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Dans la dernière nuit de l’année : La légende du Mont Saint-Michel 

Une nouvelle extraite de Clair de lune et un dessin extrait de The Buddha and the Terrorist sur fond photographique du Mont Saint-Michel dans une bibliothèque universitaire étrangère.

vendredi 30 décembre 2011, par Clifford Harper, Guy de Maupassant

Des origines de la fête séculière pour écarter la malédiction le 31 décembre en Europe : « Pour que la Nouvelle année soit prospère, l’année révolue — et les esprits libérés au moment du solstice — devait être brûlée ou exorcisée. De la Grande-Bretagne à l’Autriche, l’année écoulée, figurée sous la forme d’un mannequin bourré de paille appelé la Mort, était promenée à travers les rues, puis jetée dans une rivière, enterrée ou brûlée. Mais dans d’autres régions il existait d’autres coutumes. Costumés et masqués afin de ne pas donner prise aux esprits maléfiques, les habitants parcouraient les rues en frappant les maisons avec des bâtons, en jouant du tambour, en agitant des clochettes et en faisant claquer des fouets. Ce tintamarre faisait fuir le fantôme de l’année écoulée et facilitait la venue du Nouvel an. »
Brendan Lehane et les rédacteurs des Éditions Time-Life, Le livre de Noël, Les mondes enchantés, Les rites magiques de l’Hiver, p. 33 ; éditions Time-Life ; Amsterdam, octobre 1986. [1]
La légende du Mont Saint-Michel de Guy de Maupassant est très publiée sur le net, mais sans les sources de sa publication originale datée ni celles de sa numérisation, sauf dans l’excellent site de l’Association des Amis de Guy de Maupassant sur free.fr. Sans exclure le site Gallica bien que nous ayons ainsi économisé de le consulter. Étant données d’autres publications de circonstance par l’auteur, la même année, on peut conférer cette nouvelle aux contes et légendes traditionnels de la dernière nuit de l’année, même si elle anticipe les autres, parce qu’elle est joyeusement critique de ses sources en les renouvelant dans la thématique ironique du renouvellement annuel... Où la présence du diable et son combat avec Saint Michel sont traités avec humour, par exemple sur la dotation de leur patrimoine respectif et sur leur bataille, ou à travers des termes familiers, ou encore la raillerie de l’auteur qui prend ses sujets ou les invente du terroir mais citant à travers le diable estropié la nouvelle inspirée d’un conte baroque espagnol Le Diable boiteux de Alain-René Lesage, écrite en 1707, avec laquelle Maupassant à l’instar du diable guerroie pour prendre sa place en la désinformant radicalement par une autre histoire. Enfin, la victoire du saint informant le renouveau de la domination positive au voisinage de la datation serait-ce le 18 décembre admet le tableau du conte de l’après-noël.

[ /... Suite de la présentation de La légende du Mont Saint-Michel ]

 

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Gravure sur bois (?)
The Buddha And The Terrorist, Satish Kumar,
illustrations by Clifford Harper
(Extract)
Published by Green Books (2004)
Source Pictures from an Old Book

*

La Légende du Mont Saint-Michel [2]

___

    Je l’avais vu d’abord de Cancale, ce château de fées planté dans la mer. Je l’avais vu confusément, ombre grise dressée sur le ciel brumeux.

    Je le revis d’Avranches, au soleil couchant. L’immensité des sables était rouge, l’horizon était rouge, toute la baie démesurée était rouge ; seule, l’abbaye escarpée, poussée là-bas, loin de la terre, comme un manoir fantastique, stupéfiante comme un palais de rêve, invraisemblablement étrange et belle, restait presque noire dans les pourpres du jour mourant.

    J’allai vers elle le lendemain dès l’aube, à travers les sables, l’oeil tendu sur ce bijou monstrueux, grand comme une montagne, ciselé comme un camée et vaporeux comme une mousseline. Plus j’approchais, plus je me sentais soulevé d’admiration, car rien au monde peut-être n’est plus étonnant et plus parfait.

    Et j’errai, surpris comme si j’avais découvert l’habitation d’un dieu à travers ces salles portées par des colonnes légères ou pesantes, à travers ces couloirs percés à jour, levant mes yeux émerveillés sur ces clochetons qui semblent des fusées parties vers le ciel et sur tout cet emmêlement incroyable de tourelles, de gargouilles, d’ornements sveltes et charmants, feu d’artifice de pierre, dentelle de granit, chef-d’œuvre d’architecture colossale et délicate.

