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L’Évangile selon Walt Whitman 

mercredi 30 juin 2010, par Oscar Wilde (1854-1900)

« Nul ne comprendra mes vers, s’il tient à y voir une œuvre littéraire,... ou s’il vise uniquement l’art et l’esthétique. Brins d’herbe... a été avant tout l’efflorescence de ma nature émotionnelle et d’une autre nature personnelle,—une tentative, depuis le commencement jusqu’à la fin, de fixer une Personne, un être humain, (moi-même dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, en Amérique) librement, pleinement, sincèrement. Je n’ai pu découvrir dans la littérature en cours aucune autre peinture analogue qui me satisfit ».

C’est en ces termes que Walt Whitman nous définit la véritable attitude que nous devrions prendre en face de son œuvre.

Il a, en effet, une vue bien plus saine de la valeur et du sens de cette œuvre que ne peuvent se vanter de la posséder soit ses éloquents admirateurs, soit ses bruyants détracteurs.

Son dernier ouvrage : « Brindilles de Novembre »,—tel est le titre qu’il lui donne,—publié dans l’hiver de la vie du vieillard, nous révèle, non point à vrai dire, la tragédie d’une âme, car la dernière note en est une de joie et d’espoir, et de noble, d’invincible foi en tout ce qui est beau et digne d’une telle foi,—mais à coup sûr, le drame d’une âme humaine.

Il expose avec une simplicité pénétrée à la fois de douceur et de force, le récit de son développement spirituel, du but et du motif qui ont donné à son œuvre sa manière et son sujet.

Son étrange mode d’expression apparaît en ces pages, comme le résultat d’un choix délibéré en pleine conscience.

Le « barbare coup de gosier » qu’il a jeté par-dessus « les toits du monde », il y a bien des années, et qui arracha aux lèvres de M. Swinburne un si hautain panégyrique en vers et une censure aussi bruyante en prose, se montre ainsi sous un jour qui sera entièrement nouveau pour plus d’un.

En effet, Walt Whitman est artiste presque dans son parti-pris d’écarter l’art.

Il s’est efforcé de produire un certain effet par certains moyens, et il a réussi.

Il y a bien de la méthode dans ce que beaucoup de gens ont appelé sa folie, et certains se figureront peut-être en effet qu’il y en a trop.

Dans l’histoire de sa vie, telle qu’il nous la raconte, nous le trouvons, à l’âge de seize ans, commençant une étude précise et philosophique de la littérature.

« En été et en automne, j’avais l’habitude d’aller passer, une semaine, sans interruption, à la campagne, ou sur les rives de Long-Island.

« Là, en présence des influences de plein air, je parcourus, d’un bout à l’autre, l’Ancien et le Nouveau Testament, et j’absorbai, (probablement d’une manière plus avantageuse pour moi, que je ne l’eusse fait dans une bibliothèque, ou dans une chambre close—il y a tant de différence, selon l’endroit où on lit) Shakespeare, Ossian, les meilleures traductions que je pus me procurer d’Homère, d’Eschyle, de Sophocle, les vieux Nibelungen allemands, les antiques poèmes hindous, et un ou deux autres chefs-d’œuvre, entre autres celui du Dante.

« Le hasard fit que je lus la plus grande partie de ce dernier dans une vieille forêt.

« Pour l’Iliade... je la lus pour la première fois d’un bout à l’autre sur la presqu’île d’Orient, à l’extrêmité Nord-Est de Long-Island, dans un creux de rocher et de sable abrité, la mer de chaque côté.

« Depuis je me suis demandé pourquoi je n’ai point été accablé par ces maîtres puissants.

« C’est probablement parce que je les lisais, ainsi que je l’ai décrit, bien face à face avec la Nature, en plein soleil, devant la vaste perspective d’un paysage pittoresque, ou des flots de la mer ».

L’amusante boutade de dogmatisme, où Edgar Allan Poë nous dit qu’étant donné nos occasions et notre époque, « il ne peut rien y avoir de mieux qu’un poème » le fascina.

« Déjà la même pensée m’avait hanté l’esprit, dit-il... mais l’argument de Poë acheva l’œuvre et me la démontra ».

La traduction anglaise de la Bible paraît lui avoir suggéré la possibilité d’une forme poétique qui, tout en retenant l’esprit de la poésie, serait affranchie des entraves de la rime, et de tout système défini de métrique.

Après avoir déterminé jusqu’à un certain point ce qu’on pourrait appeler la technique du Whitmanisme, il se mit à rêver profondément sur la nature de cet esprit qui devait donner la vie à cette forme étrange.

