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Jason et Vanessa ou "Juste avant la crise..." 

mercredi 14 avril 2010, par Luc Paul Roche

Vanessa

Une jolie préfecture, en 2008. Vanessa vient de fêter ses vingt-quatre ans. Elle est vendeuse dans une boutique de parfumerie, sur une belle avenue qui conduit à la gare SNCF. Les mecs la trouvent plutôt mignonne, ou ils la trouvaient plutôt mignonne, car, depuis qu’elle est avec Jason, un vrai costaud, policier en plus, ils ne se permettent plus de dire grand-chose.
Elle se plaint de grossir un peu ces derniers temps. Beaucoup de seins, mais ça, c’est pas grave, c’est même recommandé. Jason adore : « avec tes air-bags, Chérie, je m’ennuie pas. » Trop de hanche surtout, et c’est plus problématique. Sa soeur Nathalie, vingt ans, elle aussi a beaucoup pris de ce côté-là, mais c’est plutôt en profondeur et non en largeur. « Nathalie, c’est du muscle, il faut reconnaître » : elle est championne départementale de natation. Vanessa n’a jamais été très bonne en sport. Elle a de la chance, elle vit dans un appartement avec son copain Jason à 300 mètres de la parfumerie ; mais enfin Vanessa prend quand même la voiture que lui ont offert ses parents pour aller au boulot. Cela se justifie : il faut porter le petit Steve à la maternelle tous les matins, et l’école est un peu éloignée, et en plus il pleut beaucoup dans ce département, et il fait souvent froid.
Vanessa s’épanouit dans son travail. Elle n’aime pas avoir les mains sales, elle fait le ménage chez elle à contrecoeur, elle achète des tas d’aérosols très pratiques qui nettoient sans frotter. A la parfumerie, c’est l’idéal, ça sent bon, le vrai ménage est fait par une grosse femme qui vient une fois par semaine ; il ne lui reste qu’à passer un coup de balai de temps en temps, quand il n’y a pas de clientes.
La patronne de la parfumerie travaille avec Vanessa quelques heures le matin. C’est une vieille dame bien maquillée, toute sèche, qui se tient très droit, qui ne sourit jamais, ou presque. Elle parle avec un langage très compliqué et donne l’impression de toujours donner des ordres, même aux clientes fidèles. Elle a soixante-quatre ans, mais ne veut pas prendre sa retraite. « Je ne suis pas comme tous ces fainéants », dit souvent la patronne. Et Vanessa approuve. Elle non plus n’est pas comme tous ces fainéants. Sa patronne lui fait un peu peur, mais Vanessa a beaucoup d’admiration pour elle ; elle est contente de bosser pour une dame qui a voué sa vie au travail. Elle sait que sa patronne possède un ou deux appartements à Paris, un immeuble dans la sous-préfecture, et un studio à Nice ; elle l’a appris lors d’une conversation entre la patronne et une personne de sa famille, venue la saluer dans sa boutique. Si la patronne a toutes ces locations, c’est qu’elle a travaillé très dur pour en arriver là. Vanessa n’aime pas l’injustice : une autre fois, elle a entendu un voisin discuter dans la rue avec un bonhomme ; ils parlaient de la patronne ; le voisin disait qu’elle était bête, cruelle, cupide et grippe-sou, et qu’elle n’avait jamais rien foutu de toute sa vie, si ce n’est toucher ses rentes et tuer le temps en jouant les parfumeuses. « Cruelle », « cupide », Vanessa ne sait pas ce que cela veut dire, mais elle a bien compris que sa patronne se faisait insulter. Les gens, c’est la jalousie qui les fait parler. Elle voulait tout rapporter à la patronne ; mais, au dernier moment, elle n’a pas osé.