    Comme je restais en extase, un paysan bas-normand m’aborda et me raconta l’histoire de la grande querelle de saint Michel avec le diable.

    Un sceptique de génie a dit : « Dieu a fait l’homme à son image, mais l’homme le lui a bien rendu. »

    Ce mot est d’une éternelle vérité et il serait fort curieux de faire dans chaque continent l’histoire de la divinité locale, ainsi que l’histoire des saints patrons dans chacune de nos provinces. Le nègre a des idoles féroces, mangeuses d’hommes ; le mahométan polygame peuple son paradis de femmes ; les Grecs, en gens pratiques, avaient divinisé toutes les passions.

    Chaque village de France est placé sous l’invocation d’un saint protecteur, modifié à l’image des habitants.

    Or saint Michel veille sur la Basse-Normandie, saint Michel, l’ange radieux et victorieux, le porte-glaive, le héros du ciel, le triomphant, le dominateur de Satan.

    Mais voici comment le Bas-Normand, rusé, cauteleux, sournois et chicanier, comprend et raconte la lutte du grand saint avec le diable.

    « Pour se mettre à l’abri des méchancetés du démon, son voisin, saint Michel construisit lui-même, en plein Océan, cette habitation digne d’un archange ; et, seul, en effet, un pareil saint pouvait se créer une semblable résidence.

    Mais, comme il redoutait encore les approches du Malin, il entoura son domaine de sables mouvants plus perfides que la mer.

    Le diable habitait une humble chaumière sur la côte ; mais il possédait les prairies baignées d’eau salée, les belles terres grasses où poussent les récoltes lourdes, les riches vallées et les coteaux féconds de tout le pays ; tandis que le saint ne régnait que sur les sables. De sorte que Satan était riche, et saint Michel était pauvre comme un gueux.

    Après quelques années de jeûne, le saint s’ennuya de cet état de choses et pensa à passer un compromis avec le diable ; mais la chose n’était guère facile, Satan tenant à ses moissons.

    Il réfléchit pendant six mois ; puis, un matin, il s’achemina vers la terre. Le démon mangeait la soupe devant sa porte quand il aperçut le saint ; aussitôt il se précipita à sa rencontre, baisa le bas de sa manche, le fit entrer et lui offrit de se rafraîchir.

    Après avoir bu une jatte de lait, saint Michel prit la parole :

    — Je suis venu pour te proposer une bonne affaire.

Le diable, candide et sans défiance, répondit :

    — Ça me va.

    — Voici. Tu me céderas toutes tes terres.

    Satan, inquiet, voulut parler :

    — Mais...

    Le saint reprit :

    — Écoute d’abord. Tu me céderas toutes tes terres. Je me chargerai de l’entretien, du travail, des labourages, des semences, du fumage, de tout enfin, et nous partagerons la récolte par moitié. Est-ce dit ?

Le diable, naturellement paresseux, accepta.

    Il demanda seulement en plus quelques-uns de ces délicieux surmulets qu’on pêche autour du mont solitaire. Saint Michel promit les poissons.
    Ils se tapèrent dans la main, crachèrent de côté pour indiquer que l’affaire était faite, et le saint reprit :

    — Tiens, je ne veux pas que tu aies à te plaindre de moi. Choisis ce que tu préfères : la partie des récoltes qui sera sur terre ou celle qui restera dans la terre.
    Satan s’écria :

    — Je prends celle qui sera sur terre.

    — C’est entendu, dit le saint.

    Et il s’en alla.

    Or, six mois après, dans l’immense domaine du diable, on ne voyait que des carottes, des navets, des oignons, des salsifis, toutes les plantes dont les racines grasses sont bonnes et savoureuses, et dont la feuille inutile sert tout au plus à nourrir les bêtes.

    Satan n’eut rien et voulut rompre le contrat, traitant saint Michel de « malicieux ».

    Mais le saint avait pris goût à la culture ; il retourna retrouver le diable :
    — Je t’assure que je n’y ai point pensé du tout ; ça s’est trouvé comme ça ; il n’y a point de ma faute. Et, pour te dédommager, je t’offre de prendre, cette année, tout ce qui se trouvera sous terre.

    — Ça me va, dit Satan.

    Au printemps suivant, toute l’étendue des terres de l’Esprit du mal était couverte de blés épais, d’avoines grosses comme des clochetons, de lins, de colzas magnifiques, de trèfles rouges, de pois, de choux, d’artichauts, de tout ce qui s’épanouit au soleil en graines ou en fruits.

