi particulière que la sienne »

Lorsque que M. Lefrère avait identifié Rimbaud dans une autre photographie prise à Aden qui a été révélée il y a quelques années, il employa exactement les mêmes arguments dans sa biographie de Rimbaud :

« S’il ne s’agit pas de lui, c’est en tout cas le sosie du Rimbaud qui apparaît sur le plus net des trois autoportraits photographiques pris à Harrar en 1883 : même posture, même carrure, même implantation de chevelure, et par-dessus tout, même expression dure et fermée [...] »( A.R. p.856)

Le problème, ce coup-ci, est que la comparaison qui s’impose avec le portrait de 1883 ne marche plus : jugez d’ailleurs en observant les deux portraits ci-dessous. Que devient ici l’argument donné comme le plus important : « par-dessus tout, même expression dure et fermée » ?

Le portrait de droite est l’autoportrait authentique décrit par Rimbaud lui-même dans sa correspondance et retrouvé dans les archives de sa famille. Que dire de l’expression du pseudo Rimbaud située à gauche ? A coup sûr elle n’est ni dure ni fermée. Alors Monsieur Lefrère qui se rend compte qu’il ne vaut mieux pas rapprocher ces deux portraits aura recours à une comparaison avec la seconde photographie de Carjat où Rimbaud paraît très jeune. Bien entendu, la comparaison avec deux portraits à des âges très différents est discutable. Néanmoins, Jean-Jacques Lefrère en déduit que le Rimbaud du portrait nouvellement présenté est un quasi jumeau du portrait de Rimbaud (lequel ?) et qu’il a la même allure. Ne serait-il pas plus raisonnable de dire qu’il s’agit, tout au plus, d’un portrait présumé de Rimbaud ?

3 Messages

  • Le portrait présumé de Rimbaud à Aden 25 avril 2010 06:54, par Mathieu M.

    En effet, pas très intéressant ce visage, ... Rimbaud, c’est un écrivain magnifique et je me fiche pas mal de sa tête à Aden. On est dans le marketing ! Rien n’est plus ressemblant à un portrait qu’un autre portrait, pour peu que le coeur s’emballe. On s’interrogera sur les méthodes employées par ces imprudents spécialistes cherchant à faire passer à la postérité le visage d’un parfait anonyme confondu avec Rimbaud sous le prétexte d’une enseigne d’hôtel en guise de (fausse) piste aux stars du Parnasse, de chasse aux mythes... Bertillonnage ? Identification judiciaire ? Tests ADN ? Les rieurs riront.

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    • Le portrait présumé de Rimbaud à Aden 24 mai 2010 00:22, par Aliette G. Certhoux

      Je ne suis pas d’accord pour dire que ce visage n’est pas intéressant. Qui qu’il soit, il s’interpose entre l’environnement parmi lequel il est photographié et celui qui prend la photo, de sorte qu’il sait qu’il en sera distinct lorsqu’il sera vu... et c’est bien ce qui s’est produit. Ce portrait, parce qu’il n’est pas un recadrage en gros plan mais une personne parmi d’autres mais le seul qui nous regarde, dans un cliché en plan large, est une énigme.

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      • Vera imago 25 mai 2010 19:24, par A. Caussé et J. Desse

        Si nous avons bien compris vos commentaires (ici et dans une page précédente), il faut constater que cette image est vraie, et que personne ne peut plus rien y faire. La vérité de ce portrait est là, s’est imposée d’elle-même, avec sa force d’énigme, seule sa réalité peut être contestée (en prouvant que ce n’est pas Rimbaud). Et il semble que les opposants à cette image (sic !) s’attaquent à sa réalité parce que c’est le seul moyen de lui retirer sa vérité. Démarche stimulante mais vaine, puisque, comme vous le soulignez, ce visage fait désormais partie de notre imaginaire rimbaldien.

        Les premières réactions négatives, dans les journées qui ont suivi le dévoilement de cette photographie, s’attaquaient à sa vérité : "je ne veux pas la voir", "vous auriez dû la brûler", etc. Une fois qu’elle a été installée dans les esprits, les attaques se sont déportées sur un plan supposé rationnel. Paradoxalement, l’acharnement de certains les conduit, au fil des semaines, à verser dans le délire (un chercheur vient ainsi de suggérer que l’homme pourrait être un touriste avec sa femme, se trouvant dans le même lieu, au même moment que Rimbaud, et qui lui ressemblerait comme un frère jumeau !).

        Nous pensions être dans le réel, mais nous avons joué aux apprentis sorciers : nous sommes intervenus, sans le réaliser vraiment, dans le domaine du symbolique. C’est ce qui fait que cette image suscite tant de réactions, et qu’elle a, d’ores et déjà, été plus étudiée qu’aucune autre photographie où figure Rimbaud, y compris le célêbrissime portrait par Carjat… !

        Alban Caussé & Jacques Desse, libraires

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