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Sur Gary Snyder Le sens des lieux. Éthique, esthétique et bassins-versants  

éditions Wildproject, 2018.

dimanche 14 juin 2020, par Cécile Vibarel

Poète et penseur écologiste américain, figure discrète de la « Beat Generation » (il côtoie Jack Kérouac, Alan Watts, Kenneth Rexroth et Allen Ginsberg) et de la « Deep Ecology », Gary Snyder est aussi connu pour être un acteur de la propagation du bouddhisme zen aux Etats-Unis (il émigre un temps au Japon et fréquente les monastères bouddhistes zen). Depuis 1969, il est installé dans la Sierra Nevada sur des terres achetées avec Allen Ginsberg pour fonder une communauté rurale où il développe et met en pratique, en contexte amérindien, ses concepts de ré-habilitation du territoire et de bio-régionalisme. Dans la lignée de Whitman et Thoreau, deux de ses références fondamentales, il apparaît aujourd’hui comme un visionnaire dans la révolution culturelle de l’écologie.

Il a publié plus de vingt-cinq livres entre 1959 et 2007 (poésie, essais, récits de voyage) et est traduit en plus de vingt langues. Il a obtenu le prix Pullitzer en 1975 pour son recueil poétique « Turtle Island » (New Direction Books, 1975). Un autre recueil important, « Montagnes et rivières sans fin » (éditions du Rocher, 1996), considéré comme son chef-d’oeuvre, propose une synthèse très personnelle de l’écriture beat et du haïku, incluant l’apport de l’écologie, de l’anthropologie et du bouddhisme.

Dans « Le sens des lieux », recueil d’une trentaine d’essais, l’auteur offre une vue d’ensemble sur un demi-siècle d’écriture et de pensée. Il y aborde tous les thèmes marquants de sa vie et de ses engagements poétique, politique, esthétique ou métaphysique. Publié en 2018 aux éditions Wildproject, sous la forme de courts essais écrits avant les années 2000, et regroupés en trois sous-ensembles : « Éthique », « Esthétique » et « Bassins versants », cet ouvrage donne à voir toute la richesse et le raffinement d’une pensée écologiste d’envergure.

L’auteur de « La pratique sauvage » (éditions du Rocher, 1999) rend compte, en particulier, de ce qu’il entend par « écriture sauvage » et appelle à une poésie engagée dans la défense des « écosystèmes sauvages ». Il propose un véritable manifeste poétique basé sur une « poétique de la nature renouvelée », ancrée dans une connaissance fine des écosystèmes naturels et dans « le langage en tant que système sauvage, l’esprit en tant qu’habitat sauvage, le monde en tant que fabrication (poème), le poème en tant que créature de l’esprit sauvage ».

« Confrère électif » de Kenneth White, dont ce dernier lui a consacré un chapitre dans son livre sur la poésie américaine « Le Gang du Kosmos » (éditions Wildproject, 2015), Gary Snyder s’inscrit, aux côtés d’Allen Ginsberg, de William Carlos Williams ou de Robinson Jeffers dans ce que K. White appelle une « poétique du monde ouvert ». Un sens de l’espace qui pointe vers une conscience cosmique. Whitman, précurseur de ce « gang » poétique, écrivait déjà dans la préface de 1855 à ses « Feuilles d’herbe » : « les poètes du kosmos pénètrent à travers toutes les interpositions, tous les subterfuges, toutes les tourmentes, tous les stratagèmes, jusqu’aux principes premiers ».

En quoi consiste alors une telle poétique du monde ouvert ?
Elle laisse la nature sauvage s’exprimer dans son énergie vitale première « sans maniérisme ni affèterie » (Whitman) mais dans une langue adéquate, créant de façon vivante et parfois humoristique des néologismes appropriés à l’expression individuelle d’une expérience. Ce langage nouveau est cependant toujours relié à la structure organique des choses et à la notion d’un ordre chaotique : « un territoire expérimental » (K. White), ce que Merleau-Ponty appelait « la prose du monde ». Ouverte, en définitive, à la « dimension océanique comme note fondamentale » (White), cette poétique vise intimement à pénétrer dans les régions les plus subtiles, par la sensation la plus nue.

Pour White, Gary Snyder est un homme de la synthèse, un « anarcho-bouddhiste-kwakiutl ». S’il est issu du mouvement « beat », autour de la « San Francisco Poetry Renaissance », il n’en fut pourtant qu’un « oiseau de passage », préférant vite se tourner vers « la floraison du Dharma » mais aussi toujours « profondément intéressé par les animaux et les traditions indiennes » afin de renouer, par l’expérience archaïque, en fait chamanique, un contact primordial avec le monde. Pour Snyder, le but ultime de cette connexion à la terre vivante, c’est le chemin du Dharma, les pratiques du Zen et celles du Tantra qui l’indiquent : « voir l’univers comme un lieu enjoué, serein et infiniment vide ».

Gary Snyder se préoccupe tout autant de la communauté réelle avec les hommes. Son engagement politique dans la « Deep Ecology » atteste d’un tel souci. Il est moins question pour lui d’apporter un soutien à un mouvement révolutionnaire existant, quel qu’il soit, que d’appeler chacun à vivre sa propre révolution dharmique.

C’est ce souci éthique et esthétique qui détermine les bases de son écopolitique : « Il semble évident que de tout temps et partout dans le monde, certaines forces sociales et religieuses ont oeuvré sur les plans écologiques et culturels pour une situation globale éclairée. (...) Puisqu’il ne semble ni possible, ni vraiment souhaitable d’arriver à quoi que ce soit de positif en ayant recours à la force, il serait préférable d’envisager ce changement comme une continuelle révolution de la conscience dont le mode opératoire ne pourra pas être les armes, mais une prise à bras-le-corps des images clés, des mythes, des archétypes, des eschatologies et de l’extase, de manière à ce que la vie vaille d’être vécue par tous, et non uniquement par ceux qui sont du côté de l’énergie transformatrice. Nous devons prendre le contrôle de la science et de la technologie et faire en sorte de mettre leur vrai potentiel et leur vrai pouvoir au service de la planète, qui - après tout, a produit l’homme, la science et la technologie. (Plus concrètement : aucune transformation sans garder les pieds sur terre) ».

Ainsi, comme l’exprimait déjà Kérouac dans ses « Clochards célestes » (dont Gary Snyder lui inspira l’un de ses personnages) : « Plus tu es proche de la matière du réel, pierre air feu et bois, mon gars, plus le monde devient spirituel ».

P.-S.

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