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Le Don Quichotte du lavomatic 

lundi 5 octobre 2009, par Thomas Vinau

Dans ma boutique, je croise toutes sortes de gens. Je ne les rencontre pas souvent mais je les croise, je les aperçois, j’entends une phrase ou deux et tout cela est suffisant pour imaginer la suite. La vie je ne la vis pas, j’y assiste et je prends des notes, c’est mon bonheur ! Je vois défiler de tout, parce que n’importe qui a besoin de venir chez moi. Je fais un travail que peu de gens pratiquent, c’est ce genre de nouvel emploi qu’on trouve lorsqu’il n’y a plus d’emploi. J’avoue que c’était une idée plutôt pas mal, efficace. J’y ai trouvé un moyen de survivre, aux sens financier et existentiel du terme. J’ai un siège alors le spectacle peut continuer.

Je tiens un lavomatic. Mais il n’est pas automatisé, c’est moi qui m’occupe du linge, qui le mets dans les machines, le plie, le repasse. J’exécute tout à la demande, à votre bon cœur messieurs-dames ! Ce qui revient à dire que je mets mes mains dans le linge sale des gens pour vivre. Ce qui est le cas. Mais je serais injuste si je ne parlais que des inconvénients de ma profession. En effet, peu de personne ont l’honneur de ma situation. En général les gens n’aiment pas laver leur linge sale en public. Confier ses petites culottes sales à un inconnu c’est un risque que, à y réfléchir, peu de gens ont envie de prendre. Et vous savez bien pourquoi ! Allez, ne soyez pas hypocrites, ce n’est que la peur d’être ce que vous êtes, c’est inutile. Allons, vous et moi savons bien que tout le monde, je dis bien tout le monde, a des choses à cacher... et les culottes sales en font partie.

J’ai le privilège de mettre mon nez là où il ne faut pas. J’ai construit ma vie autour des mauvaises odeurs, alors croyez-moi je connais les humains ! Les gens savent de moi que je suis le laveur de vêtements, que je passe mes journées entre les lessives et les adoucissants. Que je ne suis pas toujours bien rasé, ou que je lis les journaux. Tandis que moi ce que je sais d’eux est bien plus important. Je sais si leurs draps sont tachés de sang, si leurs pyjamas ont des croûtes de sperme ou s’ils épongent les bières renversées avec la serviette de la salle de bain. Je connais les moindres détails de la putréfaction intime, les chaussettes moisies, les slips jaunâtres. Toutes les couleurs de l’immondice sont dans ma palette. Je connais mieux que quiconque de quoi sont faits les hommes. Avec le temps je me suis surpris à aimer ça comme on aime ses mauvaises odeurs parce que ce sont les nôtres. J’éprouve une grande tendresse pour cette humanité monstrueuse, ce sont les miens, ma famille.

Je passe mon temps à fouiller dans la crasse des gens. C’est fou ce que l’homme sécrète comme saleté. Certaines peaux laissent des traînées de graisse sur les cols des vêtements. Les gens rentrent et sortent. Ils traversent mon espace aseptisé, remplis d’une indifférence pleine de retenue. Chacun sa chronologie. Moi ce sont les sacs de linge sale qui rythment le cours de mes jours. Trois le matin et quatre l’après-midi, fermé le samedi, ouvert le dimanche : soit sept sacs par jour pendant six jours ce qui fait quarante-deux sacs. Quarante-deux sacs de quarante-deux personnes, quarante-deux intimités que ma main va fouiller pour y trouver quelque grâce. Je connais les saveurs mellifères et les remugles putrides, j’en ai fait mon métier, mais n’ayez crainte je ne m’en servirai pas contre vous. Je mérite votre confiance car je suis le garant de votre propreté.

La saleté a sa place ici. Une place de plus en plus grande parce qu’elle est à la fois notre origine et notre destinée. Pour certaines personnes rien n’est plus sale que de la terre ou de la boue, rien n’est plus dégoûtant qu’une marque d’herbe écrasée sur les genoux ou qu’un reste de chocolat sur la chemise. Tout cela, je suppose, doit remonter au mythe de la pureté ou quelque chose comme ça, l’immaculée conception occidentale. Franchement, moi, je trouve ça un peu léger. Moi ce qui me dégoûte le plus ce sont les taches de blanc... Les taches de blanc : quel oxymore étrange ! Mais le blanc me dégoûte, le blanc et le rouge. Rien n’est plus salissant que le blanc et le rouge, le vin, le lait, le sperme, le sang, le pue, le sébum, ça c’est sale ! Mais la terre, franchement ! Pour nous la crasse est une condition sine qua non de l’existence. Vivre c’est se salir et se nettoyer ! Est-ce que les fleurs se lavent ? Les animaux se dépoussièrent, ils se déparasitent, se lèchent, mais est-ce qu’ils sécrètent eux-mêmes la propre matière de leur dégoût ? Un animal ne se dégoûte pas.

