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Le Songe d’une nuit d’hiver / Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick. 

lundi 27 septembre 2010, par Cédric Bouchoucha

Eyes Wide Shut n’est pas un film sur le sexe mais sur le couple. Bêtement considéré comme le film osé de Kubrick, ce dernier film est représentatif de la post-modernité, puisqu’il rend l’instant « au présent », quitte à faire disparaître les identités, ou à les simplifier. La longue séquence de l’orgie, l’une des plus belles de toute l’œuvre du cinéaste, en est une saisissante illustration.

Le film raconte l’histoire d’un homme qui n’arrive pas à tromper sa femme. Après une révélation douloureuse de sa femme (le fantasme de l’adultère), le mari, Bill, un docteur aisé et sûr de lui, erre une nuit entière dans les rues de New-York où il sera le témoin de tous types de luxure : pédophilie, travestissement, prostitution, sexualité de groupe. Ayant retrouvé un ancien ami d’université, aujourd’hui pianiste, il sera introduit dans une soirée masquée, où les rapports sexuels succèdent à une mise en scène religieuse, ou plutôt sectaire. C’est durant cette séquence que la post-modernité du film est flagrante : masqués, les participants perdent toute identité. Ils ne cherchent plus à être eux-mêmes mais à véhiculer une image d’eux. Celle de Bill est involontairement simple, le costume ayant été acheté en urgence ; il ne peut faire preuve d’autorité. Celui du maître de cérémonie, en revanche, attire immédiatement les regards : rouge parmis les noirs, chantant parmi les muets, acteur parmi les spectateurs, il semble davantage être un metteur en scène qu’un acteur. Les corps nus des femmes ne permettent pas pour autant de dire qu’elles sont dévoilées, puisqu’elles ne sont pas démasquées. Réduites à des seins, des fesses et des cheveux, elles n’ont qu’une seule utilité sociale : accompagner des hommes, masqués eux aussi, mais toujours couverts. Le baiser, puisqu’il est ici une image du baiser (deux masques ne peuvent permettre un contact des lèvres), devient une simple fonction sociale, à nouveau : celle d’inviter un homme. Mais pour Bill, ces codes ne seront pas tout à fait les mêmes…

Il semble tout d’abord reconnu, par un homme au balcon, qui le salue de la tête. Puis la femme qui vient l’embrasser finit par lui parler en lui sommant de quitter les lieux. Reconnu dans une masse anonyme, Bill n’a rien du simple pervers sexuel. Sa perversité se mesure plutôt dans le voyeurisme et la curiosité, la même que celle de Jefferies dans Fenêtre sur cour. Cependant, ce regard voyeuriste est enveloppé d’une couche supplémentaire, primordiale ici : le regard du témoin. Il ne faut pas oublier que Jefferies n’a jamais vu Thorwald tuer sa femme. Bill n’agit jamais. Que ce soit dans la rue avec les jeunes qui le bousculent, dans l’appartement de la prostituée qu’il paye pour rien, dans celui de la fille d’un patient qui vient de mourir et qui l’embrasse, à la réception où il est en compagnie de deux jeunes et belles tentatrices ou dans ce château, décor d’une orgie, il se contentera simplement de voir les choses[1]. Ce n’est donc pas un hasard si la chanson Stranger in a night se fait entendre au bout de quelques minutes, après que Bill ait vu les choses.

Mais par la suite, ça sera au voyeur d’être vu. Conduit dans la pièce de la cérémonie religieuse, tous les spectateurs le regardent. Leurs masques ne permettent pas de faire passer une quelconque émotion. Aussi Bill cherchera-t-il des preuves de compassion auprès de l’auditoire face à l’absurdité de la situation quand, après lui avoir demandé d’ôter son masque, on lui ordonne de se déshabiller. Le public, masqué, couvert par son anonymat, ne pourra aider Bill, désemparé. Lorsqu’ils s’expriment, ce sont des murmures qui viennent rompre le silence.

Si Shining avait révolutionné l’horreur en se situant dans des décors clairs, Eyes Wide Shut a quant à lui le mérite de déplacer l’onirisme le plus réaliste, mais le plus invraisemblable, en plein jour. Ainsi, peu après l’inquiétante cérémonie, Bill rend son costume dans le magasin où il l’a loué, et dans lequel la veille, la fille du propriétaire, mineure, était découverte par son père en sous-vêtements avec deux employés travestis. Le changement radical de l’attitude du père, bienveillant à l’égard de sa fille et de ses deux employés (alors qu’il voulait appeler la police la veille) n’a rien de vraisemblable, même s’il est couvert par le vice[2]. Cette surprise peut trouver son explication dans l’absence du masque, pourtant loué avec le costume. Retrouvé plus tard sur le lit conjugal, il aura un double-sens : le complot, ou le rêve inexplicable. En prenant partie pour la deuxième solution, le film rejoint cette catégorie d’œuvres qui se ressentent plus qu’elles ne se comprennent. Le cerveau abandonné, les sens décuplés, l’expérience des films de Lynch, Godard, ou dans ce cas Kubrick peut alors être totale. Il est possible que le masque posé sur le lit conjugal soit une preuve de complot, que la femme du docteur soit même complice, mais le film va bien au delà de ces quelques interrogations[3].