En général, la patronne ne parle pas plus qu’elle ne sourit. C’est même un peu gênant pour Vanessa, oppressée par ce silence, lorsqu’il n’y a personne à servir en boutique ; angoissant même, lorsqu’elle pose une question à sa patronne et que celle-ci ne répond pas. Vanessa se demande quelle bêtise elle a bien pu faire. Mais, parfois aussi, la patronne devient bavarde, comme ça, sans raison. Elle raconte à Vanessa, brusquement, que l’administration fiscale vient de lui reverser plus de deux mille cinq cents euros au titre des aides à l’entreprise. La patronne prend un air revanchard, qui lui fait la bouche en biais : ces nantis viennent de lui ristourner un peu d’argent, à elle qui n’a fait que casquer toute sa vie ! Et Vanessa comprend : il faut aider les entreprises pour qu’elles puissent embaucher  ; et comme elle est soudain savante en sciences économiques, elle répète à sa patronne cette jolie réplique. Mais la patronne est plus réaliste que Vanessa : « Ma pauvre fille, il faudrait pas rêver, si vous saviez ce qu’on nous ponctionne, c’est pas leurs petites aides qui vont changer le problème. De toute façon, gauche ou droite c’est pareil, c’est toujours les petits comme nous qui payent ; enfin !... c’est toujours bon à prendre. » Vanessa est déçue du peu de succès de sa phrase scientifique. Mais elle a vraiment envie de communiquer, elle s’ennuie à ne rien dire depuis deux heures que la boutique est ouverte. Elle se compose un petit air indigné, agressif, et elle lance une deuxième phrase scientifique (elle l’entend souvent à la télé) : « C’est parce qu’ils embauchent de plus en plus de fonctionnaires, et eux, ils en veulent toujours plus ! » La patronne a un bien curieux sourire. Vanessa n’est pas forte en vocabulaire, mais dans les méandres de son esprit, elle se demande confusément si le mot « cruel » employé par le voisin jaloux n’aurait pas quelque rapport avec ce sourire-là. Vanessa s’attendait à mieux. La patronne se contente de répondre à côté. « Vanessa, ma fille, vous avez de la monnaie sur vous ? Allez donc m’acheter le journal au bureau de tabac d’en face ; je vous rembourse, le temps de défaire ce rouleau de pièces. » Vanessa s’exécute, et revient à petit pas mesurés, les yeux baissés, toute en componction. Une cliente est entrée. La patronne, très absorbée par sa conversation avec la cliente, ne remercie point Vanessa. La cliente paie et disparaît. La patronne s’empare du journal et commence à le lire. Vanessa s’aperçoit bien qu’elle n’est pas remboursée, mais, bon, la patronne doit avoir des soucis en ce moment, et on ne va se fâcher avec son employeur pour quatre-vingt-dix centimes.
Vanessa rêve. Peu importe cette histoire de journal. La patronne ne reste jamais bien longtemps dans les lieux. Dans un moment, elle aura le plaisir sans partage de « gérer son magasin de parfumerie », comme elle dit fièrement à ses copines. Elle pense à Jason, à Steve. Ce soir, elle fermera la boutique toute seule comme une vraie propriétaire, elle récupèrera Petit Steve à l’accueil périscolaire, elle fera à manger pour ses deux hommes, qu’elle aime si fort. Jason et Steve adorent cette « poêlée hollandaise » très pratique, qu’on n’a qu’à sortir du congélateur, et qui cuit en cinq minutes au micro-ondes, mais pour Jason il faudra rajouter un bon steak saignant. Elle fera aussi réchauffer une pizza pour compléter. Et puis, ce sera un gros gâteau à la fraise pour toute la petite famille ! Il reste encore des bières au frigo, pour Jason. Tout va bien.
