La Revue des Ressources

Thibet 

samedi 10 juillet 2010, par Victor Segalen (Date de rédaction antérieure : 17 avril 2008).

Au dompteur éternel des cimes de l’esprit : Frédéric Nietzsche

TÖ-BOD

I

Des ailes... Non. Le vol plumeux n’a que faire aux sommets des cimes
Où jeux d’ouragans ne portent pas.
Ce n’est plus d’un frisson léger que se dompte ici cette rime.
Mais saccadant le roc sous mon pas,
A droit de vie à gré de mort, méprisant la plaine marine,
D’un pied dur j’aborde ta colline,
Bod, o Tö-bod, o THIBET ! lutrin du monde chantant,
J’ose en toi ce poème exaltant.
Qu’il n’aille point « comme l’oiseau qui se nourrit de riz et graines »
- Vautour tordant la broche du vers,
Ou l’effort redressé des millions de temps d’haleine,
Bec neuf dans la glace des hivers.
Et laissant l’homme s’ébaudir au verbe sonnant par sa bouche,
Noyé sous les flots de la langueur,
Puissé-je, - moi - scander à coups de reins dans ta grandeur
Cet hymne mouvant, ce don farouche,
Tribut d’essor escaladant à Toi des pays le plus haut !
- Mon coeur, qu’il en batte chaque mot.

II

Lors, que mon chant ne suive point en leur trop commune mesure
Ces vains jeux de mots encadastrés.
Le rythme qu’il se fasse bond et, crevant la vieille masure,
Chemine au plus haut des cieux astrés.
Et quel célébrant célébré, hauteur des vieux lieux liturgiques,
Prophète en haut-mal de l’avenir,
Quel récitant discipliné ou conducteur d’élans bachiques,
Ne s’essoufflerait à ton gravir ?
Ou bien cet enfermé, - le fou ! - suant son encre à domicile
Prend peur à ton immense horla.
N’opposez point la motte au mont : l’Horebe au Tonnant de Sicile.
L’Olympe petit au Dokerla.
Mais sur les coupes de tes croupes, par les rimes de tes cimes, les créneaux
Béants en tes rejets synclinaux,
Et par les laisses de tes chaînes, par les cadences d’avalanches
Des troupes de tes séquences blanches,
Il le faut : que, - magique au monde rare dont tu fais le toit, -
L’Hymne ne se fonde que sur toi.

III

Même si je meurs plongeur à la mer saumâtre, mauvaise au goût,
Ou nageur à plat dessus la plaine,
Ou de mort tiède étalé dans l’immobile lit trop doux,
Je n’omettrai point de mon haleine,
Ardente, - cri de rappel, - le souvenir à voix d’airain
De ton premier geste souverain.
Thibet, d’un bond tu m’apparus, - le monde changé, - vierge énorme
Au delà des monts de mon désir ;
Epaulant le Ciel-Océan de ton promontoire sans norme,
Radjah du gigantesque gésir.
L’espace a durci ; le poids tombe ; l’eau se fait lutte mouvante ;
Ici, tout dévale de ton haut ;
Et l’eau et l’espace et le poids et je ne sais quoi d’épouvante,
Descend, majestique en Tes troupeaux :
Ces humains ! Ces taureaux enrobés ! Des deux arcs m’encornant, - deux mains m’empoignant,
Intrus et interdit dès l’orée ;
Ces géants grenat et grands, faces saintes, démarches délurées,
Ces bucranes vivants et grognent !

IV

Sois loué, Thibet inhumain, pour ce front masqué de glaciers ;
(Je n’y vois d’insolites visages...)
- Marmonnants mufles de mes yaks, chanfreins de mes chevaux d’acier, -
(Je n’y vois d’insolites visages...)
Pour ton blason sans traits ni teint, pour ta figure d’icoglan
(Je n’y vois d’insolites visages :
Je veux dire ici : vision soudaine d’un Être de l’autre clan,
D’Elles, en leurs magiques mirages !
Larves douces douloureuses plus que tout remords vicieux
Je veux dire, ici, ces Paysages
Vivants : deux sourcils, et un front, des joues amantes, et des yeux
Si lourds avec ce regard d’orage ;
Ces puits effrayés de se voir ; et cette source des dieux :
La bouche avec ses pouvoirs de rage,
Demi-mouvante demi-mue, et bue ou buvante à son gré,
Tout l’Être aux horizons de naufrage ;
Dans la trame du monde vrai si radieuse en ses ravages
Sans jamais s’y laisser intégrer !

V

Terre ! Terre ! Surhaussement du Continent plus que lui-même
Roi, - se couronnant sur ton pouvoir.
A travers lui les vassaux vont et viennent, mouvant diadème,
Portant la rançon de leur savoir. Ceux qui s’élancent sur des pieds à sabots griffus de démons ;
Les filles qui marchent d’un bond libre ;
Et ces longs serpents de tes eaux, nés du plus pur jet de tes monts :
Grands fleuves cherchant leur équilibre !
A travers gorges et ressauts sautant, roulant, fluant, bavant,
Ils mènent leur course à l’embouchure,
La vasque finale dissoute en son déhanché décevant :
La mer hydropique bavochure ;
La mer sans monts, la mer sans front, la cuve d’ennui gris de plomb
Qui danse comme ours en ses marées ; prodige ! la voici par Toi, - à tes pieds grimpante - halée,
La mer pérégrine à ton aplomb !
Elle se courbe, elle est en route en son esclavage éphélide
Vers toi, véhément dans le solide !

VI

Par le voyage de la vie en caravane personnelle,
Exploratrice du temps blanc ;
Par les étapes et le gîte en cette aventure charnelle ;
Par les déduits les plus accablants,
Il y a ces abandonnés jetés aux heures éternelles...
Instants d’une extase sans remords.
- J’ai vu mieux et de mes yeux vu cinquante grands yaks aux yeux morts,
Rochers asséchants que l’eau abreuve ;
Blocs sinistres et fruits du froid saisis dans l’étreinte du sort,
Cinquante incrustés dedans le Fleuve.
Ayant voulu le traverser ils furent pris avant le port ;
Têtes si belles à grand’cornes !
Cinquante mufles desséchés et pleins de vide et creux de mort...
Mais plus épouvantable de morne,
J’ai contemplé de tous mes yeux trop tremblants d’un rude soupçon
Ce moine gelé, bloc irascible,
Délaissé là par ses conjoints avant l’agonie impossible :
- J’ai vu l’homme vif pris au glaçon.

VII

Quel homme eût sculpté cet effort ? Quel être-dieu eût ébauché
Ce corps innombrable et sans figure ?
- Ils sont là tous, taillant, rôdant et ravalant à leurs carrures
Le trop-plein du bloc bien retouché.
Ces bons potiers qui tournent leurs jolis dieux comme des pots,
Enfants bégayant de leurs mains grises,
Coulant sans rire un masque en pleurs et sous le galbe d’un suppôt,
Refaisant toujours la forme apprise ;
Sots artisans n’osant pas plus que simuler le bon vivant :
Ils travaillent non pas sur eux-mêmes ;
- Mais toi, Thibet, tu t’es pétri, levé du plus fort de toi-même,
Héros terrassier et émouvant :
Non point potier mais poète ; et non artisan mais poème
Non point du dehors mais du dedans ;
Dieu statuaire et dieu surgi, ciseau et feu et roc ardent,
Tu fis ta médaille planétaire
Ton propre grand oeuvre dressé à ta devise escaladant :
« Montagnes, sculpture de la terre. »

VIII

Tout le village s’est levé, en joie, en proie à l’aventure :
Ils vont divisant l’espace ami
La tête haute sur le ciel cillé de leur désinvolture
Ils marchent - et moi - vers Mont-Omi !
Ils ont paré leurs beaux habits tués de neuf de l’azalée
Qui fête la plus grande en-allée.
Ils fleurent la bête cousue, ils me flairent en bondissant
Sans voir - je regarde ces passants.
Lestes et gais et bons parleurs, hommes-rouges, femmes-turquoise
Leurs jambes, vives reines du bond...
Leurs pendeloques ondulant dans une mine si courtoise
Ces airs de souverains vagabonds !
- O Fille si vite envolée ! O pérégrine cuirassée
Espoir d’une étape harassée !
Gazelle forte au harnais bleu - ah ! ce n’est ce regard d’élan,
Ni rut ou même étreinte mystique...
De grâce ô marcheuse implorée : un coup d’épaule ! A ton élan
Monter de ce grand pas élastique !

