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Sur L’Ordre et la Morale de Mathieu Kassovitz 

mardi 15 novembre 2011, par Cédric Bouchoucha

Mathieu Kassovitz est un cinéaste. Pas un bon cinéaste, pas un mauvais cinéaste. Il le prouve simplement, dans les premières minutes de son nouveau film, par un effet déroutant, qui peut et qui doit perturber le spectateur, afin de mieux lui faire comprendre les possibilités (aussi infimes soient-elles) du cinéma. Le capitaine Legorjus annonce à l’un de ses hommes, devant un avion prêt à partir pour la Nouvelle-Calédonie, que son père a été blessé durant une opération. Les deux hommes sont au premier plan, nets, de profil. Nous entendons leur dialogue. Puis la focale s’agrandit de telle sorte que le premier plan devienne flou, permettant à deux autres gendarmes, à l’arrière plan, d’être nets à l’image. C’est à ce moment précis que nous pouvons entendre ce qu’ils disent, alors qu’ils sont à une vingtaine de mètres de la caméra. Un tel effet peut paraître superficiel, insignifiant, peu à même d’être évoqué au sujet de L’Ordre et la Morale. Il révèle pourtant très vite que le film est et sera pensé, mis en scène, mais aussi que Kassovitz ne se laissera pas porter par un sujet historique, n’oubliant nullement ce pacte tacite avec le spectateur plongé dans le noir : nous ne sommes pas au théâtre, mais au cinéma, art de la perspective et du relief.

L’Ordre et la morale
Photo du film
© UGC Distribution

Une fois cette mise au point accomplie, le film peut s’offrir à nous, puisqu’implicitement, nous savons. Et il ne faudra pas plus de vingt autres minutes (sur les deux heures et quart du film) pour être conquis. Un plan-séquence jubilatoire présente les faits qui ont amené des membres du G.I.G.N. sur l’île d’Ouvéa, et qui nourrissaient jusqu’alors les idées les plus folles, les plus macabres. On racontait que des indépendantistes kanak avaient attaqué une gendarmerie en décapitant et en violant sur leur passage. John Ford faisait dire à un de ses personnages : Lorsque la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende. Ici, la légende du kanak sauvage n’est « belle » que pour l’armée française et le pouvoir, puisqu’elle les enfonce dans un manichéisme confortable, en pleine période d’élections présidentielles . Cette légende, dans laquelle les gendarmes – et le spectateur – vivaient, est donc balayée en un seul plan qui conjugue la présent du récit et le passé des faits (trois blessés et deux morts), arrivant à faire disparaître le capitaine Legorjus et un témoin de la scène, à dénombrer précisément le nombre de coups de feu tirés, la stratégie des kanak, et surtout, à nous faire entendre le souffle d’Alphonse Dianou, chef des preneurs d’otages, affolé par l’ampleur de son action. Au-delà de la virtuosité de la mise en scène, Mathieu Kassovitz parvient surtout à capter l’effroi succédant au coup de feu, le silence coupable après le cri.
Le capitaine Legorjus, personnage principal du film, est à la croisée de deux genres cinématographiques, et c’est sans doute ici que le film trouve sa plus grande richesse. Négociateur, il est plus à l’aise dans le thriller que dans le film de guerre. C’est tout le sens du titre : l’ordre, incarné par le pouvoir et l’armée de terre, et la morale, soutenue jusqu’au bout par les gendarmes et les kanak. Legorjus confesse même se sentir inutile face à cette situation où il est contraint de prendre les armes et de trahir sa parole. Les vagues références à Apocalypse Now appuient ce malaise ; le film de Coppola est sorti neuf ans avant les événements d’Ouvéa, et s’il n’intéresse pas Kassovitz réalisateur, il semble affecter inconsciemment le personnage qu’il incarne, et évidemment le spectateur. Par le motif de l’hélice, Legorjus voit aussi le temps qui passe, et l’urgence de la situation est constamment rappelée dans le film par un ultimatum liant les avancées des négociations avec les kanak. Par la voix-off, qu’il ne faut pas seulement assimiler à la forme du film dans ce cas précis, mais surtout à la conscience d’un personnage en quête de maxime (qui marquera plus d’une personne en salles) pour son triste apologue.