Tout va bien, sauf – un peu – sa ligne. Elle se promet de ne toucher qu’à la pizza. Mais comment résister au gâteau à la fraise ? Ou alors, elle prendra juste un peu de pâtes. Ou bien encore, un peu de tout, mais en très petites quantités. Elle se sent soudain jalouse de sa cadette Nathalie, plus grande qu’elle, et toute en muscles. Vanessa et Nathalie ne se voient plus beaucoup. Nathalie a tou- jours été une fille bizarre ; elle ne pense qu’à faire du sport, et à lire des tas de bouquins quand elle ne s’entraîne pas. Elle coupe du bois comme un homme. Elle fréquente de drôles de types, avec des gueules d’artistes, qui disent des choses pas claires. Elle fait des études de philosophie. Elle se balade toute nue devant tout le monde. Elle dit qu’il vaut mieux tourner des films pornos que jouer en Bourse. Elle vit avec un jeune barbu robuste, aux cheveux longs, qui travaille dans une ferme, et qui participe à des réunions chez les écolos. Elle a fait un stage de maçonnerie, et des tas d’autres trucs incroyables. Un jour, Nathalie a même dit à sa « grande » soeur : « En politique, c’est comme pour la bouffe, il faut savoir garder la ligne ! » Le barbu a rigolé ; Vanessa n’a rien compris. Vanessa pense encore à sa ligne, et à sa soeur ; et elle se lasse.
Sa rêverie s’interrompt ; elle se rappelle qu’elle doit aller porter un sac contenant de vieux embal- lages dans l’arrière-cour de la boutique, sous un appentis qui sert de local à poubelles. Vanessa dé- teste cette arrière-cour à ciel ouvert, très laide – plus un puits qu’une cour – entourée de hauts murs noirâtres. Depuis deux ou trois ans, les hirondelles qui nichaient dans les coins, abritées par les corniches, ne viennent plus ou presque plus. Elles sont remplacées par une prolifération de pigeons gris, qui transforment la cour en cloaque en la couvrant de fientes. La patronne doit d’ailleurs envoyer un artisan poser des piquets à pigeons, partout où l’on peut en placer, pour dissuader quelque peu les volatiles. Cela limitera la casse. Mais, pour l’instant, ces nuisibles s’imposent. Vanessa claque des mains pour les effrayer ; effectivement, une demi-douzaine de pigeons s’envolent pour aller se poser à quelques mètres de là, sur une autre toiture ; puis ils reviennent. Vanessa s’énerve ; elle dépose sa poubelle dans la guérite et claque une seconde fois en produisant un son plus réussi. Pourtant, il ne sont plus que deux volatiles à s’en aller. Le sol est devenu immonde, Vanessa frissonne en pensant à la grippe aviaire (sans compter qu’elle peut se prendre un caca sur la tête ou sur son chemisier) : elle sait qu’elle va ramener des déjections sous ses semelles. Il faudra qu’elle se frotte les pieds sur le paillasson pendant deux bonnes minutes pour se débarrasser de la chose immonde. Et encore, elle est sûre qu’il en restera. Le pigeon est un animal horrible. On a beau essayer de le refouler, ils revient toujours, compulsivement, à la même place, pour faire plein de saletés.

Jason

Jason a vingt-quatre ans comme sa petite amie Vanessa. « Mon fils est un garçon courageux et in- telligent », dit souvent la maman de Jason. En plus, Jason est beau : il mesure un mètre soixante et dix-neuf et pèse quatre-vingt trois kilogrammes – en muscles. Il a des jambes puissantes, un torse de body-builder et une peau de bébé. Il ressemble énormément à Brad Pitt à vingt ans, et il est peut-être encore mieux bâti que Brad Pitt. C’est aussi pour cela que Vanessa l’aime tant, son Jason. Il répond parfaitement aux critères de recrutement des gardiens de la paix puisqu’il est « de constitution particulièrement robuste ». Jason a son bac, ce qui n’est pas le cas de Vanessa. Il a dû le passer en deux fois, mais la première fois, quand il l’a raté, c’est parce que les profs étaient tout le temps absents. Jason travaille au Commissariat, il a un salaire fixe, Vanessa se sent toute rassurée lorsqu’elle pense à Jason. Jason n’est pas comme ces fainéants de fonctionnaires ; d’ailleurs, comme dit souvent la maman de Jason, « policier et fonctionnaire, ça n’a rien à voir ». Dans la vie de tous les jours, Jason est un vrai bagarreur, Jason est viril, il ne s’en laisse pas compter. Vanessa est heureuse : Jason lui fait l’amour comme un dieu.