IX

Dans la rumeur et le brouillard gris, dans la honte encotonnée, terreuse et sordide
J’invoque ton immense parure
Pendeloques de beau métal et de pierres faites de toi
Couvrant le sein de ta pérégrine
Fille cuirassée d’argent, couronne parée, diadème et manteau bien serti
Tibet, déesse encabochonnée
Je te soupèse et je te ris en marchand du Ladak bavant sur sa proie qui reluit,
Mais plus avarement que lui,
Je tiens à deux mains mes richesses : tes métaux et tes pierres... tes monts et lacs et roches...
Que jamais plus désormais
On ne puisse penser à toi ni prononcer le cri de « Tibet » !
Sans entendre parmi l’oreille
L’impitoyable cliquètement de cette parure orfévrée
La séquelle de mes mots précieux,
La suite enchâssée de mes pierres, la chute de mes cristaux teintants
Et que, non épouvanté de mon oeuvre,
Petit, au bas, mais non pas effacé, ni trop humilié,
Mon nom comme un coin se redéchiffre !

X

Fille de la force, fille des monts, maîtresse d’un corps épuisé,
Fatigue, - voici l’heure enivrée.
Que le chanteur hindou et noir distille son herbe poivrée,
Liquide pieux, brûlant, rusé,
Offert-offrant et poison-dieu et pétillante girandole...
- Je bois la fatigue mon idole.
Sur un rythme préparateur, j’incante : « O mortier ! o pilon !
Instruments d’un ivre sacrifice
Servants en marche balancés dans le quotidien supplice,
O Genoux, o plantes, o talons !
Broyez et tirez de ma chair oh ! le seul jus qui l’invigore :
Sucez mon humaine mandragore :
Pressez, foulez, et vendangez l’offrande à toi seul Thibet-Roi,
Bétail assommé tout d’un arroi !
Troupeau haletant de mes membres ; dévotion inassouvie :
Ma peau se dégonfle de ma vie...
Je la consacre et te l’accroche en un trophée, en un seul voeu :
Seul don de mon être qui se meut.

XI

Fatigue qui vient : lente et leste, avec ce beau pas d’éléphant ;
Dorée au midi ; matrone rousse
Des soirs ; vierge lourde au matin quand mon rêve se fend
En deux univers comme une gousse !
La voici maîtresse incrustée en cet inexorable affront,
Solitaire, pénétrante et nue ;
Dans mes cuisses et dans mon coeur et à ma gorge et à mon front
Jusqu’aux creux des sources inconnues,
Jusqu’aux replis invisités ; jusqu’en la moelle de mes reins.
Vampire elle me joui et m’habite.
Soit-elle abondante et repue, - ô baume en mes vases murrhins.
Soit-elle hébergée et bénédite
Jusqu’à défaillir et mourir, pour Celui plus grand qui la suit,
(Non point le repos, non pas la nuit.
Moins encor le sommeil toujours le même en sa trop quiétude)
Mais pour son vainqueur des lassitudes,
Dieu fier, dieu pur, parèdre mâle et le plus noble des amants
Fatigue, pour le surpassement.

XII

A moi, Thibet, à l’aide ! à moi ! voici l’imprévu et l’obstacle,
Voici la frontière du fini ;
Il faut passer. Je dois passer, et malgré toute la débâcle,
Franchir le Grand-Fleuve d’Infini.
Je tâte du pied ta falaise et cette faille terrienne ;
Ce pont, arqué du ciel à l’enfer :
Est-il balustré de solide ou fait de trame aérienne ?
Est-ce un tablier chaîné de fer ?
Est-ce le tronc qui se dérobe ou le gué profond gonflé d’outres,
Ce bac du Ta-Kiang torrentueux,
Ou l’envol ailé inventé pour ce gros flux mystérieux
Que Brahmes dénomment Brahmapoutre.
Est-ce le glissement léger sur un câble beurré au choc,
L’essor d’une flèche prisonnière,
Ou cet engin vertigineux - allant - venant, et pendulaire,
Battant sa longueur de roc en roc ?
Si je ne lâche - je m’abîme - au temps voulu, - temps pulsatile,
En ce long linceul fluviatile.

XIII

J’aimai le seul, j’aimai l’unique, - o pic singulier et morose
Celui...
Régnant sur l’air, entouré d’air, égoïste et nu
J’ai bu,
Mais non pas à l’égal du monstre-acète encaqué dans sa pierre,
Muré, mourant là, et pourrissant, dont la main sèche seule sort en quête
Un homme enseveli en son sang !
J’aimai l’en-allée haletante et me sentir très erratique,
Marcheur insolite et surmené,
Mais non plus à l’égal de lui : ce vagabond érémitique
Sorcier des hauts pics enbéguinés
Encontré face à face errant sur la crête d’un col de glace,
Hagard, armé - nu - de son trident,
Maquillé d’air, rougi de vent, farouche masque à feu-ardent
La bouche tremblante de grimace...
Il se crut tout à coup visé, reflété en moi, - moi en lui :
Voilà pourquoi tous deux avons fui.

XIV

Je me défends de t’aimer, Bod, en dépit de ce tutoiement :
L’hymne «  j’aime  » est réservé pour Elle.
Mâle-Thibet tu comprendras ma discrète ardeur en amant :
Voici : (ce n’est pas une amourelle !)
Elle est divine au bout du monde et plus diverse que tes monts :
Elle est extrême, mon démon.
Et pourtant proche, et si vraiment à portée à moi dans la vie,
A moi provocante au grand combat.
Mais cette défensive enclose et sa retraite inassouvie
Ce mur aux créneaux que mon coeur bat !
Entre elle et moi entre elle et moi il y a cette rose armure
La chair non-pareille est malgré nous.
Défaut des yeux, et boucliers aux points dressés comme parures,
Défaut qui se baise à deux genoux.
- Je t’ai monté, Pôle du froid ; je t’ai dompté, Pic des montagnes,
Mais elle où la vaincre et la gravir ?
La voici nue et blanche et haute afin de mieux me rassouvir
D’Elle - ma multiple compagne.

XV

Dans les terrains les plus abstrus sous les minéraux les plus aigres,
Au plus sourd des mondes anciens,
Par les marais et les magmas dormant sur les gisements maigres,
Aux coeurs des plus durs géomanciens,
- J’ai vu ces jets, ces jeux brillants, coulés de fonte d’un or rare,
Percé les grossiers soubassements.
Toi-même THIBET, rocher pur, est pénétré de ces carrares,
Toi-même es veiné comme un amant.
- Je suis doué de trop de vue et perçant ta solide armure,
Je vois le filon non minéral :
Sous tes glaciers étoilés d’air, et sous tes pics en endentures,
Voici cet éclat non sidéral :
L’Autre élément qui n’est de feu, ni de bois ou fer, ni de terre,
Ni d’eau, - ni même de lumière :
L’Autre Être toute de mon sang, la même en sa métamorphose,
La Seule, qui pose un halte-là !
Ma concubine dans l’esprit et ma complice dans la chose :
THIBET, par beauté, exalte-la !

XVI

Me recueillir en ma coupe de monts : baigner dans ma seule piscine
Couler en moi-même comme un Lac.
Me ruisselant de haut en bas fleuve sans flux et sans racine
Creuser mon vivier à coups de lacs ;
Sans cesse rebu et revu, avec mes vasques alevines
Mes jeunes poissons aux goûts rieurs ;
Mon casque de ciel sur la tête et mon cirque dur que ravinent
Les jeux des seuls vents intérieurs...
- Mais mieux encore : à ton exemple ô Thibet riche d’aventures,
Puissé-je imiter ton Yam-dok-tsö !
Lac double - Lac ! - deux fois serti dans sa liquide investiture
Distillant sur lui sa seconde eau.
Puissé-je aussi par hyperbole et séquence en marche au poème troisième
Reporté de niveau en niveau
Atteindre haut et de crue en barème,
Être, - à la puissance neuvième
Et jusqu’au centuple, au nombre croissant, sans déni,
Et ainsi de suite à l’infini ?

