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Constellation 68, Mathieu Kleyebe Abonnenc and The night readers 

Ouverture des journées thématiques "Constellation 68" Bandits-Mages à Bourges, le 1er juin 2018

dimanche 6 mai 2018, par Louise Desrenards (web redactrice)

The Night Readers (Les lecteurs de la nuit) est un documentaire sur la décolonisation et les premières décennies post-coloniales chaotiques du Suriname, depuis l’indépendance conclue avec le gouvernement néerlandais en 1975 jusqu’à nos jours, datation de ces événements par l’acte d’auteur, et l’impact de la déstabilisation surinamaise dans les villages et les ressources des populations frontalières guyanaises, le long du fleuve Maroni et de la route nationale entre Saint Laurent du Maroni et Cayenne.
Réalisé par l’artiste plasticien Mathieu Kleyebe Abonnenc, auquel ces lieux ne sont pas étrangers, ce film installe de façon sensible — musicale par ses rythmes, ses contrepoints, et les différentes tonalités de ses matériaux, — à la fois une déconstruction compréhensive de l’Histoire, une information générale, et une création organique du documentaire d’auteur impliqué, qui ne s’apparente ni à la bio-histoire ni à l’autobiographie, ni à l’autofiction.


- Constellation 68, inauguration : Mathieu Kleyebe Abonnenc, The night readers, 45’ (2018)
Une proposition d’Aliette Certhoux et de Olivier Hadouchi.

- 1/2 Moving Inside : Les vies bouleversées | Gare à l"urbanisme
Une programmation d’Aliette Certhoux

- 2/2 (Re)Déployer 68 - 68 (Re)Extended - Desplegar 68
Internationalisme(s), anti-impérialisme et convergence des luttes ? | Je, tu, il, elle… elles, eux |
Détruire, reconstruire et décentr(alis)er ?
Une programmation de Olivier Hadouchi


Bandits-Mages
Le Haïdouc, Friche l’Antre-peaux ; 24 route de La Chapelle, Bourges.
Entrée libre.


The night readers (Extrait)
Photogramme © Mathieu Kleyebe Abonnenc


Constellation 68, inauguration : The night readers, Mathieu Kleyebe Abonnenc


The Night Readers

— 45’ —


Vendredi 1er juin 2018, 18h 30.

The night readers compose les matériaux disparates d’une sélection d’archives de la télévision guyanaise qui informent la chronologie en plusieurs épisodes d’une catastrophe de la jeune indépendance surinamaise, due à la fragilité institutionnelle d’une république naissant et à la corruption, entre autre sous l’emprise de l’argent de la drogue accédant au plus haut niveau de l’État, et d’un soulèvement populaire puis une guérilla, qui s’affrontèrent. Où des plans de nuits parmi les stock shots renvoient à l’opacité politique du pays, avec la récurrence intrusive de plans séquences de nuit actuels filmés par l’auteur. Tel le leitmotiv d’un long travelling de nuit sur les bas-côtés de la route, où défilent les reliefs des ombres sur lesquels se concentrent les perceptions du lecteur, jusqu’à croire y voir des spectres abstraits des événements évoqués. Surgissement d’une figuration onirique du souvenir et des traces récurrentes des massacres et des drames qui ont flétri la civilité de la nature, et dont le sang et la chair imprègnent encore ces chemins mémoriaux désignés par la caméra de l’auteur.

En outre, le film donne à ressentir une métaphore dynamique de l’entropie du temps, qui s’exprime dans l’anéantissement des lieux symboliques (par leur changement d’affectation et d’aspect ou le récit de leur désertion), et les substitutions des vies qui les parcourent en s’y succédant, lesquels au fil du temps absorbent de plus en plus le voisinage de la Guyane à l’équilibre fragile — entre deux mondes à tous les titres (notamment la question coloniale y fut mise en suspens par la réhabilitation du département français en 1946).

Les ruptures et les accidents sociaux et politiques, dialectiques de l’impact démographique et économique des réfugiés fuyant les conflits surinamais, et des frontaliers guyanais déplacés par cette guérilla et ses trafics ainsi que l’orpaillage sauvage, comme l’intervention de la gouvernance française, sont précisément situés.

C’est aussi une création critique interne du documentaire — lui-même auto-critique à cet effet — et une recherche personnelle sur l’écriture filmique d’une histoire traumatique collective qui a pu marquer l’enfance de l’auteur sans qu’il en fût nécessairement le témoin direct. Cela confère au film des propriétés de l’essai qui l’opposent à l’académisme des genres filmiques où on pourrait le situer.

L’essai visuel et sonore emprunt de terreur et de mondes perdus, des mondes encore contemporains (à travers la longévité d’un chef d’État litigieux) traîtres à leur existence, dans le contraste des bruits déformés par des ralentis ou des silences, parfois avec les paroles des protagonistes distinctes, soulève, au-delà des catastrophes postcoloniales et de la maldonne des ressources régionales évoquée, ou d’autres, l’accélération du désastre bio-climatique et social général de l’environnement qui émerge des résultats de l’économie capitaliste mondiale, à son stade actuel.


N. B.

Ce film a été sélectionné en compétition française pour le Festival international des documentaires du Cinéma du Réel 2018, au Centre Georges Pompidou, à Paris. Un synopsis assez précis sur la situation et les épisodes historiques présentés dans le film et un teaser sont accessibles dans le site de cet événement restant informé en ligne :
http://blog.cinemadureel.org/film/the-night-readers/.

