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Léo Scheer et le label "écriture d’internet" 

mercredi 1er juillet 2009, par Laurent Margantin

Il y a de manière évidente un aspect commun aux choix des auteurs de la blogosphère Dahlia et Wrath [1] par l’éditeur Léo Scheer pour faire décoller sa nouvelle collection m@nuscrits, choix à travers lesquels semble se dessiner une stratégie éditoriale : celle de publier avant tout des marques, celles-ci étant censées représenter "l’écriture d’internet".

L’éditeur littéraire a d’abord cherché, via la lecture de ses auteurs par des critiques et un lectorat toujours plus important, à vendre ses livres en croyant en leur écriture. De la qualité et de la force de l’écriture, et seulement de celles-ci, naissait la figure de l’auteur.

Puis vint l’âge de la promotion par la publicité dans les médias et l’intervention des auteurs à la télé. La promotion venait en même temps que la publication des œuvres. Comme on le sait, un Gracq ne se reconnaissait pas dans cette pratique nouvelle de l’auteur qui se chargeait lui-même du marketing, au lieu de se contenter d’écrire son texte et de le donner à son éditeur chargé de le vendre, d’où ce que Tournier a appelé la « médiophobie » de Gracq.

Nouvelle époque avec les blogs : les auteurs, en même temps qu’ils écrivent, font leur promotion par la création d’un personnage, d’une marque. D’où l’attrait puissant de ce que Léo Scheer appelle « écritures d’internet » qui sont en vérité des marques avant d’être des écritures, parfois au lieu d’être des écritures. Avant d’être publiés en effet, ces auteurs sont déjà lus, connus, identifiés, et les mettre sur le marché du livre papier revient à vendre un produit dont la promotion a déjà été faite en amont. Superbe économie pour l’éditeur !

De l’auteur ancien coupé de la publicité style Gracq on est donc passé à l’auteur n’existant avant tout que pour être une marque, un écrivain (figure qui fascine) plus qu’une écriture, la prétendue « écriture d’internet » n’étant rien d’autre que la jolie affiche masquant une réalité bien plus prosaïque. Fait totalement nouveau : l’auteur et son écriture sont dans leur essence même publicité.

La question de tout écrivain désireux d’être publié dans la collection m@nuscrits et bientôt par tout éditeur (car je crois bien qu’une bonne partie du monde de l’édition tout entier va basculer dans ce mode de sélection en ligne), ce n’est pas : dois-je avoir un blog ? mais : comment faire pour que mon blog me crée comme auteur de manière tout à fait distincte des autres blogs, par exemple avec un propos radical sur le monde de l’édition ou je ne sais quoi d’autre ?

Mais de grâce, auteurs en quête de reconnaissance publique, cessez de nous fatiguer avec des débats pseudo-littéraires ou même une écriture, et séduisez-nous avec l’originalité de votre style…personnel s’affichant à travers photos, vidéos, petites notules bien senties !

Voilà le chemin nouveau, résolument moderne, qui s’ouvre à la Littérature [2]

Notes

[1Concernant Wrath, c’est l’éditeur qui, sur son blog, a proposé à celle-ci de publier son premier roman dans la collection m@nuscrits, après l’avoir refusé deux ans plus tôt lorsque l’auteur lui a fait parvenir par la poste

[2En ce qui me concerne, j’ai choisi, après avoir donné mon manuscrit L’enfant neutre à télécharger gratuitement sur le site des éditions Léo Scheer, de le publier sous forme de livre numérique payant aux éditions Publie.net (présentation de François Bon).

1 Message

  • Léo Scheer et le label "écriture d’internet" 1er juillet 2009 11:05, par Rossmann

    Sans vouloir singer Gracq à tout prix et ce qu’il faut aussi reconnaître comme une conception aristocratique de la littérature, on ne peut qu’être sidéré par cette volonté de faire passer le texte comme un accessoire tout à fait secondaire. Jamais l’auteur (son image, sa "valeur ajoutée", sa capacité à faire du buzz) n’a tenu une place aussi grande et le texte un rôle d’appoint aussi négligeable dans le culte rendu à la personnalité de l’auteur (d’internet ici s’entend).
    Dans le cas de la collection manuscrit, nous avons assisté en direct à un appel du pied de Léo Scheer en direction de Wrath sans considération aucune pour son texte d’ailleurs inconnu de tous.
    Dès-lors, est-il exagéré de dire que l’éditeur (ici Léo Scheer) et l’auteur (en l’occurrence Wrath notamment) adoptent la même posture formulée en termes caricaturaux : finissons-en avec cette illusion de faire de la littérature avec des textes, des marques (et quelques leçons de céative-writing) suffiront.

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