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Ni chose, ni terrain vague 

lundi 22 octobre 2012, par Laurent Massénat


 

L’Impossible #2

ma joubarbe fleurit chaque année au printemps

quelques dizaines de Twitts plus tard
bon, je vais arrêter là

« La droite est au pouvoir comme les rideaux aux fenêtres… »

Décidé Marcel,
Pamphlet et Album de Coloriage.
Paris, 1986.

Je voyage dans ma chambre


 {} {} {} Laurent Massénat, a quitté la vie pendant son sommeil, à l’Hôpital Saint Louis, à Paris. C’était le samedi 20 octobre 2012, à 6 heures du matin. Cet article lui est dédié, souvenir d’un ami, artiste, poète, essayiste à ses heures, dont l’œuvre est subtile, aigüe, délibérément fragmentaire. Parmi ses installations personnelles ou collectives il y a le thème récurrent du paysage : rapports de dérive, créations de Land Art, ou numériques, et installations thématiques des traces, sous le terme génératif d’« idéal » [1], signe qui fédère la production d’objets métisses, qui mélangent les genres et les disciplines, et le monde matériel concret avec sa transmutation par l’écriture ou le dessin, pour signer l’interprétation en connotant de subjectivité sa vérité, en singularisant l’artifice de la reproduction. Toujours interprété visuellement en langage ou métissé par le langage numérique.

C’est-à-dire la perpétuelle insatisfaction de l’épuisement impossible d’un lieu sensible et de l’imagination qu’il inspire, sinon à en accomplir poétiquement la montée hyperbolique, les rendre inexhaustibles justement du fait de leur imperfection, qui leur attribue un devenir perfectible, (peu importe qu’ensuite il ait matériellement lieu ou pas, puisqu’il s’agit d’un destin imaginaire attribué par des actes artistiques qui de toutes façons a lieu dans notre mémoire et a récurrence de ses repères dans le prévisible/ imprévisible futur), et d’abord compensable par la musique même, canons dynamiques, flux rythmés par la migration au gré des signes qui appellent. Ses réalisations visuelles figuratives ou typographiques posent et discutent le topos, stable ou instable — ne nous en déplaise, — de chaque empreinte minutieusement installée, avec une exigence perfectionniste pour qu’en surgisse la puissance de sa stratégie abstraite, depuis sa simple évidence qu’il y eut événement (l’oiseau qui béquette, le chat qui feule, la joubarbe qui fleurit, la mâchoire de la petite chauve-souris qui vient de mordre, le paysage qui a changé), et comme énigme : leur énergie. Il a souvent structuré des stratégies cartographiques dans la région de ses loisirs auprès de sa famille, en Bourgogne. Laurent était un passionné de Mallarmé mais en termes de réalité artistique il faut voir les vertus de son travail depuis le versant concret, matériel, de ses relevés ; mais non comme l’assise d’un naturalisme, — où il pose beaucoup de traces d’humour à ce sujet, lisible à travers ses clins d’œil dans ses travaux, par exemple la petite animation en giff sur e chevalet du « paysage idéal ». Ce serait plutôt la base de leur abstraction matérialiste pour constituer leurs signes, afin de les faire voyager poétiquement parmi des arborescences conceptuelles arbitraires ou aléatoires, dans un espace désaxé ou décentré topographiquement par son intimisme intellectuel (« abstractif et associatif »), critique des protocoles linéaires et chronologiques de l’immensité géographique chez les conceptuels américains, comme certains protocoles et installations d’un Douglas Hueber.

Laurent s’inspirait de son intuition et de son observation du monde et des choses repérées par leur savoir descriptif et leur existence matérielle, il était également un passionné de l’information scientifique ; tout cela faisait partie de sa stratégie conceptuelle, car à mes yeux il fut — il est — dans ses objets de création, un artiste conceptuel.

Le texte et les trois photographies qui suivent, extraits de ses pages personnelles, sont la citation intégrale de sa contribution pour la revue Lieu-dit, N°13, du mois de juin 2000, dans le cadre de la Carte Blanche de Cécilia de Varine.
La publication originale présente les trois photographies respectivement en face d’une page de texte, l’ensemble en trois doubles pages ; les photographies ne comportent pas de titre.

A. G. C.



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feuilleté de chantiers
d’où, les idées, les vues…

C’est en grand sédentaire, que je suis revenu à un quartier qui connaît depuis vingt ans d’incessants aménagements, donnant lieu à des modifications des possibilités que l’on a de se le représenter.
Ce terrain vague se situe dans le Nord-Est parisien, le vingtième arrondissement, entre la rue des Cascades et la rue de la Mare. Il enserre un « regard », la rue des Cascades en comprend trois, ouverture protégée, donnant accès à une source. Entourés de palissades, dans l’attente incertaine de la mise en œuvre d’un projet immobilier, cet espace en vacance d’usage est soustrait aux regards des passants. Regards qui habitués hier à un immeuble bordant cette rue, aujourd’hui effacé aussi de la mémoire par la surprise d’un dégagement et de la lumière qui s’y répand, ne peuvent franchir la trop haute clôture pour s’étendre en une vue qu’annonce un lointain neuf, la crête d’immeubles qu’ils ne reconnaissent pas. Cette clôture garantissant que cette portion de rue ne soit un sentier au tracé arbitraire parmi d’autres possibles.
Attisée par tant de promesses de dépaysement, la curiosité lasse de se contenter des quelques furtifs coups d’œil que lui laissent les planches disjointes et les trous à des emplacements trop fixes, se ménage un passage aux explorations errantes et buissonnières. Enfin libre d’aller, l’on se fond aux tableaux entrevus, pour constater d’abord qu’il n’y a presque rien en ce lieu séparé de la ville :