XVII

Ce n’est pas seulement l’horreur et le vertige de puissance
Que détient ton monde Thibétain...
Ni cette austère et superbe affrontée, ni ce rugissement d’insolence
Que porte tes fronts éléphantins,
Pays rebelle et âpre lieu, - mais voici que ta vallée haute
Enclose, o désespérante si loin.
C’est la prairie inattendue, c’est l’auberge claire, don et joie de l’hôte
C’est le chant des fleurs...
Voici le vallon que je sais, - Prairie enclose ! Prairie haute,
O calme et fleuri, O doux Thibet !
Tu as des vallons que je sais à peine penchés vers la terre
Des champs immobiles m’attendant...
Des mousses douces, et terrains mous où poussent et tremblent les airelles
Toute une forêt floréale
Une retraite, un rêve haut : un reliquaire aux joies encloses
Vallon des vallées impériales
Cependant que de branche à branche noir comme les guirlandes des années
Volent longissimes les usnées.

XVIII

Ils se rapprochent... Ils s’en vont. Ils s’en viennent... Et disparaissent...
Marcheurs achalandés par un mot...
Ce troupeau fait pour faire route, ces marchands sans peur ni paresse
S’en vont d’un seul pas vers Bhamo.
Cloches sonnant et bêtes mourant... Ils s’en viennent et disparaissent...
Bruits d’ombres et paumes de chameaux.
- C’est tout, c’est ainsi. Me voici au bord de l’espace à la fleur reclose
Comme un mendiant de l’infini.
Ne bougeant pas, - ne mourant pas - mais tout implorant l’hymne close
Passant du voyage non défini...
Couché, vautré, dormant, rêvant : qui don se promène et démène
Là, Là ! perçant la tente ou le mur :
Non seulement autour de moi, mais en moi seul, en mon domaine...
Passe la Grande Caravane
Qui ne monte pas, ne descend, mais d’âge en âge souverain
Glisse et dévale la moraine
Sans fond de cet effroyable glacier vertical et chutant
Du Temps.

XIX

Même là-haut, même ici-haut, je cherche éperdu l’Autre, l’Autre :
La reine du royaume d’ailleurs.
Dans cette course échevelée, dans ce paradis sans apôtre
Le jeu du divers aux yeux railleurs.
Que serait-elle ici pour toi ? ton climat et tes âpres fruits
Saurait-elle mordre à belle bouche ?
Que dirait-elle devant toi, dans ce haut règne de l’esprit...
Se taire et s’incliner sur la couche ?
Je ne dis point l’aborigène au pelage doux sur la peau
Mais l’autre, la mienne et fraternelle
La blême, blanche, équivoque et si pareille en ses appeaux
Parèdre d’une vertu maternelle
La soeur de sang, du même sang, de même vertu amoureuse...
O soeur dans la fête incestueuse
Que dirait-elle dans ton sein ? Saurait-elle, harmonieuse,
Se taire, et, Là-bas, vivre et jouir ?

XX

En vain ! en vain ! et j’en suis là : seul et Toi devant ton spectacle,
Ce lieu fixé dru par le regard.
Pour t’enlacer ainsi, Thibet, au plus haut de tes simulacres,
(Blanc, nu, dominé d’un oeil hagard)
J’ai fendu deux lunes durant, et tant de soleils de jours et d’aurores,
L’espace fluant sans riverains.
J’ai fait plus de bonds et de chants d’amours et mort en métaphores,
Qu’il n’est permis au jeu de mes reins !
- Et voici : le moment est haut et je la tiens pour bien acquise,
Amoureuse à pleurer de plaisir.
Je suis le possesseur humain d’un dieu-fait-Eve la conquise,
Dieu-vierge incarné à mon désir.
Que l’heure soit. Vienne l’instant. Tombe la cime d’allégresse,
Et crève le cri de profondeur.
Un autre monde thibétain jaillit du volcan de caresse
Et règne au sommet des impudeurs.
- En vain. En vain. Et j’en suis las. Seul et MOI,
Moi penché sur elle :
Elle, appareillant sa caravelle.

XXI

Où est le sol, où est le site, où est le lieu, - le milieu,
Où est le pays promis à l’homme ?
Le voyageur voyage et va... Le voyant le tient sous ses yeux
Où est l’innommé que l’on dénomme :
Nepemakö dans le Poyoul et Padma Skod, Knas-Padma-Bskor
Aux rudes syllabes agrégées !
Dites, dites, moine errant, moine furieux, - encor :
Où est l’Asiatide émergée ?
J’ai trop de fois cinglé, doublé les contours du monde inondé
Où coeur ni oiseau ni pas ne pose.
Où est le fond ? Où est le mont amoncelé d’apothéose,
Où vit cet amour inabordé ?
A quel accueil le pressentir, - à quel écueil le reconnaître ?
Où trône le dieu toujours à naître ?
Est-ce en toi-même ou plus que toi, Pôle-Thibet, Empereur-Un ?
Où brûle l’Enfer promis à l’Être ?
Le lieu de gloire et de savoir, le lieu d’aimer et de connaître,
- Où gît mon royaume Terrien ?

LHA-SSA

XXII

Thibet ! si tu avais une âme, - une âme sombre et lamaïque,
L’esprit caverneux régnant en toi !
(L’esprit qui vague et se débat, esprit femelle et symbolique,
Cette âme...
Priante et chaude à toits d’or pur suant son soleil métallique
Ou bien tout enfumée en ferveur
Nombreuse, tiède, et renfermée, et toute fragrance mystique
Si tu connaissais la...
Sonore, et chantante à voix d’os de mort embouqué à ces lèvres,
O souffle tubaire,
Si tu daignais te contempler en refuge qui se grève...
Cette âme, s’incarnant en quelqu’un, ...
- Fais que sans rime ni répons, dans le tumulte de la vie
L’homme attentif qui dit ceci,
Par hypothèse et par jeu, par la séquence...
Mon âme se fasse Thibétaine.

XXIII

Me revêtir de ton architecture ; devenir l’un de tes vaisseaux...
(Jadis j’habitai des cathédrales,
Priant de plaisir ou de pleurs, endossant la voûte en berceau,
Verrier des lumières abyssales,
Je me faisais le grand logis recouvrant la foule en ferveur
J’étais Notre-Dame-des-Rumeurs.)
- Thibet pieux ! médiéval, o jaillissant de la prière,
Pays qui se renverse en arrière
Ainsi qu’un regard révulsé ou des sourcils peints à rehaut
Visage fuyant de bas en haut :
Encorbellement à rebours ! Embrasure trapézoïde :
Fenêtre plongeant sur le solide !
Château bâti pour résister en sa logique inclinaison :
Seigneur ! Notre-Seigneur-de-Raison !
Ce n’est plus pilier maçonné, ni pilastre ni mascarade
Ni coeur appareillé d’oraison :
Toute la masse qui s’en vient contrebuter à ta façade :
Un mont, seul, épaule ta maison.

XXIV

Si je n’écrivais ni chantais en mon langage bien françois.
Blutant le grain d’oïl entre mes lèvres,
Entre tous les parlers du monde aux mille voix ayant le choix
Prenant qui va de Paris à Sèvres,
- Je donnerais cent millions de sons élégants et diserts
Pour goûter ta rude mélodie...
Pour emprunter ton parler haut, Thibet, tes grandes voix dans le désert.
Le jet de ta rude épiphanie...
Tes jeux de mots assonancés : un son ! un saut : mots d’un seul ton...
Monosyllabes allitérés
Comme un thé beurré chaud et gras, versé du pot du marmiton
Coule sous les langues altérées
Comme un déferlé fleurissant couleur de langues et mantras
Que ces récitants
Ces rudes marcheurs au repos, ces escaladeurs au sommet...
Ces diseurs de plus grande aventure
Quand le corps se détend avec la langue, et s’en remet
Aux mots escaladant l’aventure...

