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Philip K. Dick : Lettre au sujet de Blade Runner 

Présentation, Traduction, Dossier.

vendredi 12 août 2016, par Philip K. Dick, Louise Desrenards (traduction) (Date de rédaction antérieure : mars 2013).



Philip K. Dick admirait le film qu’en 1981 Ridley Scott avait adapté de son roman Do Androids Dream of Electric Sheep ? (1968) — que lui-même considérait comme une ébauche, mais qui d’emblée intéressa le cinéma. Dès la parution du livre, un cinéaste prometteur comme Martin Scorcese avait pensé à l’adapter (mais son projet était resté sans suite).


Voici un des documents de référence [1] resté longtemps inédit, tandis que son information circulait par conséquent comme une rumeur. Puis, la lettre étant parue, la rumeur la déclarant à tort adressée à Ridley Scott persista. Tant il est vrai que l’auteur et le réalisateur et l’œuvre émergente de leurs actes successifs appartiennent désormais à une mythologie unifiée, à la confluence postmoderne et futuriste des deux premiers millénaires.
Le titre Blade Runner, typographié en deux mots, est emprunté à celui d’un scénario de William S. Burroughs publié en 1979, Blade Runner (The movie), adaptation d’un roman de science-fiction de Alan E. Nourse, The Bladerunner, paru en 1974.
En réalité, Philip K. Dick n’aurait vu qu’un raccourci du film de Ridley Scott à la télévision, lors d’un sujet promotionnel d’une quarantaine de minutes portant notamment sur les effets spéciaux de Douglas Trumbull, au moment où la post-production n’était pas achevée. Et il écrivit dans la même soirée cette lettre, au producteur responsable de la campagne de communication en amont et en aval du tournage, plus tard chargé de la publicité du lancement : Jeffrey Walker [2].


Si d’aventure ce document figurait traduit en annexe parmi les dernières éditions françaises du roman, ce serait à notre insu, car nous ne connaissons que les traductions antérieures à celle intitulée comme le film. Or la lettre paraît n’avoir été publiée dans le site officiel de l’auteur qu’au début des années 2000, où elle est présentée comme inédite, alors qu’il ne semble pas exister de nouvelle traduction du livre en France depuis les années 80. La première version parut en 1976 chez Champ Libre, dans la collection Chute libre (qui marqua la première époque des éditions de Gérard Lebovici), sous le titre Robot blues, puis une version parut chez Jean-Claude Lattès (collection Titres/SF) en 1979, sous le titre traduit de la publication originale, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?. Les deux traductions sont signées Serge Quadruppani — également traducteur de la version de 1985 intitulée Blade Runner, parue chez J’ai lu (collection SF).
Apparemment sous ces trois titres se présente une version identique (à peu de chose près) ; la signature du traducteur y est toujours associée à la date de la première parution, et même la dernière publication intitulée comme le film n’est pas conforme au scénario tel qu’il ressort du récit filmique, dans la mesure où les ellipses de certains passages de l’œuvre littéraire dans le scénario ne sont pas reportées. On peut se réjouir que le texte de Dick soit resté indemne.
Tant de titres pour une seule œuvre imprimée en ses répliques, et leurs mèmes (auxquels participe la lettre de Dick traduite ici), étaient le moins qui pouvait advenir d’une « progéniture » de Dick, écrivain critique du monde anticipé disjoint, multi-dissocié, celui qui ressemble tant au monde dans lequel nous cherchons en vain à nous repérer, aujourd’hui.
Cette lettre précède de cinq mois la mort de l’auteur, frappé par une hémorragie cérébrale au début de mars, trois mois avant la sortie du film la même année, en 1982. Il venait de recevoir ses droits d’auteur et n’avait pu connaître le film dans son intégralité, Ridley Scott venant juste de conclure son premier « final cut » [3].


Pourtant... [4]

Könnte jeder brave Mann
Solche Glöckchen finden,
Seine Feinde würden dann
Ohne Mühe schwinden.

Si tout brave homme
Avait un tel carillon,
Sans peine il verrait alors
Ses ennemis disparaître. [5]

L. D.


Et je rêve encore qu’il arpente la pelouse
Fantôme dans la brume matinale
Que traverse mon chant joyeux.
 [6]. YEATS

AUCKLAND. Une tortue que le célèbre Capitaine Cook avait offerte au roi de Tonga en 1777 est morte hier à près de deux cents ans. Baptisé Tu’imalila, l’animal est mort dans les jardins du palais royal dans la capitale tonga, Nuku. Le peuple tonga vénérait l’animal comme un chef et un corps de gardiens spécialement appointés veillait sur lui. La tortue avait perdu la vue depuis quelques années, à la suite d’un feu de brousse. La radio tonga a annoncé que le corps de l’animal serait expédié au musée d’Auckland, Nouvelle Zélande. (Reuter, 1966.) [7]

Couverture de l’édition
sous le titre original traduit en français
(Jean-Claude Lattès, coll. Titres/SF, 1979)

Source Hannibal le lecteur

___

Le 11 octobre 1981


Mr. Jeff Walker,
Société Ladd,
4000 Warner Boulevard,
Burbank,
Calif. 91522.