Vanessa et Jason envisagent de se marier. Ce serait logique, puisque, maintenant, ils ont Petit Steve. Mais, tout cela traîne un peu ; Jason s’en fiche à la limite ; c’est le seul reproche que Vanessa fasse à son compagnon. Jason n’est pas toujours aussi sérieux que le dit sa mère ; il a tendance à prendre les choses un peu à la légère. Mais il finit toujours par comprendre : la maman de Jason en assure Vanessa, et la maman de Jason est une vraie référence pour Vanessa, qui, elle, a perdu sa mère très jeune, et ne l’a presque pas connue. Il faudrait que ce mariage se fasse. Vanessa se fâche un peu lorsqu’elle cherche à en parler à Jason et que celui-ci ne répond guère, absorbé par le match de foot à la télé. Une fois, Vanessa a même hurlé pour de bon : Jason ne lui répondait pas, et il a même roté en finissant sa canette de bière. Il ne l’a pas fait exprès, mais, bon, quelle idée d’être vulgaire comme ça ! Autrefois, il avait tendance à parler un peu avec l’accent de la banlieue ; pour un policier, ce n’était pas très correct. Aujourd’hui, il a moins d’accent, mais il boit plus de bière. D’ailleurs, il faudrait qu’il arrête un peu la bière avec les matches de foot, les tablettes de chocolat ont tendance à s’estomper de son torse en ce moment. Dodu ou pas dodu, Jason doit se marier avec sa Vanessa.
« Le mariage, de toute façon, c’est nettement plus distingué que le concubinage. Je milite pour la réhabilitation des valeurs de la Famille, ainsi que pour celles du Travail et de la Patrie. » Cette phrase, c’est la soeur cadette de Vanessa, Nathalie, qui l’a prononcée en levant l’index, avant de pouffer de rire en même temps que son pastoureau barbu. On ne sait jamais avec Nathalie si elle parle sérieusement ou si elle se paie la tête des gens. Travail, famille, patrie, Vanessa a déjà entendu cela quelque part, mais où ? Et qu’est-ce qu’il y a de drôle là-dedans ? Nathalie est la fille la plus énervante qui soit : sa grande taille, sa beauté sans fard, ses succès sportifs, ses phrases qui ne veulent rien dire, ses grèves d’étudiante qu’elle évoque quand personne n’a envie d’en parler... Nathalie vient très peu chez Jason et Vanessa, et ce n’est pas plus mal. Autour d’un apéritif, les deux couples se rencontrent de temps en temps, sans plus. Un après-midi, Vanessa n’a pas aimé le regard concupiscent que Jason a posé sur Nathalie en profitant d’une absence du barbu. Cela dit, aucun risque : pour Nathalie, Jason n’existe pas. Vanessa le sent bien, elle perçoit un mépris indéfinissable de Nathalie pour Jason, jamais exprimé, profond, invisible et patent à la fois. C’est rassurant pour son couple, mais, d’un autre côté, comment peut-on être insensible au charme de Jason-Brad Pitt ? Quant au petit jeunot barbu, « il ne ressemble vraiment à rien ». Vanessa passe son temps à l’observer pour deviner ce que sa soeur peut vraiment lui trouver. Elle détaille ses épaules rondes, ses avant bras campagnards, ses cuisses trapues, ses mollets énormes parcourus de poils blonds, ses longs cheveux bouclés, ses lèvres charnues ; et plus elle le détaille, et plus elle trouve qu’il ne res- semble à rien, et elle le détaille encore pour vérifier. Pauvre Vanessa ! Tout conspire à l’affliger.
