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L’expérience Léo Scheer 

lundi 8 décembre 2008, par Jean-Clet Martin

Rencontre de Léo Scheer, vers midi, « Hôtel Bedford » fin Août, rue de l’Arcade, autour d’une tasse de thé vert. Discussion ouverte entre Vermeer et Spinoza, mais également sur ce qu’éditer veut dire en termes de dispositif. Un livre n’est pas seulement une livraison, mot fort peu convenable, mais l’exposition d’un rapport, entre le lecteur, l’auteur et l’édition, qui témoigne d’une relation à créer, d’une composition de rapports qu’avec l’art contemporain on appellerait volontiers une « installation ». Comment, au travers du livre, penser une réelle rencontre ? Selon quel montage ? Peut-on considérer que le livre est uniquement pris dans le système de sa diffusion pour être rencontré par un lecteur, moyennant le jeu de la « Critique », ou cette rencontre ne passe-t-elle pas par d’autres conditions, d’autres médiations ?

Nous savons l’importance de la « Critique », de la forme journal qui aura durablement articulé ce rapport. Mais la mutation des moyens de communication donne aux blogs une forme dynamique et plastique, en « prise directe » (c’est le mot de Léo) : accès qui plonge au cœur d’un livre en construction. Se modifie ainsi la position, supposée fixe, de ce qu’est l’auteur, le lecteur -et de l’éditeur qui s’en fait le relai sous la forme du livre, de sa texture souple de papier, sa forte charge nomade, porté dans la poche ou dans un sac. La question n’est pas de revenir sur la longue durée de ce format dont on comprendra empiriquement qu’il puisse se lire au soleil, sur un banc, une terrasse, chose impossible pour une version qui serait électronique. Il n’empêche, le livre, dans sa constitution, dans l’interface qui le rend accessible, peut bénéficier autrement du support que réalise le « net » à la manière d’une bouteille à la mer et selon une visibilité qui n’est pas de même nature.

Le « net » constitue un espace de lecture, un nœud d’échanges qui implique une discussion possible entre celui qui lit et celui qui écrit pour prendre corps dans un « manuscrit » dont l’aboutissement serait évidemment le tirage papier, quand le texte réussit à se hisser vers la formation d’un livre qui n’est que la concrétisation, la mise en pages de ce rapport complexe que j’évoquais. Le livre de Barberine qui vient de sortir « Rater mieux » en constitue la première actualisation, Barberine apparaissant d’abord comme un « pseudo », un personnage de blog susceptible d’intégrer la fonction auteur sous un réseau de discussions qu’elle va mettre en intrigue. L’auteur, dans ce cas, serait, en premier lieu, une espèce de figure absente en mesure de prêter corps et voix à des personnages dont les échanges sont évidemment propres à la littérature mais selon un espace qui est celui, anonyme, du carrefour que désigne la blogosphère. Ce n’est donc pas le livre en lui-même qui est contesté plutôt que « l’espace littéraire » au sein duquel il s’est solidifié à l’époque moderne selon des genres (roman, nouvelle, essai…) dont les lignes peuvent se bousculer, les ressources narratives changer d’allure, comme la figuration des personnages, leurs modes d’incarnation, de fiction.

Il ne s’agit ni de la mort de l’auteur, ni de celle du livre, mais d’une installation autrement ventilée de leurs fonctions. Un nouveau genre de livre ! Et c’est bien au lecteur qu’il appartient d’en juger, selon une distraction qui le met lui-même en position de « pseudo », en la posture évasive de celui qui, pour lire, sera bien obligé de s’oublier, emporté par les lignes du texte, de revêtir un masque ou une fonction autre que celle de son identité (sans quoi la magie de la lecture cesse, et on pense aux courses à faire pendant que tournent les pages). Conquérir ce point d’incertitude de la littérature n’est pas seulement l’affaire de celui qui irait jusqu’à la mort, par l’alcool, l’errance et la nuit, conduit par l’obstination de la limite et du silence, la profondeur noire des ténèbres. Dans la littérature circule une gaieté, un jeu des simulacres qui se tressent au-dessus de l’abîme pour en sortir de façon à la fois ludique et créatrice. Une manière apollinienne de concevoir que, derrière le rideau qui recouvre le cœur des choses, il n’y a sans doute que d’autres rideaux, aériens et légers à souhait. « Rater mieux » de Géraldine Barbe se tient sur cette frontière qui l’expose à la légèreté comme à la gravité de l’anonymat, exposée devant ceux qui parleront de son livre sans se démasquer, et dans un jeu qui ne va pas sans risques, qui comporte ses dangers et ses horreurs, une exposition aux lecteurs malveillants dont on a aussi des choses à retenir et à relancer.

Mais le dispositif de Léo Scheer, son espace "manuscrit", n’est pas seulement celui de la redéfinition de la fonction auteur dans un espace capable de se retourner, vers ou contre lui, sous des masques parfois grimaçants. Il est encore un lieu de rencontres qui s’inscrit dans le corps du texte comme pour ce bréviaire sur Vermeer et Spinoza, « Bréviaire de l’éternité », dont la rédaction s’est faite non seulement par chapitres mais par « tapisseries » en suivant des intercalaires dont certains bloggeurs désignent les amorces, les lignes de tir, le câblage réorienté par des questions, des interventions directes. Un livre qui s’achève, pour cette raison même, sur un « signet », un tableau de peintre : « L’astronome » que la vitesse du net et certains sites spécialisés ont conforté dans l’idée borgésienne d’un Spinoza « modèle » de Vermeer, quand l’éditeur lui-même me propose un autoportrait du Philosophe qu’il colle, deux heures plus tard, sur son Blog …

C’est là une véritable installation dont un essai bénéficie même et surtout pour sa version papier. Un agencement qu’il faut découvrir selon d’autres collages, en inventant de nouvelles règles de construction. C’est du moins cette exigence que je retiendrais de Deleuze, de l’ « avant propos » à « Différence et Répétition ». On ne peut se plaindre sempiternellement des mauvais livres, de la mort de l’écriture sans reconnaître, pour le moins, que « le temps approche où il ne sera guère possible d’écrire un livre de philosophie comme on en fait depuis si longtemps (…). La recherche de nouveaux moyens d’expressions philosophiques fut inaugurée par Nietzsche, et doit se poursuivre en rapport avec le renouvellement de certains autres arts, par exemple le théâtre ou le cinéma. » (Deleuze, « Diff et Rép. » p. 4). Et cela me paraît vrai au-delà du théâtre, du cinéma, et pour des livres qui ne sont pas seulement de philosophie. Il me semble que tous les ouvrages que Léo Scheer retiendra, pour prolonger « manuscrit » en une version papier, obéissent à ce critère renouvelé, à ce principe de sélection dont on pourra dire qu’il est tout autre chose que le « n’importe quoi » habituellement reproché aux livres issus du « net ». Autre manière aussi de comprendre le ratage, le raté ou l’échec de Barberine confrontée aux silences des éditeurs devant ce qui se produit sous des conditions inédites, nécessitant une figure pour laquelle leur manquent incontestablement les lecteurs d’aujourd’hui.

Au sortir du Bedford, le soleil fait son apparition. Dans son quartier Léo Scheer me promène encore un peu avant de me laisser repartir avec l’image de quelqu’un dont les idées foisonnent et prolifèrent au point de trouver toujours à qui parler, une adresse, comme sur son blog, comme devant ce bistrot dont le patron lui fait signe pour prendre un apéritif et qu’il décline, pressé par un autre rendez-vous.

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