Le point central de la poésie à venir lui sembla être nécessairement, « une identité de corps et d’âme, une personnalité », laquelle personnalité, ainsi qu’il nous le dit franchement « serait moi-même, ce que je décidai après maintes considérations et réflexions ».

Toutefois il fallait un stimulus nouveau pour créer, pour révéler réellement cette personnalité, sentie d’abord d’une façon très vague.

Cela se fit grâce à la guerre civile.

Après avoir décrit les nombreux rêves, les passions de son adolescence et des débuts de son âge viril, il reprend :

« Néanmoins ces choses-là et bien d’autres encore n’auraient peut-être abouti à rien, s’il ne m’avait pas été donné pour une nouvelle expression nationalement déclamatoire un stimulus brusque, vaste, terrible, direct et indirect.

« Il est certain, dis-je, que j’avais déjà fait quelques pas, que seule l’explosion de la guerre de Sécessions, ce qu’elle me montra, comme à la lueur des éclairs, que les profondeurs émotionnelles qu’elle sonda et agita (naturellement pas dans mon cœur seul, je l’entends bien, mais dans des millions d’autres, comme je le vis clairement), l’éclat aveuglant, la provocation des tableaux de cette guerre, de ses scènes, furent les raisons finales d’existence d’une poésie autochthone et passionnée.

« Je descendis sur les champs de bataille de la Virginie... Désormais je vécus dans le camp,—je vis de grands combats, et les jours et les nuits qui les suivirent,—je participai à toutes les fluctuations, à la sombre tristesse, au désespoir, au réveil de nouveaux espoirs, au retour du courage—la mort affrontée avec empressement,—à la cause aussi,—à la durée et aux faits de ces années d’agonie et de jours livides,—vraies années de parturition de cette Union désormais homogène.

« Sans ces deux ou trois ans et les épreuves qu’elles firent traverser, les Brins d’herbes n’auraient pas vu le jour ».

Ayant ainsi obtenu le stimulus nécessaire pour faire vivre et animer ce moi personnel, qui un jour ou l’autre aurait à prendre l’universalité, il chercha à découvrir de nouveaux accents poétiques, et allant plus loin que la simple passion pour l’expression, il visa à la « suggestivité » tout d’abord.

« Je finis, je polis peu, ou pas du tout, et je ne le pouvais pas en restant conséquent avec mon plan.

« Le lecteur ou la lectrice auront leur part de travail, tout comme j’ai eu le mien.

« Je ne cherche pas tant à constater, à développer un thème, une pensée, qu’à vous porter, lecteur, dans l’atmosphère du thème, ou de la pensée,—pour que vous poursuiviez votre propre vol. »

Un autre mot-tremplin est Camaraderie et d’autres mots-signes Bonne chère, Contentement, Espoir.

C’était l’individualité que Walt Whitman cherchait particulièrement.

« Du commencement jusqu’à la fin, j’ai fait porter l’effort de mes poésies sur l’individualité américaine, pour l’assister,—non seulement parce qu’elle est une grande leçon dans la nature, dans l’ensemble de ses lois généralisantes, mais encore comme contrepoids aux tendances niveleuses de la démocratie—et pour d’autres raisons.

« Me défiant des conventions ostensibles littéraires et autres, je chante franchement « le grand orgueil que l’homme ressent de lui-même » et j’en fais plus ou moins le motif de presque tous mes vers.

« Je crois cet orgueil indispensable à tout Américain.

« Je ne le juge point incompatible avec l’obéissance, l’humilité, la déférence et le doute de soi ».

Il fallait aussi trouver un thème nouveau dans la relation des sexes, conçue sous une forme naturelle, simple et saine, et M. Walt Whitman proteste contre la tentative que fit le pauvre M. William Rossetti pour traiter son vers à la Bowdler[1] et l’expurger.

« A un autre point de vue, les Brins d’herbes sont franchement le poème de l’amour et de la faculté d’aimer—bien que des sens, qui, d’ordinaire, n’accompagnent point ces mots, soient toujours derrière eux et doivent se montrer en temps opportun, et tous sont l’objet d’un effort pour les soulever jusqu’en une atmosphère et une lumière différente.

« Au sujet de ce trait rendu intentionnellement palpable dans quelques vers, je dirai seulement que le principe qui s’applique à ces vers donne si bien le souffle à toute entreprise que la presque totalité de mes poésies auraient pu n’être jamais écrites, si ces vers en avaient été omis...

« Si certains faits et symptômes de sociétés sont universels... rien n’est plus rare dans les conventions et dans la poésie moderne, que leur acceptation normale.