L’Ordre et la morale
Photo du film
© UGC Distribution

L’Ordre et la Morale rappelle également La Ligne Rouge de Malick, en montrant un ennemi invisible, qui peut être derrière un arbre, sur une branche, sous un feuillage. Cette tension qui alourdit les premiers pas hésitants des gendarmes est d’autant plus forte que le terrain est inconnu, tout comme l’ennemi. Si Malick évoquait la guerre du Pacifique, où le dialogue semblait impossible (pas de négociation à Guadalcanal), Kassovitz s’attache à filmer le dialogue, la médiation possible entre deux hommes (Legorjus et Dianou) que la propagande veut séparer. Mitterrand insistait durant le débat télévisé sur l’importance du dialogue avec le peuple kanak, alors qu’au même moment, il avait signé l’ordre d’assaut prévu le lendemain. Dans le plan-séquence de l’attaque de la gendarmerie, le souffle d’Alphonse Dianou était audible. Durant l’assaut final, c’est celui de Philippe Legorjus qui lui fait écho. C’est cette certaine idée du dialogue (dans la douleur) qui est ironiquement reprise par Mathieu Kassovitz. Deux hommes et un même souffle durant une bataille : celui de la peur et du regret.


L’ORDRE ET LA MORALE par ragga-spyrotrash

P.-S.

L’Ordre et la morale

Date de sortie cinéma : 16 novembre 2011

Réalisé par Mathieu Kassovitz

Avec Mathieu Kassovitz, Iabe Lapacas, Malik Zidi, plus

Année de production : 2010

Synopsis : Avril 1988, Île d’Ouvéa, Nouvelle-Calédonie.
30 gendarmes retenus en otage par un groupe d’indépendantistes Kanak.
300 militaires envoyés depuis la France pour rétablir l’ordre.
2 hommes face à face : Philippe Legorjus, capitaine du GIGN et Alphonse Dianou, chef des preneurs d’otages.
À travers des valeurs communes, ils vont tenter de faire triompher le dialogue.
Mais en pleine période d’élection présidentielle, lorsque les enjeux sont politiques, l’ordre n’est pas toujours dicté par la morale...
Une épopée violente et trouble qui marque le retour de Mathieu Kassovitz devant et derrière la caméra.

1 Message

  • Sur L’Ordre et la Morale de Mathieu Kassovitz 17 novembre 2011 04:32, par Louise

    Cher Cédric,

    Ce n’est pas que Kassovitz soit un bon ou un mauvais cinéaste, c’est qu’il soit un auteur de cinéma et ça, c’est plus compliqué à voir sous les effets spectaculaires et les références ou les plagias que chacun croit trouver dans ce film en fait qui égarre. Si on a le courage de vous lire jusqu’au bout on a envie de voir le film. C’est sûr que c’est mieux que la critique de Bruno Icher dans Libération Next, qui lui alors ne comprend rien de rien au langage filmique de L’ordre et la morale, en réalité un film sur la trahison et c’est pourquoi il culmine dans la scène de l’assaut, qui condense tout ce qui la précède, y compris les dialogues, le son, les cadres les travelling panoramiques au steadicam en plans serrés ce désordre du temps dans la fragmentation de l’espace, la plasticité même de la trahison ; je trouve que c’est un film d’une rare rigueur constructive du début à la fin, seulement on ne le comprend qu’à la fin. Mais c’est un film dépressif, oxydé, par la trahison : de l’ordre donné au GIGN sans l’informer de la présence de l’armée à la trahison de Legorjus en passant même par celle de Mitterrand, du FNLKS, de Diallo lui-même qui a fait des morts alors qu’il ne devait pas en faire, des militaires et de Pons, de Chirac, qui trahissent simplement l’autorisation républicaine, et qui limitera l’enthousiasme du public parce que l’humain le plus généreux trahit et l’humain est tragique. C’est du grand Kassovitz et ceux qui y voient Coppola ou Malick, je crois qu’ils sont à côté du sujet, parce que le film est organique et ne requiert que les moyens qui sont nécessaires à faire émerger le récit de la trahison par le découpage et les cadres, sans le rendre un discours. Il faut absolument aller voir ce films qui est subtile et fait un travail sous-terrain dans la sensibilité de celui qui le voit.

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