Cher Jeff,

Mon regard s’est posé sur le programme horaire de Canal 7 TV de ce soir, « Hourra pour Hollywood », avec la partie consacrée à BLADE RUNNER. (Pour être honnête, ce n’est pas moi mais quelqu’un m’a mis la puce à l’oreille, BLADE RUNNER allant être une partie du show, pour que bien sûr je le regarde). Jeff, après avoir regardé, et surtout après avoir écouté Harrison Ford discuter du film, j’en suis venu à la conclusion qu’en effet ce n’est pas de la science-fiction ; ce n’est pas du fantastique ; c’est exactement ce que Harrison a déclaré : du futurisme. L’impact de BLADE RUNNER va tout simplement être écrasant, à la fois pour le public et pour ​​la créativité des gens et, je crois, pour la science-fiction en tant que domaine. Comme j’ai écrit et vendu des œuvres de science-fiction depuis trente ans, c’est une question d’une certaine importance pour moi. En toute franchise, je dois dire que notre domaine s’est progressivement et régulièrement détérioré depuis ces dernières années. Rien de ce que nous avons fait, individuellement ou collectivement, ne correspond à BLADE RUNNER. Ce n’est pas de l’évasion, c’est du super réalisme, si courageux, convaincant et authentique, et fichtrement détaillé, qu’après la séquence, eh bien, j’ai trouvé pâle en comparaison ma norme de « réalité » à ce jour. Ce que je veux dire, c’est que vous tous, collectivement, pouvez avoir créé une forme nouvelle et unique d’expression artistique et graphique jamais vue auparavant. Et BLADE RUNNER, je pense, va révolutionner notre conception de ce qu’est la science-fiction, et de ce qu’elle est en plus, peut-être.


Permettez-moi de résumer de la façon suivante. La science-fiction s’est lentement et inéluctablement installée dans une mortification monotone : elle est devenue consanguine, dérivée, rassise. Tout à coup, vous les gens êtes entrés, quelques-uns des plus grands talents qui existent actuellement, et maintenant nous avons une nouvelle vie, un nouveau départ. Quant à mon propre rôle dans le projet de BLADE RUNNER, je peux seulement dire que je ne savais pas qu’une de mes œuvres, ou un ensemble d’idées de ma part, pussent être exemplifiés dans des dimensions aussi étonnantes. Ma vie et mon œuvre sont justifiés et parachevés par BLADE RUNNER. Merci... et ça va être un succès commercial d’enfer. Il se révélera invincible.

Cordialement,

Philip K. Dick


Lettre originale de Philip K. Dick à Jeffrey Walker
Source © philipkdick.com (via dangerousminds.net)
retour ]

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“Original theatrical trailer for the 1982 film "Blade Runner." Starring Harrison Ford, Rutger Hauer, Sean Young, Edward James Olmos, M. Emmet Walsh, Daryl Hannah, William Sanderson, & Brion James. Directed by Ridley Scott.” (cinematictrailers) — si vous ne parvenez pas à voir la vidéo clquez en bas de l’écran sur "youtube".

___


La version originale du roman en anglais a été intégralement numérisée et mise en accès libre sur Internet. On trouve notamment le chapitre 9, une des situations disparues du film :

« [ ... ]

Ouais, songea Rick. Dans la vie pas de clochettes magiques pour faire disparaître l’ennemi sans effort. Dommage. Et ce pauvre Mozart mort d’une maladie rénale peu après avoir composé La Flûte enchantée est enterré dans la fosse commune.
Rick en vint à se demander si Mozart avait eu l’intuition qu’il n’y avait pas d’avenir pour lui et qu’il avait déjà usé le peu de temps qu’il avait à vivre.
Peut-être que moi aussi, se dit Rick en continuant de regarder la répétition. Cette répétition va finir, la représentation finira, les chanteurs mourront et la dernière partition disparaîtra d’une manière ou d’une autre : finalement, le nom même de Mozart sera oublié, et la poussière aura gagné. Si ce n’est sur cette planète, ce sera sur une autre. On peut y échapper quelque temps. Tout comme les andros peuvent m’échapper et s’offrir un petit supplément. Mais je finis par les avoir, moi ou un autre Blade Runner. D’une certaine façon, conclut-il, je suis un élément du processus d’entropie de destruction de la forme. La fondation Rosen fait, et moi je défais. C’est l’impression qu’ils doivent avoir.
Sur scène, Papageno et Pamina se mirent à dialoguer. Rick interrompit son introspection pour écouter.
Papageno : « Mon enfant, que lui dirons-nous ? »
Pamina : « La vérité, la vérité. » Penché en avant pour mieux voir, Rick étudiait Pamina, drapée dans sa lourde tunique à volutes, le voile de sa guimpe flottant sur son visage et ses épaules. Il étudia de nouveau sa fiche signalétique puis s’adossa de nouveau, satisfait.
Voici mon troisième androïde Nexus 6 : Luba Luft. [ ... ] »

 [8]


DO ANDROIDS DREAM OF ELECTRIC SHEEP ?

IX

In the enormous whale-belly of steel and stone carved out to form the long-enduring old opera house Rick Deckard found an echoing, noisy, slightly miscontrived rehearsal taking place. As he entered he recognized the music : Mozart’s The Magic Flute, the first act in its final scenes. The moor’s slaves — in other words the chorus — had taken up their song a bar too soon and this had nullified the simple rhythm of the magic bells.

What a pleasure ; he loved The Magic Flute. He seated himself in a dress circle seat (no one appeared to notice him) and made himself comfortable. Now Papageno in his fantastic pelt of bird feathers had joined Pamina to sing words which always brought tears to Rick’s eyes, when and if he happened to think about it.

Könnte jeder brave Mann
Solche Glöckchen finden,
Seine Feinde würden dann
Ohne Mühe schwinden.

Well, Rick thought, in real life no such magic bells exist that make your enemy effortlessly disappear. Too bad. And Mozart, not long after writing The Magic Flute, had died — in his thirties — of kidney disease. And had been buried in an unmarked paupers’ grave.

