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Marche héraclitéenne à travers la Narbonnaise 

mercredi 11 juin 2014, par Kenneth White (Date de rédaction antérieure : 30 janvier 2012).

Les penseurs en marche constituent, par les sentes qu’ils empruntent, des œuvres exigeantes qui distinguent non pas les patriciens des plébéiens, mais ceux qui sont couchés de ceux qui sont debout. On se souvient – à mi-chemin pourrait-on dire – du fameux « je te tiens, penseur assis ! » décoché par Nietzsche à Flaubert. Être en marche ne consiste pas non plus à mettre en branle toute une machine dans la démesure d’un hubris qui serait la marque du projet européen (J.-F. Mattéi) ; il s’agit de parcourir le territoire, d’arpenter le lieu en voyageant léger.

En 1979, Kenneth White faisait paraître Segalen, théorie et pratique du voyage. Depuis, il n’a cessé de recourir à la prose narrative afin de nous montrer combien on peut être absolument moderne et au monde. Tout récemment, en décembre 2011, a paru un de ces délicieux récits dont la modestie (une soixantaine de pages) permettra à ceux qui ne sauraient pas encore très bien ce qu’est l’approche géopoétique d’en saisir la richesse, l’évidence et simultanément l’appel à changer de paradigmes. L’exemple de ce que requiert notre époque pour sur-vivre : ni environnementalisme, ni écologie politique mais une pratique de l’étonnement qui ouvre au monde et à la parole – la géopoétique.

Kenneth White nous a amicalement autorisés à reproduire ici un extrait de Marche héraclitéenne à travers la Narbonnaise. Qu’il en soit vivement remercié.

Régis Poulet

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« Le territoire qui m’attire en cette fin septembre de l’an 2011, c’est celui qui s’étend tout le long du littoral méditerranéen du golfe du Lion, et qui s’enfonce dans les Corbières : pays d’étangs et de marais, de sel et de braise, de vallons perdus et de terre rouge, de sombres massifs et de brûlantes garrigues. »

[…]

« Je promène mon regard sur tout cet espace qui, dans un premier temps du moins, peut être conçu et considéré comme un « environnement ».

L’espace sauvage et ensauvagé des Hautes-Corbières.

Pays de pierre où le calcaire domaine, mais où le grès, souvent d’un rouge ferrugineux intense, est très présent, ainsi que le schiste. Reliefs montueux allant de soixante-dix à trois cents mètres. Collines errodées et effilées par le vent. Lignes de crête. Petits plateaux. Roches longues. Falaises déchiquetées. Promontoires abrupts. Combes. Éboulis et lappiaz.

Rudes conditions climatiques. Fréquence et force des vents. Eau rare. Rivières asséchées une grande partie de l’année, avec parfois des crues torrentielles. Ensoleillement intense. Incendies. Mais la dynamique végétale et ligneuse est forte. Des écosystèmes s’installent, résistent, succombent, pour se reconstruire et se régénérer, même après le passage du feu, parfois en fait plus vaillants que jamais. Pelouses rases, pelées. Garrigues peuplées d’essences méditerranéennes, certaines inféodées au calcaire, certaines au grès, d’autres, « plastiques », s’adaptant à tout : thym, romarin, bruyère, nerpruns, cistes, lentisques, ajoncs, térébinthes, genévriers, arbousiers, fritillaires. Et puis les massifs forestiers : chênes verts, chênes blancs, pins maritimes, pins d’Alep…

Jean-Louis [Montavert] attire mon attention sur de petits pins de six à huit mètres de haut, au tronc maigre, à l’écorce rougeâtre, aux branches tordues, grotesques, à la cime étalée, dits localement « pins sauvages » ou « pins des Corbières » et, en termes savants, « pins mésogéens », longtemps considérés comme indigènes. En fait, il s’agit d’une espèce maritime appartenant à un vaste groupe européen. Ce qui ne leur enlève pas toute spécificité. S’adaptant aux dures conditions de ce pays, « ils savent dès leur plus jeune âge qu’ils sont en survie », me dit Jean-Louis, d’où leur besoin de « faire la table » très vite en produisant le maximum de cônes possible. Je m’approche de l’un deux, au tronc malingre d’où sourd une résine noirâtre. Je lui souhaite, en silence, bonne chance, tout en sachant qu’il n’atteindra pas cinq cents ans, mais, qui sait, peut-être une petite centaine ?

