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Le Travail, la Mort et la Maladie 

mercredi 29 décembre 2010, par Léon Tolstoï

CONTE

Parmi les Indiens de l’Amérique du Sud, il existe la légende suivante :

Dieu, disent-ils, créa les hommes de telle façon qu’il ne leur fallait pas travailler. Ils n’avaient besoin ni d’habits, ni de maisons, ni de nourriture, et tous vivaient jusqu’à cent ans sans connaître aucune maladie.

Un certain temps se passa et, quand Dieu regarda comment vivaient les hommes, il vit qu’au lieu de se réjouir de la vie, chacun d’eux n’avait souci que de soi, qu’ils se querellaient entre eux et s’étaient arrangés de telle façon que, non seulement ils n’étaient pas contents de la vie, mais la maudissaient.

Alors Dieu dit : « C’est parce qu’ils vivent chacun pour soi. » Pour les en empêcher, Dieu fit de telle sorte qu’il était impossible aux hommes de vivre sans travailler ; et pour ne pas souffrir de la faim et du froid, ils durent se couvrir avec des habits, bêcher la terre, cultiver et récolter les fruits et les grains.

— « Le travail les unira, pensa Dieu. C’est impossible à un seul de couper et de transporter les poutres, de bâtir les habitations ; c’est impossible qu’un seul fabrique les instruments de travail, sème, récolte, tisse, couse les habits. Il est facile de comprendre que plus nombreux ils seront à travailler ensemble, plus ils fabriqueront, plus la vie leur sera facile et plus ils seront unis. »

Quelque temps se passe encore. Dieu vint de nouveau regarder comment vivaient les hommes.

Mais les hommes vivaient encore plus mal qu’auparavant. Ils travaillaient en commun (ils ne pouvaient faire autrement), mais pas tous ensemble : il se séparaient en petits groupes et chaque groupe tachait d’ôter le travail des autres, et tous s’empêchaient l’un l’autre d’employer à la lutte leur temps et leurs forces, et pour tous c’était mal. Voyant que ce n’était pas bien, Dieu résolut de laisser les hommes ignorants de l’heure de leur mort et de faire qu’ils pussent mourir à n’importe quel moment. Et il le leur déclara :

— « Quand ils sauront que chacun d’eux peut mourir à n’importe quel moment, pensa Dieu, ils ne se fâcheront plus les uns avec les autres à cause des soucis de la vie qui, à chaque instant, peut cesser ; ils ne gâteront plus les heures de la vie qui leur sont destinées. »

Mais ce fut autrement. Quand Dieu retourna voir comment vivaient les hommes, il s’aperçut que leur vie ne s’était pas améliorée.

Les plus forts, profitant de ce que les hommes pouvaient mourir en n’importe quel moment, subjuguaient les plus faibles, en tuaient quelques-uns et menaçaient de mort les autres. Il en résultait que les forts et leurs héritiers ne travaillaient pas du tout et s’ennuyaient dans l’oisiveté, que les faibles travaillaient au delà de leurs forces et s’ennuyaient parce qu’ils n’avaient pas de repos. Et les uns et les autres se craignaient et se haïssaient mutuellement. Et la vie des hommes était encore plus malheureuse.

Voyant cela, Dieu, pour y remédier, résolut d’employer le dernier moyen : il envoya aux hommes des maladies de toutes sortes.

Dieu pensait que si tous les hommes étaient soumis aux maladies, ils comprendraient que les forts doivent avoir pitié des malades et les soulager, afin d’être, à leur tour, secourus par les faibles, quand ils seraient malades.

Et de nouveau Dieu abandonna les hommes à eux-mêmes. Mais quand il retourna pour voir comment vivaient les hommes maintenant qu’ils étaient soumis aux maladies, il constata que leur vie était encore pire. Ces mêmes maladies qui, dans la pensée de Dieu, devaient unir les hommes, les divisaient encore plus. Les hommes qui, par la force, obligeaient les autres à travailler, les obligeaient par la force à les soigner pendant la maladie et, par conséquent, eux-mêmes ne soignaient pas les malades. Et ceux qu’on forçait à travailler pour un maître et à garder les malades étaient si accablés par le travail qu’ils n’avaient pas le temps de soigner leurs propres malades et les laissaient sans secours.