Thinking this he wondered if Mozart had had any intuition that the future did not exist, that he had already used up his little time. Maybe I have, too, Rick thought as he watched the rehearsal move along. This rehearsal will end, the performance will end, the singers will die, eventually the last score of the music will be destroyed in one way or another ; finally the name "Mozart" will vanish, the dust will have won. If not on this planet then another. We can evade it awhile. As the andys can evade me and exist a finite stretch longer. But I get them or some other bounty hunter gets them. In a way, he realized, I’m part of the form-destroying process of entropy. The Rosen Association creates and I unmake. Or anyhow so it must seem to them.

On the stage Papageno and Pamina engaged in a dialogue. He stopped his introspection to listen.

Papageno : "My child, what should we now say ?" Pamina : "The truth. That’s what we will say."

Leaning forward and peering, Rick studied Pamina in her heavy, convoluted robes, with her wimple trailing its veil about her shoulders and face. He reexamined the poop sheet, then leaned back, satisfied. I’ve now seen my third Nexus-6 android, he realized. This is Luba Luft. A little ironic, the sentiment her role calls for. However vital, active, and nice-looking, an escaped android could hardly tell the truth ; about itself, anyhow.

On the stage Luba Luft sang, and he found himself surprised at the quality of her voice ; it rated with that of the best, even that of notables in his collection of historic tapes. The Rosen Association built her well, he had to admit. And again he perceived himself sub specie aeternitatis, the form-destroyer called forth by what he heard and saw here. Perhaps the better she functions, the better a singer she is, the more I am needed. If the androids had remained substandard, like the ancient q-40s made by Derain Associates — there would be no problem and no need of my skill. I wonder when I should do it, he asked himself. As soon as possible, probably. At the end of the rehearsal when she goes to her dressing room.

At the end of the act the rehearsal ended temporarily. It would resume, the conductor said in English, French, and German, in an hour and a half. The conductor then departed ; the musicians left their instruments and also left. Getting to his feet Rick made his way backstage to the dressing rooms ; he followed the tail end of the cast, taking his time and thinking, It’s better this way, getting it immediately over with. I’ll spend as short a time talking to her and testing her as possible. As soon as I’m sure — but technically he could not be sure until after the test. Maybe Dave guessed wrong on her, he conjectured. I hope so. But he doubted it. Already, instinctively, his professional sense had responded. And he had yet to err ... throughout years with the department.

Stopping a super he asked for Miss Luft’s dressing room ; the super, wearing makeup and the costume of an Egyptian spear carrier, pointed. Rick arrived at the indicated door, saw an ink-written note tacked to it reading MISS LUFT PRIVATE, and knocked.

"Come in."

He entered. The girl sat at her dressing table, a much handled clothbound score open on her knees, marking here and there with a ballpoint pen. She still wore her costume and makeup, except for the wimple ; that she had set down on its rack. "Yes ?" she said, looking up. The stage makeup enlarged her eyes ; enormous and hazel they fixed on him and did not waver. "I am busy, as you can see." Her English contained no remnant of an accent.

Rick said, "You compare favorably to Schwarzkopf."

"Who are you ?" Her tone held cold reserve — and that other cold, which he had encountered in so many androids. Always the same : great intellect, ability to accomplish much, but also this. He deplored it. And yet, without it, he could not track them down.

"I’m from the San Francisco Police Department," he said.

"Oh ?" The huge and intense eyes did not flicker, did not respond. "What are you here about ?" Her tone, oddly, seemed gracious.

Seating himself in a nearby chair he unzipped his briefcase. "I have been sent here to administer a standard personality-profile test to you. It won’t take more than a few minutes."

"Is it necessary ?" She gestured toward the big clothbound score. "I have a good deal I must do." Now she had begun to look apprehensive.

"It’s necessary." He got out the Voigt-Kampff instruments, began setting them up.

"An IQ test ?"

"No. Empathy."

"I’ll have to put on my glasses." She reached to open a drawer of her dressing table.

"If you can mark the score without your glasses you can take this test. I’ll show you some pictures and ask you several questions. Meanwhile —" He got up and walked to her, and, bending, pressed the adhesive pad of sensitive grids against her deeply tinted cheek." And this light," he said, adjusting the angle of the pencil beam, "and that’s it."

"Do you think I’m an android ? Is that it ?" Her voice had faded almost to extinction. "I’m not an android. I haven’t even been on Mars ; I’ve never even seen an android !" Her elongated lashes shuddered involuntarily ; he saw her trying to appear calm. "Do you have information that there’s an android in the cast ? I’d be glad to help you, and if I were an android would I be glad to help you ?"

"An android," he said, "doesn’t care what happens to another android. That’s one of the indications we look for."

"Then," Miss Luft said, "you must be an android."

That stopped him ; he stared at her.

"Because," she continued, "your job is to kill them, isn’t it ? You’re what they call —" She tried to remember.

"A bounty hunter," Rick said. "But I’m not an android."

"This test you want to give me." Her voice, now, had begun to return. "Have you taken it ?"

"Yes." He nodded. "A long, long time ago ; when I first started with the department."

"Maybe that’s a false memory. Don’t androids sometimes go around with false memories ?"

Rick said, "My superiors know about the test. It’s mandatory."

"Maybe there was once a human who looked like you, and somewhere along the line you killed him and took his place. And your superiors don’t know." She smiled. As if inviting him to agree.

"Let’s get on with the test," he said, getting out the sheets of questions.

"I’ll take the test," Luba Luft said, "if you’ll take it first."

Again he stared at her, stopped in his tracks.

"Wouldn’t that be more fair ?" she asked. "Then I could be sure of you. I don’t know ; you seem so peculiar and hard and strange." She shivered, then smiled again. Hopefully.