« La littérature mande sans cesse le médecin pour le consulter, pour se confesser, et sans cesse elle recourt aux faux-fuyants, aux langes des suppressions au lieu de cette « héroïque nudité » qui seule peut servir de base à un diagnostic sincère.

« Et en ce qui concerne les éditions futures des Brins d’herbes (s’il y en a) je profite de l’occasion présente pour donner à ces lignes la confirmation définitive de convictions, de répétitions volontaires après trente ans, et pour y interdire ici-même, autant qu’un mot de moi peut le faire, toute mutilation ».

Mais au-delà de tous ces accents, éclats d’âme, motifs, il y a le hautain courage qui fait accepter avec grandeur et franchise toutes les choses qui méritent d’exister.

Il désirait, dit Walt Whitman, « formuler un poème où chaque pensée, chaque fait, serait strictement ou indirectement, ou impliquerait, une croyance formelle en la sagesse, la santé, le mystère, la beauté de tout ce qui s’accomplit, de tout objet concret, de toute existence humaine ou autre, en se plaçant au point de vue non seulement de tous, mais de chacun ».

Ses deux assertions finales sont que « la poésie vraiment grande est toujours... le résultat d’un esprit national, et non le privilège du petit nombre des gens cultivés, de l’élite » et que « les chants les plus forts et les plus doux ne se sont pas encore fait entendre ».

Telles sont les vues contenues dans l’Essai du début : « Regard en arrière sur les routes parcourues », ainsi qu’il l’intitule.

Mais il y a dans cet attrayant volume un grand nombre d’autres essais, quelques-uns sur des poètes, comme Burns et Lord Tennyson, pour lesquels Walt Whitman professe une admiration profonde ; ou sur des acteurs et chanteurs d’autrefois (Booth l’aîné, Forest, l’Alboni et Mario sont ses principaux favoris) ou sur les Indigènes Indiens, sur l’élément espagnol dans la nationalité américaine, sur le slang de l’Ouest, sur la poésie de la Bible, et sur Abraham Lincoln.

Mais Walt Whitman n’est jamais mieux dans son élément que quand il analyse lui-même son œuvre et fait des plans pour la poésie de l’avenir.

Pour lui, la littérature a un but social nettement défini.

Il cherche à construire les masses, en « construisant » de grandes « individualités ».

Et cependant la littérature elle-même doit être précédée par de nobles formes de vie.

« La meilleure littérature est toujours le résultat de quelque chose de plus grand qu’elle.

« Elle est non pas le héros, mais le portrait du héros. »

Avant qu’il y ait de l’histoire ou un poème à enregistrer, il faut que des faits se soient accomplis.

Assurément, il y a dans les idées de Walt Whitman une large vision, une vigoureuse santé, un bel idéal éthique.

Il ne doit nullement être rangé parmi les littérateurs professionnels de son pays, les romanciers de Boston, les poètes de New-York, etc.

Il occupe une place à part, et la valeur principale de son œuvre est dans ce qu’il prophétise, non dans ce qu’il accomplit.

Il a commencé un prélude à des thèmes plus amples.

Il est le héraut d’une ère nouvelle.

En tant qu’homme, il est le précurseur d’un type futur.

Il est un facteur dans l’évolution héroïque et spirituelle de l’être humain.

Si la Poésie a passé à côté de lui, la philosophie lui accordera son attention.

P.-S.

NOTES :

[1] Thomas Bowdler (1735-1823), éditeur d’éditions expurgées des classiques. (Note du traducteur).

Texte extrait de "Derniers Essais de Littérature et d’Esthétique", AOÛT 1887-1890, Traduction d’ALBERT SAVINE

Publié chez P.-V. STOCK & Cie, ÉDITEURS, 1913.

2 Messages

  • L’Évangile selon Walt Whitman 4 juillet 2010 18:16, par h

    c’est la première fois que je vois "brins d’herbe" au lieu de "feuilles d’herbes" qui me paraissait tellement loin du français courant ! ce bon sens me remplit de joie. merci (et pardon pour ce commentaire au ras des pâquerettes !).

    Voir en ligne : l’Evangile selon Walt Whitman

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    • L’Évangile selon Walt Whitman 24 août 2010 23:51, par Guillouët

      "Leaves of grass" aussi est une invention de Whitman en anglais.
      Whitman n’est pas toujours excellemment traduit mais on n’a jamais trouvé mieux que "Feuilles d’herbe".
      "Brins…" est une tentative courageuse mais peu créatrice de sens.

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