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« La carte de Guido » de Kenneth White – une ‘immensité intime’ 

mardi 5 avril 2011, par Régis Poulet

Dans le paysage – j’allais retirer ‘littéraire’ – d’aujourd’hui, Kenneth White poursuit sa « trajectoire erratique » de poète, d’essayiste et de voyageur. Pour le plus grand plaisir de ceux qui résistent au maillage du réel selon une rationalité unidimensionnelle et objectivante, le résident nomade de la maison des marées parcourt pour ses lecteurs l’espace européen dans l’épaisseur d’une chronologie qui dépasse presque toujours les cadres trop humains.
En ‘toqué de cartes’ qu’il avoue être, Kenneth White organise son errance à partir d’une mystérieuse ‘carte de Guido’ qu’il est allé consulter à Bruxelles (lire cet extrait). Ce document symbolise à bien des égards la démarche de l’auteur de ce cheminement. Consultée dans le lieu humaniste par excellence qu’est une bibliothèque, la carte du XIIe siècle témoigne à la fois de l’érudition qui prépare et accompagne souvent les pérégrinations de Kenneth White, mais aussi de ce que l’amoureux des grands espaces est aussi très urbain. Il s’adresse à la ville et au monde.
Certes, il n’a rien à reprocher au monde puisqu’il n’est pas idéaliste, alors qu’il se fait souvent moqueur envers l’activité humaine, surtout lorsque l’activité civilisatrice s’est coupée du réel sur lequel elle s’est malgré tout construite. Mais le ton n’est jamais à l’aigreur, au ressentiment ni à la méchanceté. Il est question d’un gai savoir – pour une fois que l’expression n’est pas galvaudée !

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La carte de Guido, comme souvent les lieux chez Kenneth White, fonctionne à la façon d’un mandala. A savoir que, dans le temps de l’écriture de ces voyages, on n’en apercevra que les effets. Pour le dessin, pour les motifs chacun est renvoyé à soi-même. Il ne s’agit pas d’un guide de voyage (ou alors à l’usage de son auteur seulement), il s’agit de lire ces traces d’un autre que nous-même qui évolue au sein d’un paysage mental et physique auquel nous ne sommes censément pas étrangers mais que nous méconnaissons pourtant. A chacun donc de dessiner sa carte de Guido comme on habiterait poétiquement la Terre.
Habitant d’un monde fini – non, je n’évoque pas l’Europe – Kenneth White évolue ici dans une ambiance crépusculaire, entre le crépuscule du matin et le crépuscule du soir. Vivre sur une sphère et s’y déplacer, tout le monde connaît le paradoxe, revient à se rapprocher du lieu dont on s’éloigne, et de plus en plus vite. Nulle hâte donc à mettre en œuvre. L’œuvre en question est non seulement de circulation mais circulaire.
Le premier mot du livre est « Glasgow » et la dernière phrase : « Je reste dans cette nuit, sur la côte ouest de l’Écosse, à écouter la mer ». L’œuvre de Kenneth White, je le pense depuis longtemps, est construite sur une mélancolie tenue à distance par une intelligence claire et affirmative – équivalent humain du cri de l’oiseau pélagique, ou négatif du corbeau.
Alors que le dernier chapitre s’intitule en toute clarté « Retour clandestin au pays natal », le premier évoque un « Tropique de Saturne ». Bien sûr, un tel tropique n’existe pas sur le globe terrestre. Il faut lever les yeux vers le ciel : la révolution tropique de Saturne est le temps que met cette planète pour faire le tour du soleil : dix mille jours. Kenneth White débute ainsi son livre par une échelle de temps et d’espace astronomique – ce que la citation liminaire d’un astrophysicien confirme. Dans ce premier chapitre, plus que dans tout autre, il expose puis dénoue son idiosyncrasie écossaise en expliquant qu’il a d’abord vu Glasgow « en termes biblico-apocalyptiques ». De trait culturel en trait d’humour (la blague footballistique Celtic/Rangers – chez KW le monde est monde), il témoigne de sa prédilection pour la nécropole à vue panoramique, et tout cela semble, adossé au cosmos, un micromegas d’Écosse ! Exit tempus christi  : le temps n’entraîne pas le chrétien vers Dieu, c’est la Grande Année, le temps comme cycle et non flèche qui s’impose dans ces débuts. Cycle de l’existence aussi bien, posé avec la gravité naturelle d’un habitant de la Terre qui ne sent jamais mieux l’existence du Ciel que dans la pesanteur contingente des corps. Mais le portrait de l’auteur ne s’arrête pas là.
« Tropique de Saturne » cela prend aussi le sens de « relatif au trope de Saturne », c’est-à-dire à l’ensemble des figures par lesquelles le sens propre d’un mot ou d’une expression est détourné. Par quoi il faut comprendre que Saturne, malgré le contexte astronomique de ce début de livre, n’est pas que planète mais aussi figure tutélaire de la mélancolie, cette ‘maladie sacrée’ liée au deuil. Bien sûr, l’œuvre de Kenneth White récuse la littérature où l’auteur s’épanche. On n’écrit bien, disait Victor Segalen – auteur admiré de Kenneth White, qu’à partir du réel que l’on est ; et notre contemporain s’est toujours efforcé d’ouvrir largement son œuvre au monde – qui plus que lui le fait ? – mais cela semble pour répondre au deuil d’être au monde.
Béance dynamique des ‘trous noirs’ évoqués au tout début, et à la fin cette confidence sur le pays natal : « Mais à présent, plus rien. Le néant. Une autre mouette crie : ‘Bienvenue dans le Vide’… » De sa plume limpide, Kenneth White construit depuis un demi-siècle une œuvre qui veut réconcilier l’homme et le monde. La démarche géopoétique si nécessaire à notre temps masque un enjeu personnel au poète ayant consisté à trouver un modus vivendi et à le maintenir. Dans La carte de Guido, la présence des deux est plus palpable qu’en d’autres livres, et c’est aussi pour cette raison qu’on l’aime.