"You wouldn’t be able to administer the Voigt-Kampff test. It takes considerable experience. Now please listen carefully. These questions will deal with social situations which you might find yourself in ; what I want from you is a statement of response, what you’d do. And I want the response as quickly as you can give it. One of the factors I’ll record is the time lag, if any." He selected his initial question. "You’re sitting watching TV and suddenly you discover a wasp crawling on your wrist." He checked with his watch, counting the seconds. And checked, too, with the twin dials.

"What’s a wasp ?" Luba Luft asked.

"A stinging bug that flies."

"Oh, how strange." Her immense eyes widened with childlike acceptance, as if he had revealed the cardinal mystery of creation. "Do they still exist ? I’ve never seen one."

"They died out because of the dust. Don’t you really know what a wasp is ? You must have been alive when there were wasps ; that’s only been —"

"Tell me the German word."

He tried to think of the German word for wasp but couldn’t. "Your English is perfect," he said angrily.

"My accent," she corrected, "is perfect. It has to be, for roles, for Purcell and Walton and Vaughn Williams. But my vocabulary isn’t very large." She glanced at him shyly.

"Wespe," he said, remembering the German word.

"Ach yes ; eine Wespe." She laughed. "And what was the question ? I forget already."

"Let’s try another." Impossible now to get a meaningful response. "You are watching an old movie on TV, a movie from before the war. It shows a banquet in progress ; the entree" — he skipped over the first part of the question — "consists of boiled dog, stuffed with rice."

"Nobody would kill and eat a dog," Luba Luft said. "They’re worth a fortune. But I guess it would be an imitation dog : ersatz. Right ? But those are made of wires and motors ; they can’t be eaten."

"Before the war," he grated.

"I wasn’t alive before the war."

"But you’ve seen old movies on TV."

"Was the movie made in the Philippines ?"

"Why ?"

"Because," Luba Luft said, "they used to eat boiled dog stuffed with rice in the Philippines. I remember reading that."

"But your response," he said. "I want your social, emotional, moral reaction."

"To the movie ?" She pondered. "I’d turn it off and watch Buster Friendly."

"Why would you turn it off ?"

"Well," she said hotly, "who the hell wants to watch an old movie set in the Philippines ? What ever happened in the Philippines except the Bataan Death March, and would you want to watch that ?" She glared at him indignantly. On his dials the needles swung in all directions.

After a pause he said carefully, "You rent a mountain cabin."

"Ja." She nodded. "Go on ; I’m waiting."

"In an area still verdant."

"Pardon ?" She cupped her ear. "I don’t ever hear that term."

"Still trees and bushes growing. The cabin is rustic knotty pine with a huge fireplace. On the walls someone has hung old maps, Currier and Ives prints, and above the fireplace a deer’s head has been mounted, a full stag with developed horns. The people with you admire the decor of the cabin and —"

"I don’t understand ’Currier’ or ’Ives’ or ’decor,’" Luba Luft said ; she seemed to be struggling, however, to make out the terms. "Wait." She held up her hand earnestly. "With rice, like in the dog. Currier is what makes the rice currier rice. It’s Curry in German."

He could not fathom, for the life of him, if Luba Luft’s semantic fog had purpose. After consultation with himself he decided to try another question ; what else could he do ? "You’re dating a man," he said, "and he asks you to visit his apartment. While you’re there —"

"O nein," Luba broke in. "I wouldn’t be there. That’s easy to answer."

"That’s not the question !"

"Did you get the wrong question ? But I understand that ; why is a question I understand the wrong one ? Aren’t I supposed to understand ?" Nervously fluttering she rubbed her cheek— and detached the adhesive disk. It dropped to the floor, skidded, and rolled under her dressing table. "Ach Gott," she muttered, bending to retrieve it. A ripping sound, that of cloth tearing. Her elaborate costume.

"I’ll get it," he said, and lifted her aside ; he knelt down, groped under the dressing table until his fingers located the disk.

When he stood up he found himself looking into a laser tube.

"Your questions," Luba Luft said in a crisp, formal voice, "began to do with sex. I thought they would finally. You’re not from the police department ; you’re a sexual deviant."

"You can look at my identification." He reached toward his coat pocket. His hand, he saw, had again begun to shake, as it had with Polokov.

"If you reach in there," Luba Luft said, "I’ll kill you."

"You will anyhow." He wondered how it would have worked out if he had waited until Rachael Rosen could join him. Well, no use dwelling on that.

"Let me see some more of your questions." She held out her hand and, reluctantly, he passed her the sheets. "’In a magazine you come across a full-page color picture of a nude girl.’ Well, that’s one. ’You became pregnant by a man who has promised to marry you. The man goes off with another woman, your best friend ; you get an abortion.’ The pattern of your questioning is obvious. I’m going to call the police." Still holding the laser tube in his direction she crossed the room, picked up the vidphone, dialed the operator. "Connect me with the San Francisco Police Department," she said. "I need a policeman."

"What you’re doing," Rick said, with relief, "is the best idea possible." Yet it seemed strange to him that Luba had decided to do this ; why didn’t she simply kill him ? Once the patrolman arrived her chance would disappear and it all would go his way.

She must think she’s human, he decided. Obviously she doesn’t know.

A few minutes later, during which Luba carefully kept the laser tube on him, a large harness bull arrived in his archaic blue uniform with gun and star." All right," he said at once to Luba. "Put that thing away." She set down the laser tube and he picked it up to examine it, to see if it carried a charge. "Now what’s been going on here ?" he asked her. Before she could answer he turned to Rick. "Who are you ?" he demanded.

