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Rencontre avec Robert Walser 

lundi 12 mars 2012, par Bernard Deglet (Date de rédaction antérieure : 26 février 2009).

Je n’ai pas pu entrer en Suisse. Un œil de douanier a sélectionné mon véhicule dans le flux, son bras m’a fait signe d’aller me garer un peu plus loin, à l’écart. Il avait un uniforme sombre, noir, aux extrémités blanches, le douanier suisse. Si bien qu’il était impossible de ne pas voir ses gestes, ses déplacements, ses bras qui me montraient l’endroit, ses pieds blancs au bout de ses jambes noires qui déjà m’y accompagnaient. Dans le rétroviseur, je l’ai regardé s’avancer. Il a vu l’affiche scotchée sur la custode arrière, et qui enjoint à oser. J’aime ce professionnalisme des douaniers, cette technique qu’ils ont pour repérer instantanément le signe particulier, pour l’analyser avec un cerveau de douanier puis le classer à l’endroit exact d’où il pourra être ressorti, plus tard, pour vous amener par l’entonnoir à l’endroit exact où vous étiez certains qu’ils seraient incapables de jamais vous conduire.

« Vos papiers, Monsieur, je vous prie »,

Pendant que je sors mes papiers il analyse rapidement d’un regard circulaire l’intérieur du véhicule à la recherche d’autres signes à classer, scrutant également ma réaction à cette inquisition discrète et notoire. Il repère, je le sais je le sens, la présence de nombreuses branchettes de thuyas partout à l’intérieur du véhicule (jusque sur le tableau de bord ou autour du levier de vitesses).

« Les papiers du véhicule, s’il vous plait, Monsieur ».

Je les range dans le coffre, sous la garniture. Je le lui explique pour qu’il ne soit pas surpris qu’à ce moment je sorte de mon véhicule, et je vois bien que cela, encore, est pour lui un signe particulier. Même chose quand je soulève le hayon pour accéder aux papiers, et que le verso de l’affiche apparaît, décrétant l’insurrection électorale, formule dont l’ambiguïté me plonge depuis longtemps dans la plus extrême perplexité mais qui ne semble pas poser le moindre problème de classement au douanier Suisse.

« Pourquoi venez-vous en Suisse, Monsieur ? ».

« Je viens voir l’endroit où est mort Robert Walser »

« C’est à quel endroit, Monsieur ? »

« C’est la neige »

J’ai simplement dit la vérité, comme je fais de plus en plus souvent en vieillissant et que de toute façon tout s’éloigne. J’espère toujours, malgré l’expérience répétée du contraire, que l’autre est prêt à la recevoir, qu’il l’attend. Le douanier a reculé de deux pas. Cette fois, il est carrément dérouté même s’il essaie de ne pas le montrer. Fascinant, à cette distance, de voir penser un douanier Suisse. La neige ?! Nous sommes en Suisse il est vrai, mais tout de même en plein mois de juillet ! D’autre part, les Français se croient toujours obligés de faire les malins… Pas simple.

« Vous êtes déjà venu en Suisse, Monsieur ? »

« Oui, bien sûr. La dernière fois pour le salon de l’auto, au printemps »

« Ah bon, vous aimez les voitures, Monsieur ? »

« Non, pas vraiment »

« Pourquoi donc étiez-vous venu, alors, Monsieur ? »

« Pour filmer. Filmer les gens qui regardent les voitures. »

A ce stade, inutile de dire, le problème du classement des signes particuliers était dépassé. Le douanier, désormais, investiguait. J’aurais pu, j’aurais dû, éviter de dire une fois de plus la phrase de trop, celle que tous les inspecteurs du monde apprennent à repérer, à susciter, celle qui signale la pelote qu’ils n’ont plus alors qu’à dévider après que le suspect l’ait prononcée. Mais non, il avait fallu que je lui tende la perche, comme un bleu, à nouveau victime et complice de ce réflexe outrecuidant de dire les choses au plus près, de cette tendance que j’ai, quand la pente s’avère mauvaise, à m’y lancer sans réfléchir.

Il suffirait maintenant que le douanier tire le fil, qu’il me questionne à peine, pour que je lui raconte complaisamment que je me mettais sur les places arrières, que je posais discrètement mon appareil photo sur la tablette en regardant fixement ailleurs, et que l’appareil filmait à leur insu les gens qui soulevaient le hayon pour regarder dans le coffre, comme font parfois les douaniers en d’autres circonstances. Ca l’intéresserait sûrement. Mais il ne s’est pas donné cette peine. Un signe mystérieux, ou bien simplement la durée de ce contrôle qui se prolongeait, a fait venir un collègue aux extrémités moins blanches, sans doute un gradé.