XXV

Je l’ai vu, rougissant, ému, les yeux baissés mieux qu’une fille
Pendant que je Lui parlais de Lui.
Nous avions échangé tous deux l’écharpe de gaze-mantille...
Sous elle son regard avait lui.
Il était là, l’épaule ambrée et nue sous le grand manteau monastique
Je fus étonné de son émoi
Que dire ou faire à ce garçon plus que divin si ascétique
Ce Bouddha vivant devant moi !
Il était émouvant de peur, en son visage et ses paroles
Il n’osait répondre ou m’accueillir
Car je savais et je sentais la mort sur lui sans paraboles
La mort, régente de son Mourir !
Et pourtant c’était bien un Bouddha vivant dans ce monde
Ici-bas où je me fourvoyais
Et nous avions parlé en vain des renaissances d’outremonde...
De ses vies passées, de ses souvenirs ;
Il avait peur... Il se trouvait perdu si loin...
Combien de naissances en sa tête !

XXVI

Nuit de chasse ! Nuit d’épousailles : où voici à moi au déduit
La vierge antilope ultramontaine.
Sous l’alcôve immense des pics ; sur l’oreiller du haut pays,
Je couche une épouse Thibétaine.
Je la tiens là comme à l’affût : moi, le premier de ses maris,
Payant le plus honorable prix.
Je l’ai reçue en un marché des mains de sa mère hideuse ;
Il me faut l’assurer de la gueuse :
- C’est bien. Tais-toi et n’aie pas peur. Je ne suis pas diable étranger,
Je t’offre ce qui est dans l’usage
Entre femme et homme bien nés : nous l’appelons fleur d’oranger,
Tiens-toi, et fais-lui donc bon visage.
Cheveux errants, seins émouvants, jupe enfuie au vent mordant
Prise et domptée comme un essaim
Centauresse à deux pieds humains, laisse-toi prendre au rythme ardent
Laisse la déesse gonflée
Frémir en toi et maintenant que le roc tombe ou l’eau s’élève
Flambe toute une ville en chaleur !

XXVII

Je serais de la fête ! la fête solennelle des Terreurs et des Joies !
Fête à Lhassa : fête du Djokang
Cathédrale d’or fumeux, cave et caverne ! Je serais si bien ta proie...
Fête au Djokang et fête au coeur !
J’ai couru la voie du Doring, j’ai salué le Potala ! J’ai couru là où l’on accourt :
Fête terrible et jeux de beurre
Les fleurs sculptées tiède-fondant ! - Les danses de haches coupantes !
Fête grondant et divins leurres...
J’en serai ! Je me dissoudrai dans ces chants ! éclate mon cou aux marmonnements graves
Fête au profond des caveaux sourds !
Des hommes chantent à voix belles... le bronze éclate et se répand
Fête coulant par les oreilles
Le son gigantesque du tube tonnant comme un canon prolongé
Fête vibrant dans la matière
Eclate et crève et chante en voix : dans l’immensité des tonnerres...
Le son perforant dissout les murs
Le prêtre est gonflé du son chaleureux qui chante et prie
Je suis pénétré de voix et d’or...

XXVIII

J’accepte l’apologue fou, et de partager la culbute !
On dit que le chef des Lamas noirs,
Ayant à vider sa querelle avec un Maître-des-Savoirs,
On dit qu’il provoqua la dispute :
Lequel des deux montant plus vite au plus haut du Cang-ri-mo-tcheu...
(On disait ce mont inaccessible),
Prouverait par là son pouvoir, gagnerait le plus bel enjeu -
- On dit que le Bouddhiste, impassible,
Sans invoquer, sans proférer, se tenait coi devant sa foi.
On dit que son rival en colère,
Le Pön-bo noir, d’un seul élan, se balançant sur les tonnerres,
On dit qu’il enjamba le sommet.
Le premier ravi dans le but... le premier au but... mais :
On dit qu’aussitôt il s’assommait
En retombant. Pendant que l’autre sans ciller dédaigneux de toute échelle ou escabelle,
On dit qu’il fut déclaré vainqueur.
J’accepte de monter là-haut si dans les Temps aux ris moqueurs
On dise que ma chute fut belle.

XXIX

Louange au vin ! Je suis ivre. Le Lama sait boire et chanter avec fruit
Louange à l’ivresse de l’Esprit !
Le Lama sait boire, disant que cela fait tourner plus vite le « Om Mani »,
Le moulin pieux au bout des doigts
Et qu’au bout l’on voit plus clair, et qu’après tout ces fariboles...
- Je bois à travers le Vin, la Parole.
Vin des Hauteurs ! Vertige des Mots, Mal infini des montagnes
Thibet, je me hausse vers l’ardeur
Louange et gloire aux aliments purs des génies rayonnant et battant les campagnes
Je suis ivre fou... Je suis démon-
Dieu Je danse plus haut que le regard sur la crête
Je suis déradé de tous mes sens
Viatique exaltant de la pensée, seul besoin de la besace
De qui monte haut et s’en va loin,
Ivresses, ivresse et joie : de quelque plante de quel suc qu’on vous délace...
Tout monte comme élévation
Vers toi dansant éperdu dans tes cimes, Thibet immobile dans l’air...
Louange à toutes les ivresses,
Aux fumées, aux espoirs, aux désirs, aux plus hautes allégresses
A TOI ! Seul Pays vainqueur des cieux !

XXX

Si jamais je veux être Lama ?
- (Lama Jaune, Lama Rouge, Lama Rouge ou Jaune ? Lama Jaune) -

L’un et l’autre chapeau se porte bien.
Ces deux couleurs sont vraiment lamaïques.
L’une et l’autre détient tous les Biens :
Soit dans le monde aux esprits diaboliques,
Ou simplement : des hommes politiques.
L’une et l’autre, opposées, se prête parfois les pouvoirs
Toutes les deux dansent, dansent
Sur le dos des vieux Lamas Noirs.
Il est bon de sauter en cadence ;
Plutôt que prier en paix un très quelconque Brahma
Si jamais je dois être Lama.

Lama Jaune, Lama Rouge, Lama Jaune ou bien : Lama Rouge ?

Ce rubicond se prétend le plus ancien
Des deux chapeaux reçus parmi les nôtres.
C’est un mage ambulant et métaphysicien
Qui le coiffa, doré de patenôtres.
En sa séquelle il faut que je me vautre,
N’espérant guère échapper à Tout-Son-Omni-Savoir :
Car il prêche, prêche, prêche
Sur les bords du Mansarovoâr.
Impossible, - hélas - que j’empêche
Sur mes lèvres son nom sempiternel « Grand Saint Padma...! »
Si jamais je deviens Son Lama !

Rouge ? Non. Jaune ou Rouge ? Revenons au Jaune : Lama Jaune !

Le prébendé, le seul et spirituel.
C’est en lui que je cherche mes oracles :
Car c’est de lui que naît le Pape actuel.
Je verrai donc cet étonnant miracle,
- Rome et Lhassa dans le même spectacle !!! -
Les véridiques Eglises échangeant leurs avoirs...
Toutes les deux sonnent, sonnent
Par les nues aux plus hauts espoirs.
Inutile ici que j’entonne
Le même chant au chemin - même chemin - de Damas
Si jamais je deviens Un Lama.

« Lama Jaune, Lama Rouge, - Rouge, Jaune... ou Noir ? »

Me voici pris au piège nécromant.
Jongleur de tes morts, amant de tes gouges,
Vampire érudit me réclamant
Du médecin dans ses pratiques rouges :
Me fourvoyant aux plus immondes bouges.
L’un à l’autre, prêtres-attestés, se dénigrent tout avoir
Mais tous les deux sautent, sautent
Sur la vie à grand désespoir.
Il me faut donc partager la ribote,
Me revêtir d’un très magistral et macabre eczéma
Si - horreur - Je devenais ce Lama !