Luba Luft said, "He came into my dressing room ; I’ve never seen him before in my life. He pretended to be taking a poll or something and he wanted to ask me questions ; I thought it was all right and I said okay, and then he began asking me obscene questions."

"Let’s see your identification," the harness bull said to Rick, his hand extended.

As he got out his I.D. Rick said, "I’m a bounty hunter with the department."

"I know all the bounty hunters," the harness bull said as he examined Rick’s wallet. "With the S.F. Police Department ?"

"My supervisor is Inspector Harry Bryant," Rick said. "I’ve taken over Dave Holden’s list, now that Dave’s in the hospital."

"As I say, I know all the bounty hunters," the harness bull said, "and I’ve never heard of you." He handed Rick’s I.D. back to him.

"Call Inspector Bryant," Rick said.

"There isn’t any Inspector Bryant," the harness bull said.

It came to Rick what was going on. "You’re an android," he said to the harness bull. "Like Miss Luft." Going to the vidphone he picked up the receiver himself. "I’m going to call the department." He wondered how far he would get before the two androids stopped him.

"The number," the harness bull said, "is —"

"I know the number." Rick dialed, presently had the police switchboard operator. "Let me talk to Inspector Bryant," he said.

"Who is calling, please ?"

"This is Rick Deckard." He stood waiting ; meanwhile, off to one side, the harness bull was getting a statement from Luba Luft ; neither paid any attention to him.

A pause and then Harry Bryant’s face appeared on the vidscreen. "What’s doing ?" he asked Rick.

"Some trouble," Rick said. "One of those on Dave’s list managed to call in and get a so-called patrolman out here. I can’t seem to prove to him who I am ; he says he knows all the bounty hunters in the department and he’s never heard of me." He added, "He hasn’t heard of you either."

Bryant said, "Let me talk to him."

"Inspector Bryant wants to talk to you." Rick held out the vidphone receiver. The harness bull ceased questioning Miss Luft and came over to take it.

"Officer Crams," the harness bull said briskly. A pause. "Hello ?" He listened, said hello several times more, waited, then turned to Rick. "There’s nobody on the line. And nobody on the screen." He pointed to the vidphone screen and Rick saw nothing on it.

Taking the receiver from the harness bull Rick said, "Mr. Bryant ?" He listened, waited ; nothing. "I’ll dial again." He hung up, waited, then redialed the familiar number. The phone rang, but no one answered it ; the phone rang on and on.

"Let me try," Officer Crams said, taking the receiver away from Rick. "You must have misdialed." He dialed. "The number is 842 —"

"I know the number," Rick said.

"Officer Crams calling in," the harness bull said into the phone receiver. "Is there an Inspector Bryant connected with the department ? A short pause. "Well, what about a bounty hunter named Rick Deckard ?" Again a pause. "You’re sure ? Could he have recently — oh, I see ; okay, thanks. No, I have it under control." Officer Crams rang off, turned toward Rick.

"I had him on the line," Rick said. "I talked to him ; he said he’d talk to you. It must be phone trouble ; the connection must have been broken somewhere along the way. Didn’t you see — Bryant’s face showed on the creen and then it didn’t." He felt bewildered.

Officer Crams said, "I have Miss Luft’s statement, Deckard. So let’s go down to the Hall of Justice so I can book you."

"Okay," Rick said. To Luba Luft he said, "I’ll be back in a short while. I’m still not finished testing you."

"He’s a deviant," Luba Luft said to Officer Crams. "He gives me the creeps." She shivered.

"What opera are you practicing to give ?" Officer Crams asked her.

"The Magic Flute," Rick said.

"I didn’t ask you ; I asked her." The harness bull gave him a glance of dislike.

"I’m anxious to get to the Hall of Justice," Rick said. "This matter should be straightened out." He started toward the door of the dressing room, his briefcase gripped.

"I’ll search you first." Officer Crams deftly frisked him, and came up with Rick’s service pistol and laser tube. He appropriated both, after a moment of sniffing the muzzle of the pistol. "This has been fired recently," he said.

"I retired an andy just now," Rick said. "The remains are still in my car, up on the roof."

"Okay," Officer Crams said. "We’ll go up and have a look."

As the two of them started from the dressing room, Miss Luft followed as far as the door. "He won’t come back again, will he, Officer ? I’m really afraid of him ; he’s so strange."

"If he’s got the body of someone he killed upstairs in his car," Crams said, "he won’t be coming back." He nudged Rick forward and, together, the two of them ascended by elevator to the roof of the opera house.

Opening the door of Rick’s car, Officer Crams silently inspected the body of Polokov.

"An android," Rick said. "I was sent after him. He almost got me by pretending to be —"

"They’ll take your statement at the Hall of Justice," Officer Crams interrupted. He nudged Rick over to his parked, plainly marked police car ; there, by police radio, he put in a call for someone to come pick up Polokov. "Okay, Deckard," he said, then, ringing off. "Let’s get started."

With the two of them aboard, the patrol car zummed up from the roof and headed south.

Something, Rick noticed, was not as it should be. Officer Crams had steered the car in the wrong direction.

"The Hall of Justice," Rick said, "is north, on Lombard."

"That’s the old Hall of Justice," Officer Crams said. "The new one is on Mission. That old building, it’s disintegrating ; it’s a ruin. Nobody’s used that for years. Has it been that long since you last got booked ?"

"Take me there," Rick said. "To Lombard Street." He understood it all, now ; saw what the androids, working together, had achieved. He would not live beyond this ride ; for him it was the end, as it had almost been for Dave — and probably eventually would be.

"That girl’s quite a looker," Officer Crams said. "Of course, with that costume you can’t tell about her figure. But I’d say it’s damn okay."

Rick said, "Admit to me that you’re an android."