Parfois je passe des heures à me battre avec une tache. Mes journées sont pleines de ces duels inutiles dans lesquels je mets toutes mes forces. C’est un peu comme un exercice de relaxation, s’investir totalement dans un acte inconsistant, entrer en transe dans la répétition placide d’un geste presque automatique. J’appelle ça investir dans la perte. J’aimerais ressembler à Don Quichotte. D’ailleurs ma tâche n’est ni moins ardue ni moins absurde que la sienne... Appelez-moi Don Quichotte ! Je combats la crasse comme lui les moulins à vent. Et j’ai ma dulcinée, moi aussi, quelque part dans un coin de ma tête. Je la vois de sa fenêtre ouverte, je la vois flotter dans le ciel en chantant des fados. Je vois les reflets brillants de sa peau lorsqu’elle s’échine, à quatre pattes, avec sa serpillière. Elle a un foulard sur les cheveux pour les maintenir en arrière pendant qu’elle travaille. Elle porte un débardeur qui laisse apercevoir quelquefois le grain particulier de ses aisselles rasées. Elle frotte, elle lave, elle nettoie. Serait-ce cette activité commune qui me fit la remarquer la première fois ? J’ai l’impression de l’avoir toujours connue, d’avoir éternellement été à ma place en train de l’observer. Ma Dulcinée n’a d’abord été qu’un point brillant dans la foule, puis elle est devenue la source, l’origine de toutes les lumières qui me permettaient de continuer à voir. Lorsqu’elle vint pour la première fois me demander de laver le linge sale de ses patrons, je me suis caché dans l’arrière boutique afin de ne pas avoir à lui parler, à mettre des mots sur toute cette confusion, afin de ne pas avoir à comprendre que cette domestique exotique me chavirait.

Ma dulcinée surgit du balcon en face de mon magasin tous les matins entre huit heures et huit heures trente. Dès la première heure je la vois se fatiguer, suer en raclant dans sa gorge les relents de javel. Toute la matinée je la vois s’affairer. Je vois les muscles de son dos tendre sa peau, je la vois tirée vers le sol comme un passant écrasé par l’attraction terrestre. Dans le quartier les gens l’appellent conchita parce que c’est une étrangère domestique. Elle sent le soleil quand les autres ne sentent que la sueur. Personne ne lui parle, personne ne la remarque et moi je me délecte d’être le seul à connaître l’emplacement de ce trésor. Je profite pour le moment du privilège qu’elle m’accorde de me laisser la voir. Hier je l’ai entendue parler. Elle ne parle pas très bien français et fait des combinaisons de mots aux allures insolites. Dans mon magasin, ne sachant pas dire nettoyer, elle me demanda d’effacer la laideur. Je lui ai promis d’essayer.

Je ne sais pas comment prendre tout ça. La vie est tellement risible, le monde est tellement sale et ma dulcinée est tellement belle que le mouvement de ces contradictions m’oblige à attendre le lendemain pour voir la suite. Je me suis fait à la crasse de l’homme, nous savons tous que ce n’est pas le moyen d’être le plus sale. J’ ai de la tendresse pour elle, pour nous. Nous sommes tous des monstres dégoûtants et magnifiques. Mais je remercie le sort de n’avoir pas à nettoyer l’intérieur des gens ! C’est l’affaire de chacun avec soi, et le savon ne suffit pas.

Un jour il faudrait rassembler toutes les femmes de ménages, tous les techniciens de surface, tous les éboueurs, les nettoyeurs, les ramasseurs, et même les laveurs de carreaux. Rassembler tous ceux qui passent leur vie à nettoyer la merde des autres. Que tous ensemble nous cessions de travailler. Juste pour voir ! Que les chiottes restent sales, que les vêtements ne soient plus lavés, que les poubelles stagnent puis débordent, que les bonnes laissent moisir les cuisines de leurs patrons ou de l’hôtel qui les exploite, que l’huile de vidange et les fosses septiques se répandent dans les rues ! Que la crasse reste partout, sur le sol, sur les murs, sur les vitres, sur les corps, les objets, les vêtements, dans les lieux puis dans l’air comme la condition inévitable de l’existence ! Le ciel serait noir de ne plus être nettoyé par les vents. L’eau croupirait, les rats envahiraient les rues, les parasites et les maladies se répandraient sur les hommes, peste et poux, teigne et infections. Le monde serait comme un immense élevage porcin et les survivants comprendraient qu’ils étoufferaient dans leur fange si personne ne venait la nettoyer à leur place !

Au fond de toute cette crasse que me reste-t-il ? Parfois j’ai peur de ne voir plus qu’elle, comme si on finissait par ne sentir que les mauvaises odeurs. D’autres fois je me mets à rêver d’une autre existence, moins proche de la souillure que le contact des hommes révèle. Mais ce n’est pas en m’éloignant des hommes que je m’épargnerai des conséquences de nos médiocrités. Je suis Don Quichotte et je me bats contre la souillure ! Je lui résiste comme un rêve résiste à la réalité. Je me nourris des détails délicieux que d’autres ne remarquent pas. Je me nourris du rire du monde et du sourire de ma dulcinée. Je regarde rebondir l’homme dans les limites de ses propres parois. Et je m’émerveille encore de ses faiblesses et de ses sursauts de beauté. Je continuerai à rêver en nettoyant la merde.

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