(Lama vert, Lama bleu, Lama gris ou même :)

Grand Lama revêtu du vernis souverain !
A l’habit l’on connaît trop bien l’imposture.
Qu’un autre danse à ces tréteaux forains !
Que l’homme s’ouvre à toute la nature,
Exhibant vers là-haut sa flèche impure.
On n’entre point au DjoKang de mes yeux.
Que tous les dieux baisent, baisent
Sur la terre, au plus bas des cieux,
Qu’ils pénètrent tout à leur grand aise :
Hormis le secret de mon coeur, ni ce qu’il aima.
Même si je devenais Lama.

XXXI

Mais avant tout ébat de toute secte diaprée
Menant rut et jeu de ses couleurs,
Avant qu’un seul homme ait jeté sur des gammes bariolées
Le chant d’arc-en-ciel de ses douleurs,
Tu te célébrais, moine pur, dans une ronde plénière,
Libre de la sonnaille et du gong,
Ton vent d’autrefois déferlait sans s’effranger aux drapeaux de prières,
Ta voix se recueillait pour le bond.
Tes eaux - aujourd’hui emmoulinnées par les oraisons mécaniques
Tombaient musicales dans l’accord ;
Ton ciel maintenant baratté par tant de dieux membrus faisant leurs roues liturgiques,
Planait isotrope en son essor.
Avant toute église farouche, ou rouge, ou jaune épiphanie,
Ton nom se faisait sa litanie :
Excessif, Exaltant, Inhumain, Inhabitable, Masse de Gloire et Palais Accablant,
Ton nom - le véridique - oserais-je ?
Tu étais, sans couleur, ton propre Très-haut Lama des Neiges,
Blanc.

XXXII

Par les Forces visibles et non vues, pour les vallons irrespirés
Je t’adore Thibet, château du Monde
Pour tes arts peut-être cachés, et le non-savoir de tes hauts lieus retirés
Je te nomme et dis mon Outremonde
Pour tes pouvoirs d’immensité, acculés par le poids de la terre et les poussées
Je te reconnais Masse de Gloire !
Pour ce que tu caches encore, par la discrétion sans bouche ni voix de tes mers
Je te revénère en ton offertoire
Tu n’es pas le royaume humain, ni ce divin paradis tiède, maître d’effroi
Je te surmonte et dis Enfer froid !
Pour la lente vie coulant de tes glaces et ces plis drus tombant de haut
Je te révère o Souverain dur
Tu as taillé tes propres dieux en forme de monts et de pics
Tu es la cime méditerranée
Assemblant les mots magiciens, courant de la langue Perse à la corne du plateau mandchou
J’incante et te livre la démonie
Reçois mon... grand dévouement... dans la formule bizarre de la grande Apostasie
Je dis : matri moutri sala djou !

XXXIII

C’est ainsi, Pays des Cimes, Pays des Hauteurs, Pays des Monts,
Que tes Lamas noirs rouges ou jaunes
T’ont peuplé de milliers de dieux et d’eux-mêmes,
T’ont changé en une terre occupée, pénétrée, Par la prière.
Que les moulins tournent, tournent, tournent,
Que les drapeaux flottent
Que les fumées montent, montent, que les mets s’apprêtent, que les lèvres battent, que les Influx du haut se mélangent ! ...
Je n’ai point voulu m’occuper de ces débats, mais comme un sage, soupesant ta masse en ma paume,
Te cerclant, t’entourant, ayant réfléchi en hochant sur tes divers Evangiles...
Avec tes neiges, tes Hauts, tes vallées, ton poids, ton pouvoir spirituel...
Ton majestueux pouvoir et tes immenses forces potentielles
Suspendues là-haut, entre Ciel et Plaine, entre l’inaccessible et la Bassesse,
J’ai voulu, pays de Bod, te chanter en mon ivresse,
Ainsi que le Château d’eau, le château fort, le château de l’âme exaltée,
Eternelle, - en son désespoir, - et comme tes cimes, - souveraine.

XXXIV

On dit qu’au milieu du tumulte de ce monde montagneux
Il y a cette plaine haute, abreuvée
On dit qu’au milieu de cette plaine, domaine des dieux, terre des esprits montagneux
Il y a cette ville sacrée
On dit que tout près de la ville, plus haut et plus important, un monticule géant se lève
Protégeant la ville de son épaule
On dit que ce petit mont en entier est devenu un seul château, une seule maison
Palatiale, une Demeure, la demeure du Réincarné
On dit que la façade, aux millions de fenêtres barbares, assyriennes, d’Ecbatane ou de lointaine Sumérie
Se rejette, se dérobe, dans ses couleurs magnifiques
Blanc, d’un blanc de soleil ; puis en haut, au milieu grenat sourd, grenat rouge framboisé dans l’ombre
Jusqu’aux toits que l’on dit qui sont d’or,
D’or métallique, d’or en lingots feuillus, d’or vrai, d’or véridique ! et l’on dit que c’est bien là
Le Palais unique du Potala
Et l’on dit que dedans la façade que jamais ne rêverait tel le plus grand et fou rêveur avide
On dit que le Palais est vide
Qu’il y a des salles noires, désertes, et des vestibules menant à rien de connu
Les passages ne menant à rien...

XXXV

Lhâ-sa ! Lhâ-sa ! Terre des Esprits... je te vénère... te fuirai-je
Lhâsa ! Qui s’en irait à Lhâ-sa ?
Magique ville qui est là - haut dans son coeur - là dans les neiges !
Lhâ-sa ! qui est digne de Lhâ-sa ?
Et c’est le refrain coutumier de ceux qui ne peuvent ni osent
Lhâ-sa ! Quand irez-vous à Lhâ-sa ?
De tous les casaniers étreints dans la chambre close et morose
Lhâ-sa ! Etiez-vous loin de Lhâ-sa ?
Et dans les bouches Tibétaines, et dans le vent ce refrain mène
« Lhâ-sa, tout chemin mène à Lhâ-sa
Et cependant à trente jours, à vingt à dix de bonne haleine
Lhâ-sa, tout se gonfle vers Lhâ-sa
Les Drapeaux dressent leurs bosquets ; chaque pierre est jaculatoire
Lhâ-sa, tes abords sont hauts Lhâ-sa
L’odeur de ceux qui s’en reviennent est forte et sainte et méritoire
Lhâ-sa, tes toits sont d’or, ô Lhâ-sa
Et cependant c’est dit, fini, c’est conclu, chanté et joué, trop loin... trop tard
Lhâ-sa, je n’irai pas à Lhâ-sa !

XXXVI

On le dit - mais est-ce bien vrai - le premier de nous d’Occident
Au vrai lieu des moines et des nonnes ;
Les analectes citent d’abord son nom de voyageur sans incident :
Odoric, natif de Pordenone.
On le dit, que d’un pas vierge et magistral
Il viola l’antique forteresse,
Le visage clos, l’oeil muré, joyau dur à saisir mieux qu’imprenable enchanteresse,
Magique cité du pur astral :
Lhâ-sa, Terre des Esprits ! est-ce vrai qu’il y a six cents ans de nos années
Cet homme te prit et t’habita ?
Dans son récit que trouve-t-on ? « Là - dit-il, la rue est bien pavée et les femmes bien ornées
La ville se dénomme Gota » !...
Et rien de plus... rien de géant pas de surgie monstrueuse ou torride
Pas d’étonnement d’un pas valide
Devant le plus grand effort de la terre Asiatide
Toi, le véhément dans le Solide !
Qu’importe alors si d’un corps aveugle il atteignit sans le savoir
Il vint ; il s’en fut... et n’a rien vu !