"Why ? I’m not an android. What do you do, roam around killing people and telling yourself they’re androids ? I can see why Miss Luft was scared. It’s a good thing for her that she called us."

"Then take me to the Hall of Justice, on Lombard."

"Like I said —"

"I’ll take about three minutes," Rick said. "I want to see it. Every morning I check in for work, there ; I want to see that it’s been abandoned for years, as you say."

"Maybe you’re an android," Officer Crams said. "With a false memory, like they give them. Had you thought of that ?" He grinned frigidly as he continued to drive south.

Conscious of his defeat and failure, Rick settled back. And, helplessly, waited for what came next. Whatever the androids had planned, now that they had physical possession of him.

But I did get one of them, he told himself ; I got Polokov. And Dave got two.

Hovering over Mission, Officer Crams’s police car prepared to descend for its landing.

Philip K. Dick
DO ANDROIDS DREAM OF ELECTRIC SHEEP ?, Chap. IX
© 1968 Philip K. Dick (Source american-buddha)
Philip K. Dick
Do Androids Dream of Electric Sheep ?
Source www.kejvmen.sk


Couverture de l’édition originale
(éd. Doubleday, coll. Science Fiction, 1968)

Source en.wikipedia


P.-S.


- La photo en logo est de Kim Gottlieb (Courtesy of Isa Dick-Hackett), citée du site officiel de l’auteur, phlipkdick.com. Elle représente Ridley Scott et Philip K. Dick ensemble dans un bureau des Studios. On la retrouve un peu partout sur le web, souvent recadrée.

- En 2013, après la célébration des trente ans de Blade Runner en 2012, Ridley Scott renouvelle son intérêt pour Philip K. Dick à travers un nouveau projet. Il s’agit du roman Le maître du haut châteauThe Man in the High Castle, publié en 1962 et qui remporta le Hugo Award en 1963, où Philip Dick imagina que les vaincus de la dernière mondiale étaient les vainqueurs et qu’ils avaient envahi les États-Unis. En compagnie de Frank Spotnitz (le réalisateur de X-Files) Ridley Scott prépare une adaptation de ce livre, dans l’intention d’un projet de film de quatre heures en série pour la chaîne de télévision Syfy. (syfy.fr)

- La page d’accueil du site officiel de Philip K. Dick.

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SUR L’UNIVERS ARTISTIQUE DU FILM

Quant il a paru ce film a été considéré comme un film punk puis cyberpunk. Aujourd’hui il existe en son propre univers, pour lui-même.

- Outre la toile célèbre de Edward Hopper Nighthawks (« oiseaux de nuit » — 1942), les graphistes français de la science fiction liés au magazine de bandes dessinées Metal Hurlant [9] ont eu une influence plastique déclarée par Ridley Scott. On ne saurait pour autant oublier la référence des décors et des effets spéciaux au film de Fritz lang Metropolis, également déclarée.
C’était vraiment rendre hommage à Mœbius qui avait néanmoins décliné l’invitation de participer à la pré-production du film, préférant se consacrer au dessin animé qu’il mettait en œuvre avec le réalisateur René Laloux et Jean-Patrick Manchette (parmi les co-scénaristes), Les maîtres du temps, dans le cadre d’une co-production franco-hongroise ; il dit plus tard qu’il avait finalement regretté d’avoir fait ce choix. (en.wiipedia).
L’ambiance et les espaces architecturaux paraissent s’inspirer d’une sensibilité gothique associée aux thématiques visuelles du rock Metal telles que les univers de Philippe Druillet en présentent ; ils coexistent avec le naturalisme des personnages, de leurs vêtements, de leurs situations matérielles, qui au contraire renvoient au trait épuré de la science-fiction chez Mœbius. Ces oppositions participent à la composition hétérogène et singulière de l’environnement, uni par les déplacements des personnages.
L’exotisme de la population chinoise qui constitue la couche humaine active et commerçante dans les rues de la ville basse est une anticipation traditionnelle de Los Angeles et une citation de sa mythologie cinématographique. La pluie incessante qui exprime l’inconfort de l’absence de soleil perturbent les clichés californiens.
L’accumulation des déchets ou encore la ruine attribuée au Bradbury Building, monument symbolique des trois cultures célèbre aux États-Unis, transformé en décor, où est situé l’appartement de J. F. Sebastian, s’entrechoque avec l’activité bio-technologique anticipée qui s’y déroule, faisant ressentir à la fois le chaos civilisationnel et son entropie. Et les sédimentations anachroniques de la cité, dont le film propose des visions futuristes situées en 2019, évoquent un monde que nous commençons à éprouver de nos jours.

Notes

[1Il existe une autre référence majeure, où Philip K. Dick est cité d’une façon développée sur la question du film et des studios, témoignage publié par John Boonstra en juin 1982, accessible dans le site officiel de Philip K. Dick, A final interview with science fiction’s boldest visionary, who talks candidly about Blade Runner, inner voices and the temptations of Hollywood (voir d’autres références au chapitre Production de l’article dédié dans en.wiipedia).

[2Le destinataire de la lettre, Jeffrey Walker, est un producteur exécutif hollywoodien aux multiples facettes, notamment dans le cadre d’une filiale de la Warner, la société Laad, qui’il a co-fondée et qui a produit Blade Runner. Son engagement brillant de concepteur et promoteur de la campagne de communication du film, en amont et en aval de sa sortie, n’est pas son seul exploit, telles ses contributions ultérieures à des films de l’eau de Batman ou de Terminator 2.

