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Les contes de Grimm : Enfance d’une écriture 

mardi 29 septembre 2009, par Laurent Margantin

Les éditions José Corti nous offrent, avec cette nouvelle traduction de tous les contes de Grimm, une des œuvres fondatrices de la culture allemande. Y est notamment posée la question de l’enfance en littérature, et de ce qu’il advient de cette dernière à travers le conte.

Publiés en deux volumes en 1812 et 1815, les Contes pour les enfants et la maison des frères Grimm bénéficièrent d’un contexte favorable. Plusieurs auteurs allemands s’étaient tournés avant eux vers l’écriture du conte, qu’il s’agisse de Goethe ou des romantiques allemands, donnant à ce qui n’était pas encore un genre littéraire à part entière (du moins en Allemagne) une légitimité croissante. C’est grâce à cette vogue dans le milieu littéraire qu’on commença à s’intéresser aux contes populaires, qui risquaient de s’effacer des mémoires dans un monde où la tradition orale cédait du terrain face à une plus grande diffusion des livres et un accès plus large du peuple à ceux-ci. Les frères Grimm sentirent donc l’urgence qu’il y avait à recueillir au plus vite ces récits qu’ils confondaient, comme les romantiques de leur temps, avec une tradition nationale en même temps qu’avec une poésie naturelle tendant à l’universel.

Cette première édition française complète des 201 contes des frères Grimm, auxquels ont été ajoutés 28 textes supprimés de la dernière édition et 10 contes pour enfants, nous permet d’entrer de plain-pied dans l’univers du conte allemand. A la fin de chaque texte, on trouve un commentaire critique dans lequel sont notamment signalées la ou les sources des Grimm. On sait que ceux-ci ont insisté sur l’origine populaire de ces récits. Désireux de se distinguer des auteurs de contes de leur époque – notamment Brentano et Arnim -, ils se présentèrent comme de simples collecteurs d’histoires merveilleuses issues de la bouche même des paysans rencontrés dans la campagne de la Hesse où vivaient les deux frères. La vérité est tout autre : les informateurs des Grimm étaient des femmes de la haute bourgeoisie cultivée de Kassel ou de la noblesse de Westphalie ayant une bonne connaissance du français, en raison, pour certaines, de leurs origines huguenotes. Parmi elles, la plus connue est Dorothea Viehmann, qui a fourni à elle seule plus de trente textes du recueil. Elle fut présentée – et cette image perdure jusqu’à aujourd’hui – comme une authentique paysanne hessoise, personnification même de la conteuse. En plus de cette origine sociale des informatrices qui n’était donc pas issue du « bas peuple », il faut, pour dépasser la légende, savoir que les Grimm retravaillaient les textes à chaque nouvelle édition, rompant donc, mais sans le dire, avec la démarche scientifique qu’ils prétendaient suivre en recueillant simplement la parole populaire.

Ce qui fait l’originalité des contes de Grimm, c’est, comme leur titre l’indique, qu’ils s’adressent directement aux enfants. Avec les philanthropes de leur temps, ils participent de la création de la littérature enfantine – en rupture donc avec un dix-huitième siècle où l’enfant était un être sans autonomie, juste bon à être éduqué pour en faire un adulte. Quelques années auparavant, Novalis avait écrit : « Là où il y a des enfants se trouve l’Âge d’or ». Sous la plume des Grimm, on peut lire (préface à la première édition du tome 1, traduite dans cette édition) : « Pour ce qui est de la substance de ces contes, ils sont traversés par la même pureté que celle qui fait que les enfants nous semblent si merveilleux et bienheureux ; les contes ont, pour ainsi dire, les mêmes yeux d’un bleu presque blanc, parfaits et brillants (…) ». Idéalisation de l’enfance qui se double toutefois de la dure, parfois de l’atroce réalité du conte, où inceste et meurtre peuvent se produire, faisant de l’enfant un être menacé, soumis à des dangers divers auxquels il lui faudra échapper s’il veut grandir.

On sait que les contes, et surtout ceux de Grimm, ont été l’objet d’interprétations faisant la part belle à l’inconscient qui s’exprimerait dans les histoires apparemment les plus innocentes. On sait aussi que les frères Grimm, à la suite de certains reproches qui leur ont été faits, ont « désérotisé » certains passages de leurs textes, pour les rendre plus présentables auprès de leur public enfantin. Désérotisation suivie, un siècle plus tard, d’une lecture psychanalysante perceptible au sein même de précédentes traductions. Il suffit de comparer certains détails du texte en allemand puis en français pour s’en rendre compte. Dans Rose d’épine, où une reine met au monde une fille, apparaissent à la fête célébrant cette naissance douze femmes faisant chacune cadeau d’un don merveilleux à l’enfant. Marthe Robert avait traduit die weisen Frauen par les « sage-femmes », sous prétexte que, « avant d’être magicienne ou sorcière, la « sage-femme », comme les Moires grecques et les Nornes germaniques, paraît bien présider à la naissance de l’homme, dont elle figure le Destin ». Tout en donnant cette interprétation dans son commentaire du conte, Natacha Rimasson-Fertin, quant à elle, traduit littéralement par « femmes sages », ce qui paraît plus justifié, surtout dans la perspective « scientifique » d’une édition critique qui est défendue ici.

Ce qui frappe à la lecture de plusieurs contes de ce recueil si fameux, c’est leur dimension universelle. Ainsi de « Hans-la-Chance » par exemple, qui raconte l’histoire d’un garçon de ferme ayant travaillé au service de son maître pendant sept ans et qui, au moment de le quitter pour rentrer chez sa mère, reçoit comme salaire une pépite d’or qu’il échange contre un cheval, puis contre une vache, et ainsi de suite jusqu’à se retrouver en possession d’une pierre à aiguiser qu’il fait tomber au fond d’un puits. L’histoire s’achève sur ces mots : « « Il n’est pas d’homme aussi heureux que moi sous le soleil », s’exclama-t-il. Et, le cœur léger et débarrassé de tout fardeau, il s’élança de nouveau sur son chemin, jusqu’à ce qu’il arrive chez sa mère ». L’étonnant dans ce conte, c’est qu’il suffirait de remplacer le prénom allemand du héros par un prénom japonais pour qu’on le lise comme un conte zen ! Il en est de même d’un conte écarté du recueil, Le malheur, à la fois si tragique et si absurde qu’il rappelle le climat de certains textes de Michaux.

Le propre du conte semble être la neutralité du style et son caractère universel et intemporel. A une époque où se forme la figure voire le mythe de l’écrivain, surgit une parole collective – ou du moins, comme on l’a vu, sa fiction – racontant différentes épreuves de l’existence sur le mode du merveilleux. Cette parole dite anonyme et ancestrale hante la littérature moderne, comme on s’en rend compte en lisant des auteurs qui s’en sont nourris, qu’on pense au grand Robert Walser qui doit tant aux Grimm.

P.-S.

Grimm, J&W, Contes, éditions José Corti, 1184 pages en 2 vol.
sous coffret, 2009, Collection Merveilleux N°40, 30 illustrations.

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