XXXVII

Il va, le fervent, Jésuite-errant, hâbleur peut-être et Portugais
Ce prêtre-envoyé dont le bagage
Fouillé par le dur gabelier de ton seuil abrupt aux aguets,
Tenait, préparés en humble gage :
« Deux mouchoirs et pierre d’autel ; quelques cilices et un fouet »
Des prières non pas mercantiles ;
Ce qu’il faudra distribuer : les agnus, les naïfs et pieux jouets
Que l’on appelle des « béatilles »,
- Le voici, tel ardent et rampant à t’aborder
Que, de tout son long parmi la neige
Nageur radieux et rageur, pèlerin au but emporté,
Battant sa grand’coulpe dans ta neige,
Il se pousse ! Il est tout proche ! Il touche au but... on ne sait où.
Près d’un « Roy », le seul des innombrables,
Naïvement il offre ses dons et sa foy : il obtient tout :
Mais dessus les choses admirables :
Louange à sa propre vertu ; décret païen de sainteté,
Promesse très grande d’une Eglise !
- Que son nom soit devant les autres en cette Marche exaltée :
Antonio de Andrada de Lise.

XXXVIII

Ils étaient deux, - Huc et Gabet - qui s’en allaient à l’aventure,
En vrais conquérants du Toit mongol.
Ils cheminaient timidement et pourvoyaient à leur pâture.
Cueillant, pour le feu, la fiente-argol.
Ils étaient deux bons voyageurs qui s’accrochaient aux caravanes
La lampe d’amour aux coeurs brillait.
Ils enfourchaient selon le vent chamelles blanches ou vieux ânes,
L’un deux écrivant ... l’autre priait.
Ils étaient deux missionnaires qu’on traitait au long des routes :
« Lamas du Bon génie Jéhovah ».
Ils s’hébergeaient et se bernaient par tes étables et tes doutes,
Donnant ton Mystère au diable-vat !
Ils étaient deux errants allant à la maîtrise misérable
Au nom d’un seul dieu, - le Vrai, le Leur ! -
Des milliards d’Eons régnant par tes cieux incommensurables
Ils furent surpris de leur malheur !
Ils étaient deux petits enfants qui s’en allaient à ta conquête...
Tes Puissances riaient sur leurs têtes.

XXXIX

Il partit en marin navigateur de tes houles,
Thibet, Océan durci dans l’air...
En vieux conquérant africain vers l’Asiatique Bodhyoule...
Il fut holocauste de tes mers
Dutreuil de Rhins ! damné à mort dès ta première abordée
Dès son premier pas envers tes ports.
Tu faisais un rude et mauvais temps sur l’échine de ses montures
Pleuvant, gémissant, voyant sa mort...
Car les avatars courageux, et les plus hardies arabesques
De vie, et les plus chevaleresques,
Sont dès ton abord marqués et jugés, - Thibet-Maître, sois mon témoin, -
Du signe Plus ou du signe Moins.
Dutreuil perdit au jeu pour le but, mais gagna cette heure sereine
L’instant où l’on s’appartient ...
Et mourut un matin d’une balle ronde dans l’aine
Chantant, car alors tu ne pleuvais plus
« Beau temps pour partir en ce matin, beau temps ... » et il meurt
Beau ciel pour son étape dernière !

XL

Le lent, le grand, le brun et doux Jacques Bacot
S’en va de son pas toujours le même ...
S’arrête ici, habite là ... trafique d’actes amicaux
Pour ses agnats du Pays Suprême ...
Celui de tes hôtes, pays de Bod, le plus natif, le vrai Bod-Pa !
En queste ardemment vers l’en-Allée
Promise, dont marchands et soldats ont rancoeur
Mais que les tenants de la Vallée
Conquise appellent comme lui de tous les bonds de leur coeur :
En marche au Pays Autre à connaître
L’oasis au milieu du tumulte ; la terre tiède et nourricière
Au sein de l’horreur et du blanc,
Le pays noir de mystères, effroi des nomades qui l’enserrent,
Port neuf sans routier ni portulan.
Que le Voyageur soit loué pour avoir erré vers lui sans l’atteindre,
Laissant ce mystère plus grand :
Il revient avec le regard au-delà, ce regard ...
Il prend possession de son domaine :
Ce qu’il a conquis et écrit d’un verbe seul en sa marche hautaine :
Le Thibet révolté : toutes les Marches Thibétaines.

XLI

Rapide, exaltant, exalté, te saisissant comme un rapace,
- Toussaint de Bretagne et du Litang !
Les yeux là-bas, la barbe au vent, grand dépeceur de ton espace
De ses bras si chaleureux battant.
De sa voix grande escaladeuse hennissant de toi dans un rire,
De toi si féru et si fervent
Qu’il réassaille et reconquiert au prix du sang comme vampire
A pas redoublés d’ore en avant.
Depuis le Ladak jusqu’à (...), de Himis du Kashgar à Ourga de Mongolie,
Il va d’une très sainte folie.
Il dort en chaise, il lit en char, il s’abreuve et dîne en esprit
Réharnachant son cheval de rêve.
Il assaille la grosse Chine au U U - bien appris ...
Labourant vers toi sillons sans trêve.
Pour t’arracher en un moment le secret des miracles
- Je l’ai vu moi-même, presque nu -
S’en revenir auprès de nous ayant accompli son oracle :
Portant le manuscrit inconnu.

XLII

Le texte nouveau que voici - le Livre long, volumineux,
Pesant comme un rêve d’avalanches.
Sous le bois pénétré de rouge et ramagé de jaune vieux
Happant la pensée entre deux planches
Comme un toit couvre son palais et se courbe sous la pluie d’air
Ses lettres frontées de l’inflexible
Trait, - (ce dur sourcil - écrit d’argent sur un noir clair,)
Celles sur qu’il l’on débagoule
Dont on ne sait s’il s’agit de déesse ou matrone ou goule...
Et vient le Titre en langue humaine et parlée d’autrefois
Perdue aujourd’hui, d’Oddiana
« Noble Livre, - lit-on par la suite - des Primes Vies de Délivrance,
Padma Sambhava, d’Oddiana.
Et le livre lisant, sont les plus merveilleuses séquences
Promises à qui jusqu’au bout le marmonne.
Et le Livre étant lu, se conclut son Colophon mystique
Où l’on voit que c’est la version liturgique
En traits d’argent sur fond de noir, la traduction même « sans un seul mot qui ne soit pur », et magique,
D’un livre - perdu - « à feuillets d’or ».

XLIII

Suit : la séquence en son Neuvain ; puisse le Poète répondre :
« A l’Esprit futur diffusé là ! »
Plus mont que le Mérou des dieux ; plus palais que le Potala,
Voici le chant qui ne se peut confondre
« Apparu dans l’échiquier du sol d’or il chercha et ne trouva pas le nom
Banal du carré des champs terrestres
Flambant du feu personnel de l’arc-en-ciel savoir de la science, il chercha et ne trouva pas le nom
Banal des lanternes allumées
Fleurant l’encens tout à fait pur, il chercha et ne trouva pas le nom
Banal des fientes et des fumées
Rayonnant dans les astres clairs de la science de l’espace, il chercha, et ne trouva pas le nom
Banal du soleil et de la lune...
Plongeur au ciel vide et nu, par au delà des ailleurs inconnus, il chercha et ne trouva pas le nom
Banal du ciel de notre apparence
Enivré par la boisson de l’extase qui soutient, il chercha et ne trouva pas le nom
Banal de la soif proprement dite
Ayant mangé dans la chair ardente au penser (?) magnifique, il chercha et ne trouva pas le nom
Banal de la faim proprement dite
Vivant à la vie adamantine de félicité, il chercha et ne trouva pas le nom
Banal du déclin de ceux qui vieillissent.

XLIV

Moi-même enfin, me voici là, pèlerin lassé vers Lha-sa
Moi-même avec tout mon désir de connaître
Avec mes mains et mes genoux, avec mon coeur faibli d’horreur et de lacis et d’impostures...
Je viens, dernier et non point d’aventure...
Je t’ai reconnu, Thibet-roi, - je t’ai dédié en métaphore
Le vin de la plus magique amphore
Moi-même suis là, gravitant, gravissant, escaladant,
Je t’offre, Thibet, mes pas errants.
Non point au hasard, non point en amour de toi-même,
Mais - seul, du cortège pénétrant...
Non point destiné à ton coeur de glaciers et de beurre et de figures. -
Moi seul en route vers le Divers.
Vers toi-même haut, - vers le plus étrange et le plus inaccessible...
Vers Elle que je n’atteindrai pas.
Mes pas envers toi marquent les pas, sur ses flancs inflexibles
Gloire et amour à celle qui n’est pas.
Je pérégrine et suis en quête à travers toi de la conquête
De l’Autre, de l’autre au regard-dieu.
C’est ainsi que symbolisant mon effort et joie de requête
Je puis, décemment, me nommer en ce lieu.