Eyes Wide Shut propose surtout de suivre les tourments d’un homme qui veut mais qui ne peut pas tromper sa femme. D’abord parce qu’il prétend l’aimer. Ensuite parce que cet hypothétique adultère trouve sa source dans la vengeance (d’un adultère de sa femme Alice qui n’a jamais eu lieu mais qui a été souhaité), et non dans le désir. Aussi, et enfin, parce que le couple vit avec un déséquilibre social, qui peut faire naître jalousie et lassitude. Bill est un riche docteur[4] alors que sa femme Alice est chômeuse. Tout le confort matériel vient donc de lui, et Alice se retrouve dépendante de son mari, qu’elle l’aime ou non. Alice est donc le personnage instable, que l’on ne peut cerner. Kubrick illustrera ce dangereux antagonisme dès les premières minutes du film, lorsque le couple est convié à une grande soirée. Bill est accompagné de deux jeunes femmes qui ne semblent pas cacher leurs intentions. Alice danse avec un homme qui ne dissimule pas non plus son ardeur. Visiblement, le mari et la femme sont confrontés aux mêmes personnes, et pourtant, ils ne sont pas filmés de la même manière. Alors que Bill, intègre vis-à-vis de sa femme, ne compte pas donner suite à sa rencontre, Alice est faussement charmée par son cavalier. Elle est ivre et se sent désirée ; la caméra tourne beaucoup plus rapidement autour des deux danseurs, alors qu’elle est presque fixe sur Bill. Les deux personnages ne sont visiblement pas les mêmes, leur approche est donc toute différente.

De plus, Alice s’expose facilement à l’ivresse. Pour échapper à son apparente situation de faiblesse, peut-être. C’est elle qui boira la première coupe de champagne du film, et c’est elle qui roulera et fumera un joint[5].

Cette faiblesse est toutefois relative ; si Alice ne vit pas sur ses revenus (inexistants) mais sur ceux de son mari, c’est elle qui semble la plus apte à tromper son mari, faible car amoureux. Et pourtant, c’est bien lui qui frôlera l’adultère, en devenant obsédé par ce besoin de se sentir désiré qui semblait jusqu’alors inébranlable, et en finissant témoin de ses propres fantasmes et hallucinations. En avouant tout à sa femme, il avoue par la même occasion sa fidélité. Réconciliés et lucides, ils savent que leur ménage n’est pas en péril et que seules des obsessions tenaces et vicieuses les ont fait douter. Le cinéma du relatif, propre à Kubrick, trouve ici sa fin dans une conclusion des plus malicieuses ; il ne leur reste plus qu’une chose à faire : baiser[6].

P.-S.

[1] Il affirmera au cours de la soirée : Well, I’ve had a very interesting look around.

[2] Le père sous-entend en effet qu’il pourrait louer les « services » de sa fille au docteur.

[3] Toutefois, ce qui est indéniablement intéressant dans tout film, c’est sa forme. Ici, aucun fondu enchaîné ne fera le lien après la séquence de l’orgie, jusqu’à ce que Bill décide de revenir au château. De simples cuts entre chaque séquence, soit le même procédé que pour l’adultère imaginé de la femme par son mari.

[4] Déduction faite lorsque l’on observe qu’il peut s’administrer les services d’une baby-sitter pour sa fille et gaspiller fréquemment son argent, que ce soit avec la prostituée, le « dérangement » du costume loué très tard la nuit, les nombreux et longs trajets en taxi.

[5] Le mari ne fait qu’expirer la fumée, nous ne le voyons jamais fumer, et lorsqu’il boit, c’est uniquement pour trinquer avec un ami, alors qu’Alice boit sa coupe d’une seule traite.

[6] Fuck étant le dernier mot du dernier film de Stanley Kubrick, décédé une semaine après la fin du montage d’Eyes Wide Shut.

1 Message

  • C’est une interprétation que je trouve personnellement convenue dans ce qu’elle reste finalement loyale à la source de la "Nouvelle rêvée" de Arthur Schnitzler.