Le titre du film The night readers est attribué par l’auteur à celui du deuxième chapitre d’un ouvrage de l’essayiste et poète guyanien Wilson Harris, parmi ces essayistes poètes et écrivains caraïbes de la pensée singulière et puissante informée par Édouard Glissant, né le 24 mars 1921 à New Amsterdam, en Guyane britannique (aujourd’hui Guyana). Peut-être un signe d’hommage pour mémoire, car Wilson Harris est mort très récemment, le 8 mars 2018, à l’âge de 98 ans, à son domicile de Chelmsford dans l’Essex, au Royaume-Uni, où il avait émigré à Londres en 1959 et écrivit la plupart de son œuvre. La Couronne britannique l’avait distingué Sir en 2010. Le Guardian lui a rendu hommage dans son article nécrologique. L’article qui est consacré à l’écrivain et à son œuvre dans l’Encyclopédie Universalis francophone est précis et recommandable quoique bref. [1]

Pour une meilleure information on peut lire l’entretien de Mathieu Klebeye Abonnenc avec Théo Guidarelli qui accompagne sa sélection en compétition française du Festival du Réel : http://blog.cinemadureel.org/2018/04/24/entretien-avec-mathieu-kleyebe-abonnenc/ (24 avril 2018). [2]


The night readers (Extrait d’archive)
Photogramme © Mathieu Kleyebe Abonnenc
Carte du Suriname
Domaine public
Source fr.wikipedia

Auteur-réalisateur : Mathieu Kleyebe Abonnenc ; Son : Arno Ledoux ; Montage : Arthur Guibert ; Production / Diffusion : Red Shoes ; Organisme détenteur ou Dépositaire : Red Shoes ; Distributeur : Red Shoes. Visionner ce film, demande du catalogue : CNC. Voir la fiche et les informations sur le film dans le site film-documentaire.


P.-S.

biteBorn 1977, Paris (French Guyana)
Lives in Metz, France

Mathieu Kleyebe Abonnenc devotes his focus to the cultural hegemonies upon which the evolution of contemporary societies is based. Through video, photography, installations, drawing, or exhibition projects, he explores the principles behind the dominant presence of pre-existing elements and events - notably those linked to imperial history and the colonies of so-called ’developed’ countries. Many objects constitute a collective memory in which the universal principle has been tested for more than a century ago. Each of these elements needs to be constantly renegotiated in order to discover contemporary conflicts, vis-à-vis the construction of an identity, a community, a nation, and allow for the time to reinvent artistic and political action. (Source Galerie Marcelle Alix)

Villa Medicis, Mathieu Kleyebe Abonnenc

France Culture, Fondation d’entreprise Ricard, « Le sens de l’histoire » :
4. Mathieu K Abonnenc (23 juillet 2017)


Carte de la Guyane
Source fr.wikipedia
© Sémhur / Wikimedia Commons / CC BY-SA 4.0


Constellation 68
Bandits-Mages
Programme général

Notes

[1Trois ouvrages de Willson Harris ont été publiés en français, traduits par Jean-Pierre Durix, ce sont les romans :
- Le Palais du paon, traduit avec la collaboration de Hena Maes-Jelinek et Claude Vercey, Paris, Éditions des Autres, 1979 (réédition aux éditions du Serpent à Plumes, en 1994).
- L’Ange sur le seuil, Paris, Belfond, 1985.
- L’Échelle secrète, Paris, Belfond, coll. « Littératures étrangères », 1981. (voir charybde27 : le blog) ; ce livre remarqué par les libraires, qui déploraient qu’épuisé il ne fût pas ré-édité, a remporté en 2015 le Prix Nocturne remis par la Maison de la poésie à Paris — cela aurait dû aider sa ré-édition... Mais l’attente est longue ! Lire aussi le blog diptyque de la libraire lié dans l’article cité.

[2« (...) ce que l’universitaire Eyal Weizman, qui inspiré le réalisateur, nomme « le présent humanitaire » : « Dans cet état présent, toutes les oppositions politiques sont remplacées par l’élasticité des degrés, des négociations, des proportions et des équilibres. » ; cette phrase est extraite de la page dédiée de The night readers dans le site du Cinéma du réel. Outre les références littéraires dont Jean Hatzfeld ou encore Michel Leiris, citées par Mathieu Klebeye Abonnenc au cours de son entretien avec Théo Guidarelli, on attire l’attention sur celle qu’on pourrait qualifier d’exhaustive concernant les réalisations matérielles et virtuelles des urbanités et des architectures de la violence, et leurs images, à savoir les travaux de l’architecte anglo-israélien, Eyal Weizman, anthropologue des architectures contemporaines de la violence, de la guerre, de l’Occupation et des systèmes post coloniaux, directeur de l’architecture au Goldsmiths College, Université de Londres, (voir fr.wikipedia).
Parmi les nombreux ouvrages de librairie (anglophones) de Eyal Weizman, dont celui publié aux éditions Verso en 2011 The Least of All Possible Evils : Humanitarian Violence from Arendt to Gaza, un livre et deux articles traduits en français :
- À travers les murs : l’architecture de la nouvelle guerre urbaine, éd. La Fabrique, 2008.
- « L’image en conflit. La violence au seuil de sa détectabilité », Penser l’image III. Comment lire les images ?, sous la direction de Emmanuel Alloa (collectif), Presses du réel, 2017.
- À lire en ligne, avec une installation visuelle photographique, l’entretien avec Eyal Weizman, « Les topographes des droits humains, Rencontre avec Forensic Architecture » (26 avril 2015) », par Philippe Mangeot & Laure Vermeersch pour le Cahier de la revue Vacarme No 71.

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