XLV

Les vrais dévots à ta gloire massive ; les vrais pèlerins de ton poids,
- Carabes à triples pattes maigres, -
Ce sont tes porteurs élevant des poids plus pesants que leur poids,
Soufflant, piétinant parmi les aigres
Granits ou par les silex éclatés dans les déjets de tes torrents ...
Ils t’offrent, Thibet, leurs faix errants.
Parfois arrêtés, suspendus, - non pas épuisés - ils s’adossent
Au court bâton qui les surhausse.
Ils te mènent obscurément leur patience sur une bosse
Hissant leur offrande bien pesée.
Soit le chaudron de fer fondu - scarabée sombre - capuchon noir
Ils enlèvent par trois à la fois
Ou bien le thé pressé en briques dont chaque ballot est de vingt livres,
Et l’on compte quatorze ballots sur leur dos !
Ce sont des chinois étrangers. Faut-il les suivre dans le geste ?
Imiter cette démarche preste ?
N’osant me prendre au fardeau d’homme j’ai tâté celui d’un enfant
Et, tôt, basculé face en avant !

XLVI

Mais par-devant tout voyageur, tout être porté sur deux pieds ;
Muni d’un visage et de parole,
Par les dialogues craquants de ton promenoir des glaciers
Montait l’instinctive parabole.
Ce n’est pas lui-qui-voit-en-face qui premier vit de son oeil
Ton jet plus ardu que son orgueil.
Un museau d’antilope ou d’âne ou bouche vierge d’hémione
Ou l’ours inconnu au bagout clair,
Très authentiques pèlerins mieux que le Saint de Pordenone,
Jetèrent le son tissu de chair.
Avant tout homme même blanc, - avant tout Lama même noir, -
Un cerf altéré s’en fut en quête
A Lhâ-sa qui, lors, n’était point, - et ne vit rien, - et la route était faite,
Par lui bête assoiffée au mouroir.
O Thibet neuf ! Tes hôtes purs et les plus vifs de tes amants
Furent les meneurs de grand’ hardes ;
Les bons sentiers d’hommes en toi suivent les pas de ces bêtes hagardes
Qui s’en allaient boire en te bramant.

XLVII

Mais plus subtil qu’Hommes et Bêtes, le Sage possède et il tient « Dans la majesté de l’Esprit libre »,
Ce que reins et cuisses alternés
Plantes souples et pattes dures conquirent par la vertu d’Equilibre ...
Celui dont les Désirs sont bien nés,
Qui dans son coeur monte et ... dans la chaleur du glacier qui s’agrège,
Se hausse en ton Royaume des Neiges.
Neige mystique : Himachal ! dédaignant tout autre
Je pense, je crois en
Ce grand mois culminant, Nivôse aux jours séculaires
A ton règne enfin qui me viendra
De tes Neiges, - à ce rêve doux dans tes Neiges,
Sommeil se réveillant dans ta mort.
Quel ultime émigrant de nous, voyageurs à sang rouge et peau beige
Ose, premier, gagner ton port ?
Qui donc s’en ira, singulier, se roulant dans ton linceul d’investiture
Délibérément mourir en Bodh ?
Que par-dessus tout découvreur, tout passant leste à l’aventure
Lui ! qu’il soit nommé le Saint de Bodh !

PO-YOUL

XLVIII

Et c’est ainsi, Thibet nombreux que se rythment et se dénombrent tes apothéoses ...
Comme des cloches, tes grands noms battent ... Comme des marques dans le temps ...
J’entends les fantômes de To-Bod, Haut Thibet, le mont inaccessible ; celui vers lequel on se hausse et qui vous porte et vous grandit ...
To-Bod, et Lha-Ssa, Lha-Ssa, la ville où l’on n’arrivait pas, où l’on arrive ...
Le nom du lieu et le château, la terre et sa ville maîtresse,
Lhassa, maintenant qui dépassera ? -
Les hommes liges et les bêtes, les dieux fourmillants rayonnants, tous les êtres et créatures ...
Les Hommes ont nommé le nom de Bod.
Et Lha-Ssa, terre des esprits, - voici le lieu des créatures, Les hommes nommant, l’Esprit vaguant ...
Et bêtes, dieux et dieux et hommes tous ensemble ont fait ces domaines - ces deux chants d’un seul livre inhumain. Moines régnant et habitant, voyageurs montant à la peine ... - Tous ont atteint au moins la mort ... au moins le linceul dans la neige ...
- Mais plus lointaine que Bod et Ssa, plus hautaine que l’espoir des Bod-Pa ...
Règne la contrée Thibétaine... - Celle qu’en marche on n’atteint pas, celle qui ...
Poyoul ! Poyoul, objet des monts ! Ainsi se bâtit et hausse un poème :
Objet - Maléfice - et renonçant ...
To-Bod, Lha-Ssa et le territoire ineffable
Ainsi se partage le Poème.

XLIX

On est allé en ces lieux-là ! On a mis le pied dans le thrène... - Voici qu’un dieu n’y a pas suffi...
Voici déjà les deux chants dits : To-Bod et Lhassa... To-Bod même...
L’un sonne la trompe des on-dit...
Des hommes ayant couru haut ont surmonté l’investiture
Investissant ton mont de leur mont
To-Bod - Lhassa ! Lhassa To-Bod, cloche sonant - hymne hymnant
Voici le grand ciel de nonciature
Mais le territoire inconnu ! le pays maître d’où ne naît
Pas même un regard ou...
Celui qu’on sait être tout blanc, tout chaud et vierge en ordination
Celui d’où les...

L

Tu es plus haut que ta légende, château de l’âme exaltée,
Plus haut que ce qu’on pense de toi.
Ces beaux récits se dépassant... Cette arabesque surmontée...
N’atteignent pas le bord de ton toit.
On te découvre, on se promène découvrant des néo-royaumes
Coupant ton pays à leur empan
Et le premier, ce Phrygien, Hérodote, nombreur des nômes,
Vieux Grec souriant en oegipan !
Il te croyait tout possédé par la Fourmilière géante
Ton miel métallique était de l’Or !
Aussitôt volé, emporté par des peuplades bien courantes
Et depuis son temps, et depuis lors,
Ibn Batoutah s’en fut tout seul, de l’Afrique à la mer démente
Citant seulement ton Tengri-Noor !
« Pays de la Gazelle oeuvrant le musc en rut odorant et sans trêve... »
- Tous ! Tous, de ta neige à tes névés,
En toi, en toi, mettaient leur foi, te dédiant leurs plus hauts rêves,
Que peut-être tu avais bien rêvés.

LI

Je suis comblé je suis si haut, tout en mon corps d’homme respire
- Mais qui me tord et pénètre et renie...
Devant tes monts, au haut de toi, étreignant ton investiture
- Mais quoi me conjure et me parjure...
Je t’ai vaincu Thibet superbe, ô mon poème ! o mon émoi
- Je t’ai embrassé dans ta superbe
Autant qu’un homme peut jouir je me suis fondu dans ta glace
- Mais quoi me reste inquiétant à fuir...
Je suis très haut, je n’ai plus peur ; je suis devenu Prince même, Lama, et yak et neige et pic...
- Mais l’Autre qui me reste lointaine...
Te surmontant, te pénétrant, j’avais dessein, o diadème
De me couronner du monde-roi...
Je te saisis et je te tiens... J’étais dominé par ton être
- Mais qui se rebelle et se démet
J’avais conçu par ton amour de parvenir à la connaître
L’Autre, la joie ou l’avenir...
Je te possède, o mon objet ! Je t’ai vaincu o mon poème
Et l’autre s’enfuit et me sourit
De ce regard et de ce feu dans tout ce visage suprême
- Mais où la trouver désormais
C’est fait, tout est fait, et j’attends, - j’ai dit tout est dit, et je meurs
- Mais qui songerait à la tuer...
Celle qu’on chasse et qu’on poursuit, celle qu’on désire et qu’on pleure,
- Mais qui la saurait accoutumer ?