    Satan n’eut encore rien et se fâcha tout à fait.

    Il reprit ses prés et ses labours et resta sourd à toutes les ouvertures nouvelles de son voisin.

    Une année entière s’écoula. Du haut de son manoir isolé, saint Michel regardait la terre lointaine et féconde, et voyait le diable dirigeant les travaux, rentrant les récoltes, battant ses grains. Et il rageait, s’exaspérant de son impuissance. Ne pouvant plus duper Satan, il résolut de s’en venger, et il alla le prier à dîner pour le lundi suivant.

    — Tu n’as pas été heureux dans tes affaires avec moi, disait-il, je le sais ; mais je ne veux pas qu’il reste de rancune entre nous, et je compte que tu viendras dîner avec moi. Je te ferai manger de bonnes choses.

    Satan, aussi gourmand que paresseux, accepta bien vite. Au jour dit, il revêtit ses plus beaux habits et prit le chemin du Mont.

    Saint Michel le fit asseoir à une table magnifique. On servit d’abord un vol-au-vent plein de crêtes et de rognons de coq, avec des boulettes de chair à saucisse, puis deux gros surmulets à la crème, puis une dinde blanche pleine de marrons confits dans du vin, puis un gigot de pré-salé, tendre comme du gâteau ; puis des légumes qui fondaient dans la bouche et de la bonne galette chaude, qui fumait en répandant un parfum de beurre.

    On but du cidre pur, mousseux et sucré, et du vin rouge et capiteux, et, après chaque plat, on faisait un trou avec de la vieille eau-de-vie de pommes.

    Le diable but et mangea comme un coffre, tant et si bien qu’il se trouva gêné.

    Alors saint Michel, se levant formidable, s’écria d’une voix de tonnerre :

    — Devant moi ! devant moi, canaille ! Tu oses... Devant moi...

    Satan éperdu s’enfuit, et le saint, saisissant un bâton, le poursuivit.

    Ils couraient par les salles basses, tournant autour des piliers, montaient les escaliers aériens, galopaient le long des corniches, sautaient de gargouille en gargouille. Le pauvre démon, malade à fendre l’âme, fuyait, souillant la demeure du saint. Il se trouva enfin sur la dernière terrasse, tout en haut, d’où l’on découvre la baie immense avec ses villes lointaines, ses sables et ses pâturages. Il ne pouvait échapper plus longtemps ; et le saint, lui jetant dans le dos un coup de pied furieux, le lança comme une balle à travers l’espace.

    Il fila dans le ciel ainsi qu’un javelot, et s’en vint tomber lourdement devant la ville de Mortain. Les cornes de son front et les griffes de ses membres entrèrent profondément dans le rocher, qui garde pour l’éternité les traces de cette chute de Satan.

    Il se releva boiteux, estropié jusqu’à la fin des siècles [3] ; et, regardant au loin le Mont fatal, dressé comme un pic dans le soleil couchant, il comprit bien qu’il serait toujours vaincu dans cette lutte inégale, et il partit en traînant la jambe, se dirigeant vers des pays éloignés [4], abandonnant à son ennemi ses champs, ses coteaux, ses vallées et ses prés.

    Et voilà comment saint Michel, patron des Normands, vainquit le diable. »

    Un autre peuple avait rêvé autrement cette bataille.

Guy de Maupassant

Le 18 décembre 1882


 

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Le Mont Saint-Michel (FR)
Source Cornell University Library @ flickr.com

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.../ Suite de la présentation

Donc il a semblé que présenter cette légende dans la configuration paradoxale du nouvel an informait davantage sa lecture, — plutôt que sa seule situation géographique. Parmi les contes de circonstance évoqués Maupassant publia d’autre part dans le journal Le Gaulois un Conte de Noël, le 25 décembre 1882, et dans le journal Gil Blas la nouvelle Nuit de Noël (à propos du réveillon de Noël), le 26 décembre 1882. Le 7 janvier 1887, l’année de la sortie de son essai romanesque, Pierre et jean, considéré comme son manifeste littéraire, paraîtra encore (toujours dans Gil Blas) la nouvelle Étrennes (des étrennes complexes), que nous publierons dans La RdR le 2 janvier. Et il en existe probablement d’autres durant les années ultérieures, à tout lire sous des titres qui ne les désignent pas a priori comme inspirés par les fêtes grégoriennes citées.