    Comme si nous étions ici dans une version d’affects actuels, plutôt qu’une ouverture (une anamorphose) sur la dimension subversive dans l’environnement de son existence publique à la fin du siècle dernier et non du précédent.

    La dimension qui me paraît absente de l’analyse ici est celle qui relève d’une critique du pouvoir (à travers la déconstruction du désir menant au pouvoir). Et critique des classes politiques américaines agissant dans l’Etat, ainsi que celle de l’ascenceur social vers le pouvoir à travers des rites à chaque étage.

    Il y a du début à la fin ce double dialogue : désir érotique et désir de secret. Ce pourrait être une métaphore des Skull and Bones par exemple (mais ce serait réduire ce film à une anecdote plutôt qu’ouvrir à toute la question soulevée sur l’Etat postmoderne)... Faire l’ellipse de la question du pouvoir — du pouvoir comme désir — s’agissant de soirées secrètes dûment hiérarchisées me paraît vraiment lacunaire...

    Il y a même le meurtre possible, (la pression mafieuse protégeant le secret et assurant l’obéissance) et les guerres, pouvant au contraire désigner le point visionnaire de ce film produit en 1999, quelques années avant l’événement du 11 septembre 2001 (toujours indécelable de nos jours). Événement qui entraîna la réalisation du monde global sous la direction militaire US recourant à l’activité des services services secrets en réseau — et ses lobbies meurtriers capables d’exterminer des Etats et des populations au nom de la sécurité (motif visible du motif caché). Où l’érotisme installe une métaphore de l’initiation élitiste par rapport à l’objet du secret... que l’on retrouve donc, pourquoi pas, dans les lobbies du pétrole requérant le Pentagone avec Bush Jr au pouvoir, via la continuité opérationnelle d’un Dick Cheney, par ex.

    Kubrick n’ayant jamais été à côté du fond politique des événements de ses films non en y engageant de l’opinion mais un fond symbolique sur l’absence de dialectique entre les libertés le pouvoir et l’émotion, comme cas extrême du risque, en l’explorant radicalement (ici psychanalytiquement), à propos de l’interdit, de la répression, de l’insoumission, et des non dits de l’histoire...

    A travers l’expression des affects ce pourrait bien être ici l’exploration de la curiosité d’accéder au secret confondu avec le désir de sa quête. Il y a toute une lecture sociale du cursus, de l’opportunisme, de l’initiation, et de la requête des affects dans la course au pouvoir faisant feu de tout bois des êtres, qui procurent à ce film toute sa violence. Avec une hiérarchie non seulement parmi les dominants mais parmi les dominés (entre la call girl et l’épouse par exemple — la variation des intensités de la drogue étant le concept qui les relie dans le même champ sémantique des dominées même s’il pouvait y avoir un jeu de manipulation ou de séduction de la part de l’épouse). La question du pervers bien sûr entre en jeu, c’est indéniable — cela fait partie de la course.

    Je trouve cet article très intéressant mais il ne se pose pas assez de questions, en reste à une interprétation de surface certes fouillée, mais cachant la profondeur ("eyes wide shut" pourtant désigne y compris tout ce que le film ne rend pas visible ;-) C’est un film à clé et la clé est dans le titre.. Car il ne faut pas oublier que Kubrick est aussi l’auteur de Dr Folamour dont le titre original est justement — "étrange, Watson" — Dr Strangelove (1964), en quoi Eyes Wide shut serait une intégration de tout le cinéma de Kubrick depuis Lolita (1962) suivi deux ans après par Folamour à propos de la guerre nucléaire, en passant par Orange mécanique (après que nous soyons revenus vers Les sentiers de la gloire — notamment réquisitoire intense contre le pouvoir militaire et au-delà contre la raison d’Etat).

    Je ne me livre pas ici à une analyse dans ce sens mais à un résumé des potentiels de lecture dans ce sens. Il ne faut pas rester dans le naturalisme du sujet qui, chez Kubrick, est toujours la surface tapageuse d’un univers en profondeur, caché — néanmoins décelable car induit par des indices. Eyes wide Shut ce que l’on en voit ne serait que la pointe de l’iceberg.

    Bien sûr l’es intuitions prédictibles ne peuvent s’exprimer que par métaphore et non par récits explicites. C’est cela qui fait les artistes ou les poètes visionnaires, de parvenir à l’exprimer de cette façon sans se fourvoyer dans les prophéties.

    J’ai l’impression que la lecture du film dans cet article est très générationnelle — et du coup ma critique de l’article aussi, donc nous sommes quittes, j’espère qu’à nous deux la lecture devient transgérationnelle ?...

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