LII

Dans l’exaltante exoraison, et cette ardente litanie,
Thibet, qui m’usas mes deux genoux,
Toi qui surmontes, n’omets point dans cette double gémonie
Celle qui a tant besoin de nous.
Dans ma tendresse pour le haut, ne néglige pas la suprême
Celle qui est grande ardeur à nous...
Par son pouvoir et par le tien, donne-moi le rond diadème
Celle qui...
Dans toute...
Celle qui se languit tant de nous...
Dans la solitude... dans...
Celle qui est seule loin de nous.
Dans tes pouvoirs de mort et de nuit, n’omets point dans...
Celle pour qui l’on meurt à genoux.
La reine des sommets de chair, et le grand’four où tout se consomme
La fille naissant au sein de l’homme.

LIII

Mais que sont rêves et tes dieux ! que sont les ferveurs des poètes
Thibet, au niveau de tes sommets !
Quel imaginaire enfanté dans les montagnes et les crêtes
Crève et règne au prix de tes...
Les plus enfantines extases, les plus célestes aventures
Montent avec peine à tes jointures...
L’homme désire et puis meurt ! L’homme veut et ne fait pas... l’homme aspire.
Toi, seul, au plus haut... tu es.
Que les autres escaladeurs chevauchent des mots dans leurs songes,
Je monte en frappant ton sol craquant
Ou bien que dans l’air s’évertuent les hymnes sonnant la merveille
Je scande le tréteau...
Tremplin de la terre, château ferme, - seul mont qui dans le déluge de boue
Se dresse, accessible et diadème...
Quand tout sera mort...

LIV

Les cimes tombent ; la fange monte ; un plat univers s’accomplit.
Méprise - Thibet - notre bassesse.
Toute la terre se déprend ; tout désir tendu s’amollit.
L’étreinte vaut bien quelle caresse ?
Où donc est le haut et le pur quand le plus Grand se surabaisse :
Quand Peuple se fait ainsi mon « roi ».
La pulpe bave sur la peau de l’antique Boule-maîtresse,
La Terre se roule au désarroi.
Car il n’est plus aux cieux soumis de redoutables dieux vivaces, -
Ni parmi nous tous de ces Héros
Menant vie ardente au combat personnel à grand’audace
Mais des millions de Numéros.
Que devient en tout ça le Divers, maître de toute joie au monde.
Que fait l’Autre, si impérieux ?
- Dernier roi non dépossédé ; dernier monarque d’Altimonde,
Thibet, par ce poème élogieux
Je te somme Prince des Pics. Je t’affranchis de tous les dèmes.
Je TE fais ton propre diadème.

LV

Le geste est fait : le but est là : J’ai touché du pied le mystère :
J’ai dit ce qui saurait n’être dit.
Je me reprend et t’abandonne en emportant ton Reliquaire...
Trône là-bas ! dans l’Interdit.
Etant allé je me reviens ; ayant bien marché je m’arrête :
Riant à ta domination
Cet Hymne au désir des sommets purs se résout avant la crête
Eclatent les voeux de négation !
Je n’entrerai plus au To-Bod ! Je n’obtiendrai jamais et même en rêve
Lhassa métropole des Esprits !
Ton vent de gloire et ta projection, toute ta présence sans trêve
Mon corps en saura le désappris !
Je ne parlerai plus de toi - Une fois, seule, je m’en prends à ton ciel
Sachant l’étonnant de ton présent.
Mais tu m’as marqué au visage du regard de ceux qui t’ont vu
Jamais je ne te reverrai plus.
Je ne saurai rien de ton être... si ce n’est que tu es château de ton ciel,
Je ne mourrai pas dessous ton ciel.

LVI

Quand tous tes moines seront morts ; quand le Divers sera moulu,
Quand plus rien ne sera plus en maître ;
Et le Tö-Bod déjà couru ; et Lha-Ssa même révolu :
Po-youl cadastré au décamètre,
- Si un homme est là, un seul homme pour te gravir et te louer,
Malgré l’épouvantable atonie.
Fais alors, - o Thibet patient, Thibet qui subit les trop multiples avanies
Qu’il se souvienne de ce chant,
Ce poème, par toi seul et pour toi provoqué dans ses séquences
Ce cri rythmé par ta puissance,
Avec ses jets, ses frénésies, - son rythme-bond d’escaladeur ...
Et lui, reprenant ces cadences
Que mes séquences servent à rythmer sa marche élastique, aux filles Thibétaines perdues ...
Au son des distiques
- Fais alors, en prière et grâces, en donateur immense, - et don et démon
Qu’au vers le dernier des novénaires,
Au pied de la séquence ultime, - ici, au bas, - ici au coin - de la sculpture de tes monts,
Mon nom, comme un sceau, se régénère.

LVII

Après ces cris, ces hurlements, ces imprécations orantes ...
Une seule, un seul voeu : à ton image, Thibet ; sur le plan des châteaux surnaturels
Laisse-moi bâtir et orner la petite chambre que tout homme bâtit en lui-même,
Ou - brute populaire - ne bâtit pas.
Moins haute que le Potala, qu’elle soit bâtie sur son arête...
Au dedans, - beurrée de douceurs, copieuse et sucrée, mijotante et mystiquement mûre,
Avec des recès plus noirs et plus riches, - l’éclat des coups sur l’oeil fermé, le jaillissement ...
Avec son orchestre de voix mélopéennes, - mes amoureuses, rugissantes au seul démon d’amour
Avec des conjurations dépeçantes pour mes ennemis
Qu’ils soient, ceux-là, mis en pièces ! ...
Que la demeure de mon âme devienne cette hymne Thibétaine !
Mais au-dehors, les fenêtres et le toit pur ... S’ouvrent tout grands sur tes abîmes
Tes vallons, tes creux, la carrure de ce pays,
Que du bout de mes doigts écrivant, mais frémissant de paroles pulpées
De mes deux mains saisissant et secouant ton immense sujet, pays de Bod
J’ai tenté d’enlacer en Poème, cet hymne exutoire ...
D’autres parmi les hommes, ont choisi leurs dieux parmi les hommes !
Et ! Thibet, c’est dans la face de la Terre
Que choisissant son visage le plus majestueux, le plus expressif,
Je t’ai fait, Pèlerin découragé, la Hauteur, le Symbole, - le Dieu.

LVIII

L’homme s’est tu, lassé, repu, et s’assoupit au moment sourd :
- J’entends une musique inhumaine.
Une rumeur qui se fait chant : vaste bruit dont un hymne sourd :
Thibet ! tu te mugis d’une haleine !
Tout ton pays parle : il suffit que chaque pic jette son nom :
Le gong tonne haut sur Tchombatch’ong !
C’est ton chaos psalmodié : une assemblée à voix énormes
Il suffit que chaque mont se nomme.
Eclate clair et déferlant le Tengri-Noor à voix mongole
Et cingle le bon cistre chinois
Disant Ts’ing hai ! Ts’ing hai ! et s’élançant vers ses idoles
Pleuvent les sons à pleine voix !
Dans la tempête monologue un instrument macabre et beau
Jette son seul cri : Jarakabo !
Et les cymbalines Shigatzé et Gyantsé ricanent sans trêve ...
Tout un choeur nommant et l’hymne hymnant ...
C’est toute la terre en rumeur et toute la (?) cloche
Bod ? Bod ? Haut Tobod ! Pays sonnant !

P.-S.

Ce grand poème inachevé que Victor Segalen a consacré au Tibet est composé de cinquante-huit séquences dont chacune se compose en général de dix-huit vers.

Le texte donné ici est tel qu’établi par Michael Taylor et repris par Henry Bouillier pour la collection « Bouquins ». Nous avons conservé la ponctuation ainsi que l’orthographe variable des noms propres telles que laissées par le poète.

Régis Poulet

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