Le jeune barbu, quoique robuste, ne mange pas énormément ; Jason, en revanche, a un solide ap- pétit. Régulièrement, Vanessa se rend chez le boucher du coin, car Jason est pointilleux sur la viande et n’aime pas qu’on l’achète au supermarché. Vanessa trouve que cette viande artisanale n’a rien d’extraordinaire, et qu’on trouverait à peu près la même en grande surface – et pour beaucoup moins cher. Elle a peut-être raison, mais Jason a ses opinions et ne tolère pas vraiment d’être contredit. Une fois, Vanessa a passé une demi-heure chez le boucher du coin, en compagnie de Petit Steve, pour acheter une foule de provision commanditées par Jason. C’était étrange : une petite jeune femme, parlant d’une toute petite voix, réprimandant de temps en temps le gamin qui se dissipait dans la boutique, mais toujours à voix très basse, toute modeste, tout effacée. Un client à l’air austère semblait perdre un peu patience. Peut-être se disait-il que cette petite jeune femme devait avoir un mari bien costaud, ou bien exigeant, pour commander autant de viande. Même le boucher, tout content de débiter une telle commande, semblait un peu surpris. Nathalie et son barbu mangent, d’après ce qu’ils disent, beaucoup de riz, de pâtes : détestable Nathalie, qui se gave de féculents, qui soulève des sacs de ciment comme un homme, et qui n’a pas un centimètre carré de peau d’orange sur le haut des cuisses !
Nous sommes le 22 mai, tard dans la soirée. Nathalie et son barbu rentrent de la manifestation in- terprofessionnelle sur les retraites ; c’est justement pour cela qu’il viennent dire bonjour à Jason et Vanessa, dont l’appartement donne sur l’avenue principale un peu crasseuse de la petite ville de province, terminée par le parvis de la Gare, là où s’avancent tous les cortèges. Le mouvement était bien suivi : moins de jeunes que le 15 mai, où les lycéens faisaient la jonction avec la fonction publique et les enseignants, mais bien suivi quand même. Jason est en repos ce jour là, et c’est tant mieux, parce que cela l’énerve de balader des manifestants, en leur balisant la route avec la voiture de la Police. Jason aime l’action et pas les « boulots de cons ». Jason, c’est un battant : Vanessa l’adore quand il fait son macho en répétant que, dans la Police, « on n’est pas des impuissants ni des pédés ». Et puis les manifestants, c’est des ringards qui se battent comme des moulins. La soeur de Vanessa et son compagnon sont accueillis par Jason qui rigole en les appelant les « camarades travailleurs ». Nathalie rétorque en affirmant qu’elle a vu des représentants syndicaux de la police, et même de la pénitentiaire, qui profitaient de leurs congés pour se joindre au cortège. Le jeune barbu, de nature taciturne, se roule une cigarette sans en demander la permission. L’apéritif ne dure pas très longtemps ; on évite soigneusement les conversations sur le Président de la République. Il fait beau, les fenêtres sont ouvertes, un groupe euphorique de Sud joue les prolongations en scandant : « Sarkozy, si tu savais, ta réforme, ta réforme... »

La cueillette des simples

Fin juin 2008. Le grand soir n’a pas eu lieu ; on n’a pas rejoué le joli mois de mai d’il y a 40 ans plus tôt ; on a subi en revanche les 40-annuités-et-plus de la réforme des retraites. Force Ouvrière a souvent titré, en jouant sur l’ambiguïté du chiffre : « 40 ans, ça suffit ! ». Le baccalauréat se déroule assez tranquillement malgré « la reconquête du mois de juin » du gros Darcos – qui désorganise méticuleusement tous les services. Un peu partout, les salariés vitupèrent en grommelant le désormais classique : Mais que font les syndicats ? Les délégués syndicaux, forts des 8 % de salariés qui s’engagent à leur côté, sont sommés de changer le monde d’un claquement de doigt. Nos bons camarades avec leurs grands bras musclés vont terrasser la mondialisation d’un coup d’un seul, comme le petit tailleur du conte. Le salariat, c’est tragique. Le syndicat, c’est magique.