Pour que les malades n’empêchassent pas les plaisirs des riches, on les installait dans des maisons où ils souffraient et mouraient non entourés de leurs proches et plaints par eux, mais entre les mains de personnes louées à cet effet et qui soignaient les malades non seulement sans compassion, mais avec dégoût. En outre, la plupart des maladies ayant été reconnues contagieuses, les hommes, dans la crainte de se contaminer, non seulement ne se rapprochaient pas des malades, mais même s’éloignaient de ceux qui les soignaient.

Alors Dieu se dit : « Si même par ce moyen on ne peut amener les hommes à comprendre en quoi consiste leur bonheur, qu’ils s’arrangent avec leurs propres souffrances ! » Et Dieu abandonna les hommes.

Restés seuls, les hommes vécurent longtemps sans comprendre ce qu’il leur fallait pour être heureux. Et seulement les tout derniers temps, quelques-uns d’entre eux commencèrent à comprendre que le travail ne doit pas être un épouvantail pour les uns et une chose forcée pour les autres, mais qu’il doit être l’œuvre commune, agréable qui unit tous les hommes. Ils commencèrent à comprendre qu’en vue de la mort, qui à chaque heure menace chacun, le seul acte raisonnable de chaque homme consiste à passer en accord et avec amour les années, les mois, les heures ou les minutes réservés à chacun. Ils commencèrent à comprendre que les maladies, non seulement ne doivent pas être une cause de division entre les hommes, mais qu’elles doivent être, au contraire, une cause d’union et d’amour entre eux.

Iasnaïa Poliana, août 1903.

P.-S.

Extrait de Dernières Paroles, Mercure de France, 1905 (pp. 287-291).

1 Message

  • Le Travail, la Mort et la Maladie 2 janvier 2011 20:14

    ou bien La liberté, l’Égalité et la Fraternité

    "Mais certes s’il y a rien de clair ni d’apparent en la nature, & ou il ne soit pas permis de faire l’aveugle, c’est cela, que la nature, la ministre de dieu, la gouvernante des hommes nous a tous faits de mesme forme, & comme il semble, a mesme moule, afin de nous entreconnoistre tous pour compaignons ou plustost pour frères.

    Et si faisans les partages des présens qu’elle nous faisoit, elle a fait quelque avantage de son bien soit au corps ou en l’esprit aus uns plus qu’aus autres ; si n’a elle pourtant entendu nous mettre en ce monde, comme dans un camp clos, & n’a pas envoié icy bas les plus forts ny les plus avisez comme des brigans armez dans une forest pour y gourmander les plus foibles, mais plustost faut il croire que faisant ainsi les parts aus uns plus grandes, aus autres plus petites, elle vouloit faire place a la fraternelle affection, afin qu’elle eut ou s’emploier, aians les uns puissance de donner aide, les autres besoin d’en recevoir, puis doncques que ceste bonne mere nous a donne a tous toute la terre pour demeure, nous a tous logés aucunement en mesme maison, nous a tous figurés a même patron afin que chacun se peust mirer & quasi reconnoistre l’un dans l’autre ; si elle nous a donné a tous ce grand present de la voix & de la parolle pour nous accointer & fraterniser davantage, & faire par la commune & mutuelle declaration de nos pensées une communion de nos volontes ; & si elle a tasché par tous moiens de serrer & estreindre si fort le nœud de nostre alliance & société ; si elle a monstré en toutes choses qu’elle ne vouloit pas tant nous faire tous unis que tous uns : il ne faut pas faire doute que nous ne soions tous naturellement libres, puis que nous sommes tous compaignons ; & ne peut tomber en l’entendement de personne que nature ait mis aucun en servitude nous aiant tous mis en compaignie."

    La Boétie, Discours de la Servitude Volontaire.

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