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Dans son cheminement européen, il parcourt de nombreuses villes, rappelant à ceux de ses lecteurs qui l’auraient oublié son intérêt pour les villes où il a longuement résidé dans sa vie et qu’il continue à parcourir depuis qu’il s’est installé dans les Côtes d’Armor.
Glasgow, Münich, Bruxelles, Dublin, Bilbao, Venise, Trieste, Belgrade, Podgorica, Pula, Stockholm, Édimbourg, Glasgow, plus quelques villages en Grande-Bretagne ou dans la péninsule ibérique – voilà où les pas de Kenneth White nous conduisent à explorer la carte de Guido… Ces lieux de culture sont vus selon un mélange de bonhomie et d’érudition caractéristiques de l’auteur, qui déjoue les attentes à sa façon. Ce qu’il recherche, c’est le réel, qu’il sait voir affleurer sous la couche de civilisation. Ainsi, dans le faubourg d’Anderlecht où il vient rendre hommage à Erasme, une rose blanche dans la brume du jardin « exhalait un parfum délicieux, lointain, l’une de ces rares choses sur terre qui révèlent le paradis et tous les autres mondes pour ce qu’ils sont : de simple excroissances, de pitoyables projections, des folies, produites par des esprits enfermés dans des contextes limités. » Ailleurs, en Irlande, ses priorités se précisent : « De nos jours, nous savons tout sur les royaumes et les châteaux, les républiques et leurs soubresauts. Ce qu’il nous faut, c’est en apprendre un peu plus sur le héron gris. Le héron gris, chez lui sous la pluie grise. »
L’attention portée au monde, au réel n’exclut évidemment pas l’homme – le livre est tissé de rencontres avec tous types de contemporains – mais ce qui importe à Kenneth White est de rester dans l’ouvert. Sa vision de la production littéraire est à cet égard sans concession. (En relisant Les affinités extrêmes – Prix de l’Académie française Maurice Genevoix 2010, on se remémorera les écrivains de langue française qu’il admire). Aussi tient-il en défiance l’imagination, qualité ‘littéraire’ s’il en est :

« L’imagination est le résultat d’une existence en vase clos, elle n’appartient pas à l’ouvert, à la mer ou à la plaine, qui sont tellement remplis d’éléments intéressants, même si l’on ne possède que des rudiments de botanique, de géologie, d’ichtyologie. Ce qui est nécessaire aussi, ce n’est pas la simple rêverie, mais la capacité d’« embrasser l’ensemble », de prendre conscience des interconnexions et des rapports. »

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En somme, La carte de Guido est bien un pèlerinage européen comme l’annonce le sous-titre. A travers des rencontres, des lectures et sur les chemins, Kenneth White cherche à montrer qu’il est encore possible, sous l’Euroland dont la trivialité s’étale de Bilbao à Bruxelles et Belgrade, de trouver des points cardinaux afin d’habiter l’Europe en toutes ses dimensions.
Dans Segalen : théorie et pratique du voyage (1979), Kenneth White disait du poète et explorateur breton : « son existence oscille entre ces deux tendances (que sont) sa chambre aux porcelaines (et) l’attirance pour un dehors savoureux possible  » [1]. Autoportrait d’un explorateur des espaces physiques et mentaux de son époque qui partage son temps, notamment dans ce livre, entre le Dehors à la large figure (c’est le sens du mot Europe [2]), et son atelier atlantique à Trébeurden. « N’importe quel lieu peut être un mandala » [3] : la Carte de Guido semble en être un à usage collectif, un mandala à l’échelle d’un continent, où l’auteur parcourt une « immensité intime » [4], mais qui aurait tendance à déserter le centre pour les marges et les littoraux...

P.-S.

« La carte de Guido », chez Albin Michel, 211 pages, janvier 2011.

Notes

[1Kenneth White, Segalen : théorie et pratique du voyage, Lausanne, Alfred Eibel, 1979, 116 pages, p. 26.

[2Jean-François Mattéi en rappelle l’étymologie après Denys de Rougemont : Eur-opé, la jeune fille « à la large (eurus) vue (ôpsis), ou au large visage », ou encore « celle qui voit au loin » (in Le Regard vide. Essai sur l’épuisement de la culture européenne, Paris, Flammarion, 2007).

[3Ibid., p. 62.

[4Selon le mot de Bachelard dans Poétique de l’espace (1961).

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