Le grand avantage d’actualiser le fantastique par un prosaïsme social dans cette légende, inventée contre une autre qui l’a précédée, permet à Maupassant de régler le compte de la littérature fantastique des XVIIè, XVIIIè, et au-delà jusqu’au romantisme, et de plus à propos d’un de ses symboles, le gothique, de le dépasser dans une satire de la littérature gothique elle-même. L’apparence humaine du diable en voyou égale à celle du saint cultivateur piétine l’effet surnaturel par le réalisme qui aligne l’univers fantastique. En sorte que critique de ses sources littéraires ce texte est attribué à l’essai par son auteur. Cette conversion naturaliste du fantastique par le réalisme comme s’il surgissait du monde social réapparaîtra dans ses œuvres ultérieures. Ici dans une énergie joyeuse et flamboyante.

Afin d’aider le changement en 2012, avant d’aller battre les murs des institutions politiques défuntes, la nuit du 31 décembre, ne pas oublier de manger des lentilles pour être riches de ses propre chances et vertus, par delà les escroqueries boursières et la crise de l’euro ! (A.G.C.)


P.-S.

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Extrait de Saisons vives, Nature et Patrimoine, Les traditions du Nouvel an dans quelques pays européens :

Allemagne

    En Allemagne du Nord on fête le "Rummelpott" le soir de la St. Sylvestre, donc le 31 décembre.(voir tableau "Rummelpott" de Willem Grimm (1971). Les enfants dans les villages se déguisent et vont d’une porte à l’autre. Ils chantent des chansons particulières en "Plattdeutsch" - "L’allemand bas" Ailleurs on fête la St Sylvestre avec un grand feu d’artifice à minuit. Il est coutume de se souhaiter "Guten Rutsch" avant le passage à la nouvelle année. (Bonne glissade).

Belgique

    Dans la province de Liège, le 1er janvier, il est de tradition de manger de la choucroute en famille, avec une pièce sous l’assiette ou dans la main ou dans la poche pour avoir de l’argent pendant toute l’année.

Espagne

    En Espagne, on mange un raisin à chacun des 12 coups de minuit. Les femmes s’offrent des sous-vêtements rouges. Notons que autrefois chez les Musulmans espagnols, les Morisques et particulièrement dans la région de Grenade et dans les Alpujarras,on mangeait à la Nouvelle Année une grenade aux 12 coups de Minuit (Source : Karim Bouakline Al Gharnati).

France

    La saint sylvestre, dernier jour de l’année, tombe le 31 décembre. Il est de tradition d’organiser l’attente de la nouvelle année dans l’abondance et dans la joie. Dans la tradition, plus les mets sont variés et riches plus le réveillon sera de bon augure pour l’année à venir. La galette à la crème de noix remplacera la bûche. Le réveillon de la saint Sylvestre se fête généralement avec les amis, mais c’est aussi l’occasion de faire la fête avec de parfaits inconnus, seul ce qui compte est le plaisir de la fête. Ainsi le réveillon de la saint Sylvestre donne des scènes que l’on a peu l’habitude de vivre : concerts de klaxons, farandoles de rue, embrassades sous le gui. Et toute la nuit des "Bonne année" fusent de toutes parts.
Tous les débordements de joie et d’allégresse sont possibles le jour du réveillon de la saint Sylvestre. Ces débordements doivent s’accompagner de sons qui selon les croyances anciennes auraient le don de faire fuir les mauvais esprits et les démons.

Italie

    À Naples, en Italie, on accueille la nouvelle année par une coutume particulière, le soir du 31 décembre. Cette tradition consiste à jeter par la fenêtre de vieux objets, symboles de l’année terminée. Ainsi meubles, vaisselle, vêtements, etc... prennent le chemin de la rue au grand « malheur » des éboueurs, qui doivent passer la nuit à nettoyer les rues. Mais il faut dire que cette tradition tend à disparaître, car elle présente certains dangers pour les passants.
Le jour du Nouvel An, appelé Capodanno, les Italiens ont coutume de manger des plats spéciaux, qui sont réputés apporter richesse et abondance. Ce sont des plats à base de graines, par exemple des brioches, ou des plats de lentilles ou encore des gâteaux enrobés de miel.

Royaume uni

    En Angleterre, un Anglais pour vous porter chance, devra passer le seuil de la maison après minuit avec une pièce de monnaie (symbole de richesse), du charbon (pour la chaleur) et du sel (pour la nourriture).
En Écosse, la tradition est la même à l’exception du sel qui est remplacé par le black brun (sorte de pudding) et la bouteille de whisky qui l’accompagne.