De tout ce qui est insecte, je n’ai vu au cours de cette marche que l’ombre d’une oedipode occitane, mais Jean-Louis m’a signalé que le Grand capricorne, le criocéphale de Syrie, l’ergate forgeron, la cigale des cistes, se trouvent aussi dans les parages, planqués dans toutes sortes de microlieux et vaquant à leurs minuscules, mais sempiternelles occupations. J’ai vu une libellule, une cordulie à corps fin qui avait l’air de s’éjouir, dans la belle bleuité du matin, de la chaleur de cet été indien : grâce vivace ! Je suis resté sur le qui vive dans l’espoir d’apercevoir un agrion de Mercure, mais sans succès. Par contre, j’ai aperçu une couleuvre de Montpellier qui se glissait lascivement dans les graminées dorées, et un lézard ocellé faisant la sieste sur un lit de calcaire bien chaud. Pendant un long moment, un aigle de Bonelli a plané haut dans le ciel au-dessus de la garrigue avant de disparaître dans le lointain, faisant place dans le foyer de mon attention à un grand corbeau croassant sur une crête de schiste et, dans l’ombre d’un bosquet de pins, à une perdrix grise. Jean-Louis me parla du cochevis de Thékla qui fréquente les pelouses sèches parsemées de buissons bas, du merle bleu et de certaines espèces à affinités steppiques que l’on peut trouver sur le massif de Fontfroide : la pie-grièche à poitrine rose et le faucon crécerellette. Je n’ai pas vu de sanglier (le « singulier ») qui pourtant abonde dans ces contrées, préférant les garrigues fermées et les massifs forestiers où il peut déterrer des tubercules et des bulbes, mais j’ai remarqué sur l’écorce de certains pins les traces qu’il a laissées en s’y frottant pour se débarrasser de ses parasites.

Quant à l’autre animal, homo dit sapiens, nous n’en avons rencontré qu’un seul. C’était à la ferme de l’Aragnon, une dépendance de l’ancienne abbaye de Fontfroide ; nous étions en train de flânocher contemplativement parmi les ruines quand un individu, casqué, botté, masqué, lunetté, corseté, est passé en trombe sur un quad. Déjà installé sur la lune, celui-là. Jean-Louis me dit que les fans de VTT et de 4x4 font aussi de fréquentes incursions. Et aussi des chasseurs, bien sûr, par bandes de 20 à 30 fusils, à l’époque de la migration des palombes. Sans parler des charlots plus ou moins New Age qui squattent parfois les lieux en attendant une révélation divine ou un orgasme psycho-tellurique, et les adpetes de rave parties qui cherchant leur extase à coups de pop rock crétinisant.

J’ai employé plus haut le mot « environnement » en suggérant que cette notion un peu mince pouvait être étoffée.

Je pensais à la notion de « paysage ».

[…]

Je suis le fil de cette réflexion au cours de la montée de la sente rouge, mais une fois arrivé sur les hauteurs de l’ermitage, je laisse tout cela derrière moi et me mets en situation phénoménologique.

Si la notion d’« environnement » est globale, celle de « paysage » implique une localisation, une focalisation. Qui regarde quoi ? Il ne s’agit au fond ni d’extérieur ni d’intérieur, ni de dehors ni de dedans. Si l’on accepte la proposition du vieux texte sanskrit tat twam asi (« tu es cela »), qui rejoint à mes yeux la théorie biologique de l’être humain comme « système ouvert », on se retrouve dans une tout autre configuration.

C’est la disposition fondamentale qui est la mienne depuis fort longtemps et dont les contours s’affinent au fur et à mesure de la traversée de divers territoires.

Les prémisses, peut-être, d’une autre conception des choses, d’une autre culture.

Quittant la butte de l’ermitage, nous avons continué notre cheminement…

À la fin de cette marche, nous nous sommes trouvés sur le bord d’un canyon, au Plan de la Fin. Ce Plan de la Fin a pu n’être que la borne naturelle d’un domaine. Mais quand on se trouve à une fin, on se trouve aussi face à un commencement. À la fin des terres ce sera la mer, ou, sur un plan plus large, l’Ouvert et le Vide, notions que, somme toute, je préfère à l’Infini. L’Infini n’en finit pas, c’est la fuite en avant. Dans l’Ouvert et le Vide, on peut se trouver, se retrouver, mais autrement. Pour le dire de façon lapidaire, le Vide, c’est le contraire de l’Être sans être le Néant. »

P.-S.

Kenneth White, Marche héraclitéenne à travers la Narbonnaise (2011) (extraits pp. 7 & 25-33) à commander exclusivement auprès de la Librairie Libellis à Narbonne au prix de 2.50 €.

L’illustration vient du site suivant.

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