« Veuillez me suivre, Monsieur. S’il vous plait. Nous allons procéder à quelques vérifications vous concernant », a dit le chef.

J’étais maintenant clairement dans les ennuis. Mais j’avais aussi, pour la première fois depuis le début de l’épisode, les idées claires : j’étais parfaitement en règle, je n’avais absolument rien fait de mal. Il suffirait de tout expliquer calmement, il était impossible que cet homme ne comprenne pas. Le livre était dans ma poche, je le sortirais, je montrerais au douanier suisse ce passage où Walser, cinquante ans avant sa promenade fatale dans la neige un soir de Noël, décrit avec précision – jusqu’au détail de la main sur le cœur et du chapeau tombé à ses côtés – les circonstances de sa mort. Au fond il ne comprendrait sans doute pas ce désir d’aller là, il ne le comprendrait pas en profondeur, mais l’enregistrerait comme une chose possible, plausible, acceptable. Cohérente. Cohérente avec les autres signes. Il m’embêterait un peu et me laisserait partir, rapportant simplement l’incident dans une main courante où, peut-être, un code « Walser », existait même déjà.

Mais le douanier ne m’a absolument rien demandé. Il s’est contenté de m’installer dans une pièce, et m’a dit d’attendre. J’avais une table, une chaise, du silence et du temps. Après quelques minutes, j’ai sorti mon livre, et j’ai lu.

« Comme il a noblement choisi sa tombe. Là, sous ces magnifiques sapins verts et la neige qui les recouvre. Je ne vais avertir personne. La nature veille sur son mort, les étoiles chantent doucement à son chevet et les oiseaux de nuit poussent des cris. C’est la meilleure musique qui soit pour quelqu’un qui n’entend plus et ne sent plus rien. Quant à tes poèmes, cher Sebastian, je vais les donner à la rédaction, où peut-être on les lira, et on les fera imprimer, afin que le monde retienne au moins de toi ton nom, un nom brillant et qui sonne bien, ton pauvre nom. Quel repos glorieux, couché ainsi sous les branches des sapins, figé dans la neige ! C’était le mieux que tu pouvais faire. Les hommes sont toujours prêts à faire mal aux oiseaux de ton espèce, et à rire de leurs souffrances. Salue les morts, les bons et paisibles morts sous la terre et ne brûle pas trop dans les flammes éternelles du ne-plus-être. Tu es ailleurs. Tu es sûrement dans un lieu magnifique. Tu es maintenant un type riche, »

Puis j’ai sorti mon carnet et j’ai moi-même écrit, lentement, puissamment, pensant au fleuve qui s’enfonce dans le lac d’ici.

« Il rama vigoureusement pendant un certain temps mais il finit par lâcher les rames, la barque continua à les bercer sans conduite. Il se retourna vers la ville qui descendait sur l’horizon, vit les clochers et les toits scintiller un peu dans le demi-soleil, vit des gens pressés qui marchaient sur les ponts. Des charrettes et des voitures suivirent, le tramway passa d’une traite avec un bruit spécial. Les fils bourdonnaient, les fouets claquaient, on entendit un sifflet et de grands coups sonores qui venaient on ne sait d’où. Les cloches de onze heures se mirent à sonner, traversant le silence et toutes les rumeurs… …Tout était rassemblé, tout était dans le même ton… ... Midi sonna, et tous ces gens qui travaillaient, qui avaient un emploi, se répandirent dans les rues comme des fourmis, petits points noirs et mobiles qu’on voyait grouiller sur le tablier blanc du pont. Et, quand on songeait que chacun de ces points noirs avait une bouche avec laquelle il se préparait à absorber son déjeuner, on ne pouvait s’empêcher de rire »

Quand j’avais lu ce passage quelques semaines auparavant ça m’avait fait du bien. Depuis plusieurs jours à nouveau ça n’allait pas et là, au calme dans cette pièce blanche et à l’écart des rumeurs, j’avais sorti le livre et j’avais écrit ce passage, parce qu’il fallait aller au-delà de lire, parce que cette salle calme et nue était l’endroit pour cela, pour cette étrange écriture-là, silencieusement refaite un siècle après. Quand j’ai eu fini d’écrire je me suis senti tout à fait bien. J’ai voulu me lever, quitter cette pièce, demander calmement et fermement que l’on me laisse aller. A ce moment le douanier est revenu, m’a rendu mes papiers.

« Vous pouvez disposer, Monsieur. Je vous souhaite un bon séjour en Suisse. »

Je l’ai remercié. Je suis reparti vers la France.

P.-S.

(A l’exclusion des dialogues avec les douaniers, les passages entre guillemets de ce texte sont extraits du premier roman de Robert Walser, « Les enfants Tanner », ©Editions Gallimard)

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