[3Ce film donnera lieu à de nombreux produits visuels dérivés et à des documentaires (Making-of) sur la production, et comprendra sept versions caractérisées par des montages et des durées différents, dont seules la première de 1982, en 113 minutes, et celle de 2007 (édition du 25è anniversaire), en 117 minutes, auront été entièrement supervisées par Ridley Scott ; la dernière a été justement nommée Final Cut. (Voir le sous-chapitre Versions à l’article dédié dans en.wikipédia).

[4... Pourtant, le scénario au crédit de la construction et du dynamisme filmiques peut sembler lacunaire par rapport à l’ouvrage qu’il adapte. Peut-être qu’il s’adressait déjà à des générations chez lesquelles la formation de la structure culturelle commune la plus large allait disparaître, réduite à son éclatement par la communication dans le repli sur les valeurs ethniques, alors que Dick n’omet pas de mentionner au moins la musique construite pour mémoire collective de toutes ces disparitions annoncées.

Il y a de larges ellipses tant des récits que sur le fond, simplifiant l’aspect d’ébauche — ou de premier volet d’un diptyque évolutif — du chef d’œuvre Ubik que l’auteur publia l’année suivante. Où la référence philosophique est clairement déclarée, et la musique un jalon de la connaissance collective sensible, inutilitaire, insubmersible, mais que l’environnement et les chocs effacent, la conscience ultime de la notion de structure prédictible, dont l’auteur cherche à ne pas séparer ses personnages principaux.
Dans Ubik la récurrence mémorielle de Mozart est celle de la résistance à l’environnement éclaté, Joe Chip paraît être le dernier à s’en souvenir, le dernier à connaître quelque chose d’autre que ce qui lui est proposé ou imposé, le dernier individu qui pense sa condition constructive et la sent disparaître. Dans Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, le chapitre 9 — celui qui paraît manquer significativement dans le film par rapport à l’œuvre suivante, — la musique demeure un spectacle traditionnellement établi, un protocole social (la répétition pour la scène) ; et à travers le dialogue intérieur complice que Rick entretient avec elle, elle lui procure son étoffe sociale au lieu de manifester sa séparation (dans Ubik) : un passé éduqué et un ailleurs — ce dont on cherche à doter les androïdes, dans le film où Rick est inculte. Car au cinéma, il ne connaît que ce qui est utile à son métier, les androïdes auraient plus de mémoire que lui ; il a perdu son épaisseur métaphysique, existentielle et spirituelle (au contraire, la question réversible de l’utopie augustinienne traverse Ubik), ne restent d’irrépressible et de désir qu’en des sentiments et des pulsions amoureux spontanés. On ne saurait qu’encourager à se reporter au texte littéraire original qui donna lieu à Blade Runner, puis à lire le roman suivant.


Mais le film est une œuvre en soi d’un livre considérablement réduit par le spectacle, une autre, un autre projet, simplifié pour produire son vertige, qui a trouvé cette forme finie là, pour l’extase visuelle d’un déploiement dramaturgique nouveau inspiré de la bande dessinée. Une mise en abîme du schéma dramatique par le naturalisme des effets spéciaux et la voix off (demandée par la production mais que Harrison Ford détestait) qui situe la conscience, avec le temps dilaté par l’espace et les attentes, contrairement aux critiques formulées par les producteurs de télévision et distributeurs associés de Laad, qui circule actuellement sur le web (depuis le 14 mars). Cette note dactylographiée est annotée à la main et re-datée ; récemment exhumée elle a été envoyée scannée dans le réseau social Reddit, où elle est téléchargeable. Mais cela ne change rien, sinon montrer l’irréductibilité de ce film à une seule version, un film qui sera toujours considéré comme inachevé ou éternellement à transformer, et c’est pourquoi ce film est culte, depuis un livre inaltérable où rien n’est à changer. En fait c’est la gloire du film qui a éveillé l’attention du lectorat vers cet ouvrage singulier de Dick, et l’a révélé a posteriori comme un grand livre alors qu’il n’était pas de ses plus recherchés.
Blade Runner, le film, présente un personnage héroïque célibataire/solitaire sans quête, exécutif de sa fonction sans même pouvoir choisir d’y renoncer, mais pressé d’en finir pour pouvoir cesser l’exercice de son métier (l’après indéfini peut aussi bien signifier le vide, ou la mort) ; il est dépouillé de son contexte social, comme de toute sédimentation culturelle, que seul le décor qui l’environne présente et les androïdes réalisent (la culture et/ou l’ailleurs : Roy Batty — qu’est-ce que Rick saurait des splendeurs lointaines et de la puissance onirique de s’en souvenir, si Roy avant de mourir n’évoquait sa propre vie et ses voyages ? — la mémoire : Rachael Rosen — ce n’est pas seulement ce qu’elle tient de ses implants mais ce qu’elle exerce pour tenter d’en former elle-même un passé cohérent, — fuir avec Rachael au lieu de la tuer est peut-être un salut contre la folie. Ici, ce sont les androïdes qui portent la dimension post-historique des humains, simplement elle ne peut les rendre sages parce que la connaissance de leur dépendance à l’humain entrave leur possibilité d’avenir, ce qui les affole et les rend dangereux, ils sont des existants schizophréniques ; alors que dans Ubik c’est une menace semblable qui envahit l’étant Joe Chip. L’accès à la folie de Joe Chip dans Ubik, — ce n’est plus l’entropie mais son point de dépassement réversible (le temps à reculons) qui l’environne ou en donne la mesure. À cause de la simplification dramatique de Rick Deckard / Harrison Ford certains ont vu en Rick un androïde d’une autre sorte.
Tout au contraire dans le roman qui a inspiré le film, Rick est d’emblée présenté chez lui au réveil, en compagnie de son épouse Iran et il est question du mouton électrique peu coûteux qui remplace celui qui est mort du tétanos, car les animaux naturels sont extrêmement chers (ils marquent une hiérarchie sociale ; ce qu’il en reste dans le film est le serpent synthétique de Zhora, la Nexus-6 tatouée). En quelque sorte, dans le livre il a une maison, une famille, un statut de classe, un environnement géographique. Rien de tout ça dans le film sinon l’emprunt de la poussière (la poussière de la pollution atomique, qui maintient l’obscurité, et la pluie incessante pour y remédier), mais ce n’est pas pour nuire à son rôle de flic tueur, au contraire, c’est pour le limiter à cette attribution spécialisée, afin de révéler l’attrait des androïdes.