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une végétation déjà envahissante étonne, couvre d’innombrables variétés les moindres éboulis où, après la démolition de bâtiments et le rassemblement des espaces vacants, ne subsistent plus que les vestiges d’anciennes constructions en des gravats épars mêlés aux ultimes effets abandonnés par leurs derniers occupants. Contenus éventrés d’armoires, abandonnés, livrant des usages oubliés d’où émergent en claires arêtes les emplacements crayeux des fondations, obsolètes ajustements sur lesquels a buté l’excavatrice. Sourde volonté d’effacement achevée par les aménagements conçus à la pose des palissades. Si tout objet risque de s’y dissoudre, — l’abandon qui le guette à rester posé là trop longtemps abolirait en lui toute marchandise le laissant, dépossédé, revenir au statut ordinaire des choses — le déplacement de tels vains reliefs selon un arrangement trop certain retient le regard qui d’abord vague, errant, est surpris d’être arrêté par d’aussi futiles détails dont la précision semble témoigner du passage d’autres vagabonds ou de quelque ésotérique rituel.
Ainsi, m’apparaissent les aménagements bricolés que j’ai bien dû improviser pour placer face au champ choisi pour le photographier, une boîte presque aveugle, arrangée en sténopé, sans réglage ni cadrage possible. Il m’a semblé adéquat de me servir d’un instrument si sommaire, ne dépareillant pas avec les autres objets du lieu et nécessitant des temps de pause longs, ainsi que l’étirement du temps propre aux terrains vagues.


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Les images obtenues ne sont pas dépourvues d’intentionnalités, mais celles-ci ont été fixées il y a douze ans, lors de la fabrication de l’appareil, par la définition de ses dimensions, la distance de la surface sensible à l’ouverture, le sténopé, étant égale à la diagonale du film, ceci ayant la réputation de correspondre à la focale d’un objectif de cinquante millimètres, ouverture analogue à celle de la vue naturelle. L’intention présidant à la prise des images ne consistant plus actuellement qu’en le geste de poser la boîte ainsi et là. C’est ainsi que j’ai posé des regards là, dans ce terrain vague. Cette boîte qui parmi les choses dont par le dénuement elle est si semblable, témoigne de leurs positions par cette passive propriété qu’elle a de permettre au Monde d’inscrire son image en son sein. Le terrain vague, retiré de la Ville par sa clôture n’en demeure pas moins public, car temporairement soustrait à toute appropriation. L’abandon d’un lieu ne pouvant conduire qu’à s’abandonner à soi même, selon une quête aussi introspective, cet espace collectif d’improbables usages intimes sans partage, abominable désert à rêver, décharge affective et matérielle, lieu de natures laissées en friches, rappelle à tout promeneur occasionnel qu’il est semblablement friches autour d’une source, son regard, se donnant là, en ce calme désastre, à voir et à lire.

L.M.

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®revue « lieu-dit », n°13 terrain vague,
carte blanche à Cécilia de Varine, juin 2000

P.-S.

Laurent Massénat a participé par des créations personnelles et des contributions éditoriales pour la revue www[.]criticalsecret[.]com, dont il a également été un soutien technique amical et gracieux jusqu’en 2010.

Les pages personnelles de Laurent Massénat n’y étaient plus maintenues, car il envisageait de les reconstruire sous son nom de domaine propre. Il manque donc certains liens mais beaucoup de contenus y sont encore accessibles. Voici ces pages, et voici le lieu en attente.

L’éditorial du Carnet de Septembre 2012 de criticalsecret lui a été dédié pour son site de recension poétique de l’œuvre de Décidé Marcel, signature de l’artiste Pascal Galy. En Post Scriptum de l’éditorial, on trouve des références de quelques travaux et publications de Laurent.

Laurent Massénat était informé de l’éditorial lui rendant hommage ; imprimé il lui avait été lu et donné, un jour de visite, à l’hôpital. Nous pensions faire avec lui un recensement de ses textes publiés dans différents ouvrages collectifs, frontispices, ou revues, et de ses photographies et vidéos, et de ses installations, dont il ne s’était jamais soucié de dresser la liste, et finalement il fut d’accord mais le temps nous manqua. Il renaîtra.

Le logo est un autoportrait dit « quand les photomatons étaient intelligents » et, comme les aphorismes et la citation in extenso, il provient de ses pages dans Facebook : www.facebook.com/laurentmassenat


Laurent Massénat, vers 1990 (?)
Dans le site et devant la carte de l’endroit
où s’installe le topos du Paysage idéal.
Sans doute un portrait par le co-auteur de l’installation,
le photographe Philippe Rolle.
Source FB Laurent Massénat


Notes

[1L’installation « Le Paysage idéal » a eu lieu géographique, cartographique, d’écriture, avec le photographe Philippe Rolle, à Merry-sur-Yonne, puis d’installation numérique par Laurent, à Paris, entre 1988 et 2008. Elle est développée et installée en ligne dans les pages personnelles de Laurent à cette adresse. Les arborescences virtuelles, « recommencements selon le montage idéal » sont le concept dynamique de la navigation multiple, comme thématique, du site de création de Laurent : Décidé Marcel.

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