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Géopoétique Whitienne : Lexicologies comparées.  

Le Dictionnaire de géopoétique de Stéphane Bigeard vs L’œuvre de Kenneth White - Lexique fractal, de Muriel Chazalon (Isolato, 2019).

mercredi 27 mai 2026, par Yannick Barazer

Pour mes études géopoétiques, j’ai eu d’abord et longtemps recours au "Dictionnaire" de Stéphane Bigeard, (ancien secrétaire de l’Institut international de géopoétique, aujourd’hui secrétaire de la nouvelle association d’E. Dallaglio, "Monde Ouvert- l’itinéraire de Kenneth White"). Je salue ici son travail, publié en ligne sur le site de l’Institut International de Géopoétique, qui présente une introduction sérieuse à la pensée whitienne et qui m’a été bien utile pour en débroussailler les grandes lignes.

Il y a quelques mois, on m’a parlé du "Lexique fractal" de Muriel Chazalon (travail qui, soit dit en passant, a bénéficié du choix de Kenneth White lorsqu’il a été question de publier un dictionnaire de géopoétique). Notons également que le catalogue de l’éditeur indépendant et engagé Isolato contient plusieurs titres importants de Kenneth White, dont le "Dialogue avec Deleuze", "Investigations dans l’espace nomade", "Lettres aux derniers lettrés"...

J’ai mis un moment à le commander (à la petite librairie du coin c’est mieux). Après avoir reçu le bel et sobre objet-livre et l’avoir feuilleté avec gourmandise, je l’ai laissé mijoter un autre moment sur la pile à mon chevet en la bonne compagnie du "Devenir animal. Une cosmologie terrestre" de David Abram et de deux ou trois Gilles Clément, avant de m’y aventurer franchement.

"S’y aventurer" c’est la juste expression.

Le "lexique fractal" ouvre dès l’abord une danse et un voyage mental.
Et force est de constater que, par comparaison, le "dictionnaire" de S. Bigeard semble maintenant une collection de concepts et de néologismes, bordée et bien classée, un travail scolaire, pratique, studieux et appliqué, qui sent bon le confinement de bibliothèque mais auquel manque peut-être un souffle, une certaine amplitude et souplesse de mouvement, un certain vent du large.

Plus organique, moins académique, le Lexique fractal de Muriel Chazalon déploie une lecture et une topologie singulières de l’espace à n dimensions de l’œuvre de Kenneth White. Celle-ci apparaît un labyrinthe psycho-cosmogrammatique, reconfigurant toujours sa structure complexe, où on prend volontiers plaisir à se perdre et à laisser résonner l’écho sauvage de l’ouverture qui fait le monde de la géopoétique. Les concepts richement documentés s’approfondissent les uns les autres de renvois en renvois jusqu’à rendre sensible et opérante une intelligence dynamique et une clarté du dehors.

Si le "dictionnaire de géopoétique" situe à grands traits les coordonnées cartographiques de l’idée géopoétique, il ne donne pas à sentir les souffles du territoire. Il ’’suggère’’ l’aventure à laquelle invite la pensée de White sans jamais transcender les limites de l’exercice de la liste, du classement et de la définition. Avec le "Lexique fractal", au contraire, c’est à l’expérience réelle d’une intelligence sensible en acte à laquelle on a affaire, on y goûte le souffle incorporé d’une expérience personnelle, d’un territoire paradoxal, parcouru et toujours vierge.

Un travail intellectuel de haut-vol que je recommande autant aux débutants en géopoétique qu’à ceux qui en ont déjà intégré des bases solides. Aux premiers il permettra de défricher le champ Whitien, aux seconds il apportera un regard synthétique et articulé propre à suivre le mouvement général des rapports inter-conceptuels, à tous il donnera une idée exemplaire de la réalisation singulière d’un Grand Travail géopoétique.