L’entropie du développement techno-bio-génétique entraîne sa disparition, à travers la nécessité de détruire ces équipements pour des raisons de sécurité (le rôle du policier prédateur est de devoir détruire les androïdes, et de toutes façons ceux-ci détruisant leurs propres créateurs scientifique et appliqué effectuent une régression quasiment irréversible). Spécifiquement dans le film, la musique comme sens des personnages est absente (la musique du film est strictement illustrative ou décorative).
La disparition du symbole lié à la musique dans le film Blade Runner procède d’un choix exécutif du scénario, l’omission déjà citée du chapitre 9 du livre. L’ellipse de cet événement situé au théâtre lyrique, où Rick amateur d’opéra doit pourtant trouver une androïde en scène, ne fait pas seulement disparaître du film la citation de la musique ancienne comme trace d’une structure de l’intelligence humaine et de son temps d’épreuve sur terre (l’initiation maçonnique dans l’opéra de Mozart), et trace d’une transmission de la culture (peu importe qu’elle soit enseignée ou auto-contractée), mais avec elle toute la critique de l’oubli dont elle est l’objet. L’oubli, qui dans Ubik s’exprime par l’effort soutenu de parvenir à se citer à l’esprit une musique classique, pas n’importe laquelle mais encore une fois celle de Mozart, file une métaphore de la perte de la pensée, dont l’enjeu pour Joe installe chez le lecteur une expérience émotionnelle de l’entropie.
Dans Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? il s’agit simplement non plus de la voix de Mozart en Joe, mais de l’identité socio-culturelle de Rick, intégré à travers le signe de sa reconnaissance du livret de La flûte enchantée, dans la voix de la chanteuse androïde qui répète si bien Pamina, au théâtre, et qu’il faudra néanmoins détruire. Ce qui aurait pu informer poétiquement plutôt que pathétiquement le paradoxe éthique / non éthique de la question de vie et de mort de Rachael, dans le film (puisqu’elle y demeure un existant du bien).
Dans l’ouvrage littéraire, Rachael au contraire d’aider commence à tuer pour d’autres raisons que sauver un tiers — elle tue le mouton noir (la chèvre) de Rick et de sa femme Iran, et par quoi se fonde le titre du roman. Ce qu’il reste du sacrifice du mouton. Et dans le livre même la qualité messianique du crapaud, survivance de la quête, est anéantie par le fait qu’Iran découvre que Rick ait été dupe d’un crapaud artificiel, ce qui annonce Ubik — pas seulement le titre et l’œuvre mais le produit vanté par les affiches qu’elle contient (un signe omniprésent et omnipotent sous tous états)...
Un monde désespéré où la poésie ne signifie plus son propre symbole. Et pour mémoire de l’imprudence d’Orphée : l’art ou l’amour.
Pourtant, en 1980, Ubik, éclairant Do Androids Dream of Electric Sheep ?, avait déjà paru. (L. D.)
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[5Citation tronquée d’une réplique de La flûte enchantée (acte premier) ; la voici entière extraite du livret traduit en français (source laurentremise.typepad.fr) :

Pamina et Papageno (riant) :

Si tout brave homme
Avait un tel carillon,
Sans peine il ferait alors
Fuir tous ses ennemis
et il vivrait tranquille,
avec tous en harmonie.
Car seule l’harmonie de l’amitié
adoucit toutes les peines,
et sans la sympathie
il n’est pas de bonheur sur terre.

[6Avants-derniers vers du poème de William Butler Yeats The Song of the Happy Shepherd extraits du cycle Crossways (1889), cités par Philip K. Dick en premier exergue de son roman Do Androids Dream of Electric Sheep ? (et ainsi traduits en note dans l’édition française). La citation originale :

And still I dream he treads the lawn,
Walking ghostly in the dew,
Pierced by my glad singing through,

[7Dépêche de l’agence Reuter citée par Philip K. Dick en second exergue de son roman Do Androids Dream of Electric Sheep ? (ainsi traduite dans l’édition française).

[8Extrait du neuvième chapitre de l’édition française sous le titre Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, traduit par Serge Quadruppani ; éd. J.C. Lattès, col. Titres/SF, 1979.

[9Les deux contributeurs graphiques majeurs et co-fondateurs de Métal Hurlant (1975) et des éditions Les humanoïdes associés (1974), avec le journaliste et scénariste Jean-Pierre Dionnet et l’homme d’affaire Bernard Farkas, étaient Mœbius (Jean Giraud — Gir) notamment avec la bande dessinée Arzach, et Philippe Druillet, notamment avec la bande dessinée Gaïl (une aventure de son personnage Lone Sloane). Ensuite, des dessinateurs et des scénaristes comme Richard Corben, Alejandro Jodorowsky, Enki Bilal, Caza, Serge Clerc, Alain Voss, Berni Wrightson, Milo Manara, Frank Margerin, et d’autres. Ce magazine a connu des versions franchisées en plusieurs langues, publiant des artistes des pays attribués.

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