La précarité estudiantine : les immeubles gris de la cité étudiante, les restaurants universitaires aux couleurs délavées, l’odeur des vieux livres, les syndicats qui cherchent les futurs gars qui feront le piquet. Et parfois quelques titres de presse que tous lisent sauf les étudiants eux-mêmes.
La précarité étudiante, c’est surtout la faim. C’est comme ça que mes sens la perçoivent encore. Oui, c’est comme ça que je la pressens encore dans la moindre de mes entrailles. La faim qui vous réveille, la nuit, à l’aube, et qui vous poignarde durant les premières heures de l’après-midi.
Au début, ça ne me faisait rien, la pauvreté des miens. Je n’y pensais même pas, à ceux de ma caste qui souffraient. Ce n’est pas que je manquais d’empathie, c’est qu’ils ne se montraient pas, et ceux qui ne se montrent pas finissent par ne pas vraiment exister ; ils survivent dans un imaginaire.
J’imaginais des individus de mon âge, aux vêtements râpés, au visage patibulaire. Pardonnez-moi, vous tous. Je venais de ma campagne où tout le monde semblait manger à sa faim. J’ai appris plus tard que cela aussi était faux, mais avec le recul, peut-être qu’il est plus confortable de vivre avec des images d’Épinal plutôt qu’avec la réalité froide comme partenaire.
Être naïf ou initié, il faut choisir ; mais on ne vous laisse jamais vraiment le choix, je l’ai appris à mes dépens.
Un jour, je me suis disputé avec mes parents, comme tant d’autres enfants en ce monde. Je dois bien l’avouer, je n’étais pas exempt de tout reproche et, galvanisé par ma récente liberté acquise loin du domicile familial, j’eus des mots aussi durs que les leurs. Ils ont alors décidé de me couper les vivres. Comprenez : ne plus payer ni loyer, ni nourriture, ni quoi que ce soit.
Ma première réaction fut de rire, pour me rassembler et affronter l’adversité du quotidien. Mais après deux ou trois semaines vint la première des offenses : ne plus pouvoir se nourrir. C’était un midi. Il faisait chaud et les bourgeons des arbres congestionnaient mon visage à mesure que mon esprit s’embrumait.
Le lendemain fut pire, et le surlendemain, je perdis connaissance en cours. Un de mes compères — qui s’appelait P. et que je citerai jusqu’au dernier jour, en guise de modeste hommage — me recueillit chez lui le soir et partagea son repas avec moi. Il en disait très peu sur lui et semblait partir de rien pour arriver nulle part.
Le contrat avec ses géniteurs avait été clair dès le début, il fallait qu’il travaille pour payer ses études. Il n’avait pas rechigné. Moi non plus, je n’eus pas rechigné si mes parents ne m’avaient pas promis que je n’aurais jamais à le faire. Je suis peut-être un fils ingrat, mais ce n’est pas à moi de le dire.
— Qu’est-ce que je dois faire, P. ?
— Travailler, comme la plupart d’entre nous.
— Mais où ?
— À la supérette du coin, il cherche quelqu’un.
Je découvris ce jour-là ce qu’il y avait de plus détestable en moi ; je ne voulais pas courber l’échine. Je souhaitais étudier, et j’aspirais à m’affranchir du monde de labeur tel que je l’avais connu par chez moi. Mes parents, ces bêtes de somme volontaires, pleines d’obstination pour m’assurer un avenir ; pourquoi étais-je partagé entre admiration et dégoût, divisé entre ma reconnaissance et ce besoin impérieux d’être un affranchi ? J’allais pourtant bien finir par travailler, mais d’une façon que je souhaitais désirer.
L’orgueil de la jeunesse.
Je quittai le minuscule appartement de P. et retournai chez moi avec une seule obsession : trouver une façon amusante de faire de l’argent. La nuit, fraîche et calme. Sur le chemin du retour, je passais devant une maison dans laquelle on s’agitait. La porte était ouverte. Je me présentai sur le palier.
— C’est pour ? fit une voix inquiète au bout du couloir.
— Rien. J’ai vu de la lumière et je suis entré.
— Revenez demain, continua la voix ; mes parents sont morts et on vide la maison.
Au mur, il y avait de beaux miroirs.
— Combien pour cette glace ? demandai-je.
Je n’y connaissais rien, à la déco, mais il me semblait que la dorure faisait toujours bien pour habiller un endroit.
— Celui-là ? Trente euros. Il faut que ça parte vite.
Il était grand, et il renvoyait une jolie lumière malgré le faible éclairage.
— Gardez-le-moi. Je passe le récupérer demain à dix heures.
Je dormis peu, et empruntai de l’argent à P. au petit matin, et acquis le bien pour le prix convenu. Une fois en sa possession, je pris quelques photos bien senties et le mis en vente en ligne. J’en tirai le soir même cent cinquante euros. Ce fut un couple bourgeois qui s’en acquitta sans poser de questions.
Voilà ma solution : le trafic.