Édité en 2019, on peut s’étonner du caractère plutôt confidentiel de cette œuvre, y compris dans les cercles institutionnels de la géopoétique où il est rarement mis en avant. En citant son introduction au lexique, je laisse la parole à Muriel Chazalon pour présenter sa démarche :

  Tout le travail de White est irrigué par cette "logique érotique et erratique" qui est "une tentative de suivre les lignes du monde, de penser la sinuosité des choses, la fluidité de l’univers, du multivers".
 Première raison d’être de ce lexique : recueillir, (...), les concepts clés, les signes fondateurs de cette singulière géographie mentale. Y sont présents les mots - telles ces roches diamantées surgissant du lent travail de la terre - qui ont affleuré à partir de l’ "activité nomade" de White, formant un véritable réseau sémantique, un riche champ conceptuel.
 Précisons ce que nous entendons par lexique "fractal". Dans le sens que le mathématicien Benoît Mandelbrot donne à ce mot, il est bien la fraction d’un ensemble ouvert (l’œuvre (...) de Kenneth White est ici "brisée en morceaux"), et il est entièrement "irrégulier" : sous chacun des textes discontinus et fragmentés que rassemble ce lexique se dessine, dans sa configuration, une certaine "invariance", une "auto-similitude" : coexistence de traits distinctifs qui se répètent sous plusieurs modes, à des échelles variées, diverses ampleurs et intensités, multiples foisonnements et bifurcations, déploiements extensifs... Si chaos il y a, celui-ci intervient non pas en tant que perturbation mais comme élément constitué de l’ensemble, inhérent à l’ordre même qui le régit, générant ainsi non du ’’désordre’’ mais du ‘’complexe’’, à savoir, une organisation et une compréhension du réel plus riches, plus subtiles, belles et vivantes, ouvertes.
 Son ordre intrinsèque est beaucoup moins thématique que topologique, donnant lieu à certaines connexions, affinités, correspondances, boucles, réitérations, amplifications..., ouvrant plusieurs "itinérances". Lire ce lexique devient, pas à pas, un périple, une exploration, une pérégrination, où les vocables se font tour à tour, jalon, cairn, trace, signe : chacun d’eux est un passage vers le grand large, l’étape d’un parcours nomade, l’escale d’une navigation hauturière où la « matière se roule sur elle-même avant de prendre un nouvel élan » écrivait White dans l’introduction de ’La Figure du dehors’...
 Un dernier mot : ce livre est à lire "littéralement et dans tous les sens", selon le mot d’ordre de Rimbaud. (...) (Il est) conçu pour être lu de manière transversale, une œuvre potentiellement simultanée, sans début ni fin, qui permet à la fois des références croisées entre les différentes parties, et des interactions multiples entre les parties et le tout de l’œuvre whitienne. D’une entrée à l’autre, se développe une lecture réverbérante, multiple, et dynamique, expansive et "dissipée", qui tente de correspondre au projet global de cet auteur hors du commun.

Pour conclure cette petite "lexicologie comparée", disons que le dictionnaire de Stéphane Bigeard a le mérite d’arpenter un vaste champs de concepts, d’aborder les références essentielles de la géopoétique. Si c’est indéniablement un bon dictionnaire, et j’insiste sur le fait que je l’ai pratiqué avec intérêt, malgré ses meilleures intentions et l’évidence d’un travail approfondi, il reste en dehors du champs de l’expérience, en deçà d’une certaine ouverture radicale qui fait le sel de la pensée de Kenneth White.

Le "lexique fractal" de Muriel Chazalon présente également l’ensemble des concepts whitien (avec cependant une matière plus dense, et plus de références), mais c’est surtout la mise en œuvre vivante d’une auteure engagée qui le distingue et en fait aujourd’hui une œuvre majeure de transmission de la géopoétique. Indispensable.

Yannick Barazer

P.-S.

L’œuvre de Kenneth White. Lexique fractal, Isolato, 2019.

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