Norvège

    C’est l’occasion pour les norvégiens qui vivent sous un climat rude de se retrouver en famille, entre amis et voisins. Un repas typique est d’usage dans de nombreux foyers ou au restaurant avec agneau, porc ou dinde, purée de pois verts, bacon, sauce moutarde et pommes de terre bouillies..., suivis d’un gâteau en couronne et de friandises variées.
Danse et musique sont au rendez-vous pendant des feux d’artifices incroyables qui illuminent le ciel durant cette nuit.

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Autre lien sur les coutumes du Nouvel an en Italie du nord.

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Le Mont Saint-Michel (fr.wikipedia).

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Le site des textes libres de Maupassant (datés et situés dans les états de leurs publications) : maupassant.free.fr.

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Logo : Guy de Maupassant (source biography.com) ; logo de survol : Cliff Harper (source recollectionbooks.com).

Notes

[1] - Le livre de Noël, Les mondes enchantés est épuisé non réédité mais on en trouve des exemplaires proposés chez les libraires d’archives tels ceux vendus dans le site PriceMinister.

[2] Nouvelle parue originalement dans le quotidien Gil Blas du 19 décembre 1882, sous la signature de Maufrigneuse, puis en 1883 dans le recueil de nouvelles de Guy de Maupassant Clair de lune. Source maupassant.free.fr d’après http://nts.chass.utoronto.ca/french...

[3] Il s’agit d’une impertinence de la part de l’auteur à l’égard de la nouvelle baroque Le diable boiteux, écrite en 1707 par Alain-René Lesage, sacrifiant à la mode thématique notamment italienne et espagnole alors en vogue dans la littérature et le théâtre français du XVIIIè, et précisément inspiré par le conte baroque célèbre El Diablo Cojuelo, de Luis Vélez de Guevara, écrivain du Siècle d’or. Évidemment la référence ne concerne en rien le Mont Saint-Michel où se situe l’histoire du cru de Maupassant, laquelle n’est pas davantage un plagia dans la mesure où il s’agit d’autres événements en outre d’un changement de décor, dont ce qui arrive au diable — et les raisons de son infirmité — et le contexte où il intervient. Pied de nez plutôt qu’hommage du normand au breton (Lesage est né à Vannes) dont il se peut que Maupassant trouve l’adaptation sans souffle par rapport à l’œuvre espagnole qu’elle déclare l’inspirer, et à l’histoire littéraire du siècle précédent, attitude de création qui n’est pas sans rappeler, quoique en moins radical n’étant pas un projet poétique intégral, les fantaisies absolues de Isidore Ducasse sur le corpus scientifique et les mœurs, moins d’une dizaine d’années auparavant (Les chants de Maldoror font leur route secrète depuis 1868 et en 1874 sont repris par un éditeur qui ne désespère pas de les publier en Belgique, c’est finalement en 1885 qu’un extrait dans La jeune Belgique fera connaître plus largement l’œuvre et son auteur, mort de tuberculose en 1970 ; mais il est possible que la première version auto-éditée de 1868 ait laissé une trace parmi les cercles avant-gardistes à l’affût des singularités littéraires et poétiques, sinon bien informée du moins comme une idée dans l’air du temps). Il y a souvent chez Maupassant une disposition moderne sur la référence récente et moins récente, une fusion référentielle ironique et un défi postmodernes.

[4] En somme il pourrait s’agir de l’Espagne où se déroule la nouvelle de Lesage ; le diable y aurait fui après avoir été vaincu par saint Michel. Par quoi Maupassant dément la source originale de ce diable en substituant aux références d’archive la nouveauté — comportement d’auteur avant-gardiste ; il joue avec l’histoire littéraire en situant "fictionnellement" sa légende contre celle de ses prédécesseurs — sans les citer explicitement, ce qui constitue une imposture délibérée où l’on retrouve également l’attitude irrespectueuse du passé pratiquée par l’avant-garde. C’est une anamorphose critique de la production des œuvres dynastiques d’auteur à laquelle est accordée par convention l’évaluation des grandes œuvres, et qui en montre tout l’arbitraire ; ici Maupassant trouve une filiation exogène entre les œuvres de différents auteurs, transférant l’usage répétitif du mythe et des mythologies à différentes époques en prenant comme mythologie le corpus entier de la littérature.

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