Pas de drogue, non, je suis trop peureux — mes amis disent « prudent » —, mais celui du recel de miroir. Tout allait très vite. Je me pointais alors chaque jour sur le marché aux puces de ma ville, à six heures du matin. Là où quelques gars à la mine blafarde et à la morale douteuse proposaient des objets d’art ou de décoration en grande quantité et à petits prix. Pourquoi ? Pas mes affaires. Je me suis toujours abstenu de poser des questions auxquelles je ne voulais pas de réponses.
J’habitais près de la gare, et entre le trafic de stupéfiants et la prostitution, le recel de miroir, tout le monde s’en foutait. Et puis, ce qui comptait, c’était que je puisse vivre avec dignité, sans mendier de l’argent à qui que ce soit. Était-ce seulement moral ? Je ne le sais point, encore aujourd’hui. Ce que je compris en revanche, c’est le pouvoir pervers de l’argent sur l’ego. Vivre de sa malice vous donne un sentiment de puissance artificielle. L’argent, ce n’est qu’un poison insidieux qui provoque une certaine ruine morale.
Un jour, je revis P. en centre-ville ; je déjeunai en terrasse dans une brasserie. Une brasserie qui n’en a que le nom, puisque la salade César vous coûte dix-sept euros cinquante.
— C. ! Qu’est-ce que tu fais là ?
— Salut, P. Je mange, vois-tu. Assieds-toi, d’ailleurs, et commande ce que tu veux. C’est pour moi.
Il fut surpris. Je le vis dans ses yeux. J’avais appris à voir toute sorte de choses dans le regard, vente après vente ; la surprise, le mécontentement, le doute, la joie, l’envie, le désir.
Je portais des lunettes fumées et une drôle de chemise à fleurs à la façon d’un sicario colombien. Je me réinventais.
— Ça va mieux, on dirait, C.
— J’ai trouvé un bon filon.
— Tu sais, ça fait déjà trois mois que je t’ai prêté trente euros. Il serait bon que tu me les rendes.
— Trois mois ?
— Oui, trois mois.
— Comme le temps passe vite !
Je lui rendis la somme et lui expliquai toute mon affaire. Il quitta la table précipitamment. Ce n’était pas honnête comme façon de faire selon lui, et il préférait encore l’épicerie.
— P. ! l’interpellai-je une dernière fois.
Il se retourna sans m’adresser la parole.
— Tu fus mon père et ma mère.
Et il partit. Nous ne nous sommes jamais plus revus. Mais j’oubliai bien vite notre différend, et pour ainsi dire, j’oubliai peu à peu le monde entier ; mes parents, mes amis, mes études. L’après-midi, j’avais tout de même trois maisons à visiter.
Oui, je continuais aussi les maisons des petits vieux décédés, et j’achetais les miroirs pour pas cher. C’était ça ou la benne, de toute façon. Pareil pour le mobilier des couples qui divorcent ; il fallait que ça parte vite. C’est dans l’urgence qu’on prend les plus mauvaises décisions ; c’est donc elle qui permet les meilleures affaires.
Je crois qu’en quelques semaines, j’eus pourvu toute la ville en miroirs. Je pris alors une dimension plus internationale et revendis à des Américains zélés sur le net. Zélés, car ils s’imaginaient que le moindre miroir sortait d’un illustre château français. Bien sûr, c’est aussi ce que je leur racontais ; un peu de rêve, ça ne fait pas de mal à personne. Il m’était possible de faire dix fois la mise, et sans forcer. J’écumai les vieilles demeures la journée, je scrutai mon écran la nuit. Et ainsi de suite, jusqu’à l’épuisement total de mon stock et de ma vitalité.
Le mieux demeurait quand même de vendre avec remise en main propre. Pas de trace de la transaction et l’espèce va dans la poche de mon blue-jeans sans passer par la banque. Oui, et le plus judicieux : vendre dans des parkings fréquentés pour la discrétion.
Pourquoi pensai-je ainsi ? Je devins chaque jour un peu plus craintif. J’avais peur d’un je-ne-sais-quoi. Je fus bientôt entouré plus que de miroirs chez moi, et je me voyais partout. Je ne pouvais plus me dérober. Ce nez, cette bouche, ses yeux, ses premières rides. Étais-je encore étudiant ? Et cet argent sur mes mains, le devinait-on ?
Aube, cernes, crépuscule, paupières lourdes. Visage. Visage. Visage. Un curieux sentiment de paranoïa naquit en moi pour ne plus jamais me quitter. Je ne pensais plus qu’à sauvegarder mon argent. Conserver cet argent noir, et à portée de main.
Je craignais qu’on me vole le tout. Aussi, je rassemblais le liquide dans une boîte vide de préservatifs que j’avais cachée au milieu de mes sous-vêtements pour dissuader d’éventuels curieux, car il est bien connu que la part honteuse de l’homme se situe sous la ceinture. Est-ce que ça valait toutes ces précautions ? Non, mais à l’époque, c’est tout ce que j’avais.