Vanessa, quant à elle, ne reproche même pas au syndicats de ne rien faire. Elle ne sait pas vrai- ment ce qu’est un syndicat. Elle pense que c’est un parti politique ou quelque-chose-comme-ça. De toute façon, ce sont des emmerdeurs, et il faudrait faire du ménage en France. Il n’y a pas que des inutiles ou des assistés. Il y a pire : les nuisibles. Toutes les manifestations ou presque passent devant la parfumerie. « Cela fait perdre la clientèle. ».
Vanessa veille au grain malgré tout. C’est une employée modèle. Lors d’une manifestation, un syndicaliste avait laissé s’échapper un peu de ce papier qui sert à protéger la face adhésive des autocollants. Le vent avait emporté deux ou trois petites bandes vers le caniveau, juste devant la bou- tique de Vanessa. Vanessa était sorti en trombe, et elle avait ramassé ostensiblement les bandes de papier blanc avant de retourner dans sa boutique pour les mettre à la poubelle, le torse bombé, l’air courroucé, comme les petites souris qui quittent le navire dans les cartoons. Vanessa n’avait pas manqué de raconter sa bonne action à la patronne, qui, on ne sait pourquoi, lui avait répondu en parlant de tout autre chose.
C’est aujourd’hui dimanche. Vanessa rend visite à la maman de Jason, une vraie référence fémi- nine pour elle. On dit que les jeunes ne s’entendent jamais avec leur beaux-parents. Faux ! Vanessa, c’est tout le contraire. Elle n’a jamais connu sa mère, et elle a perdu son papa très jeune. La maman de Jason est donc un peu la mère de substitution qu’il lui fallait. C’est une femme de tête, d’ailleurs divorcée de son mari, qui a mené son divorce au mieux, et qui ne s’en cache pas. C’est de toute évidence une femme rationnelle, raisonnable, une femme qui sait raisonner.
La maman de Jason avait vingt-deux ans en 1968. Elle parle très peu des « soulèvements ». Elle vivait dans un petit village de la Corrèze à l’époque ; elle travaillait dans une Entreprise ; la CGT y remuait beaucoup les foules, malgré la traditionnelle sérénité rurale des petites localités de pro- vince. La maman de Jason avait un peu participé au mouvement, sans plus, et les rares fois où elle évoque sa jeunesse, elle dit que c’était-de-l’utopie-tout-ça et que dans la vie il faut savoir être un peu égoïste, il faut savoir être soi-même. De toute façon, déclare-t-elle, dans sa jeunesse, les gens ne descendaient pas dans la rue à-tout-bout-de-champs-comme-maintenant. « Les gens ne veulent plus travailler en France. » Et qu’on ne parle pas de chômage ou de précarité à la maman de Jason. « De toute façon, quand on veut, on peut. » C’est la même chose pour les retraites : les conditions de travail sont moins dures qu’autrefois, répète la maman de Jason, qui profite depuis peu d’une retraite amplement méritée selon ses propres dires, et l’espérance de vie n’arrête pas d’augmenter. On veut un exemple ? La voisine d’à côté, une institutrice presque centenaire, a finalement passé plus de temps à la retraite qu’en activité. Ce n’est pas admissible, et encore, heureusement qu’elle n’est pas parti se dorer la paillasse sous les cocotiers, la centenaire ! Cette philosophie passionne Vanessa, qui adore les gens de bon sens. La prudente maman de Jason est capable de prodiguer ainsi des conseils de sagesse pendant des heures, conseils que Vanessa aspire par toutes les pores de la peau, en ponctuant les apophtegmes de la belle-mère de « C’est sûr ! » et de « C’est clair ! » captivés. Et il n’y a pas que pour le bon sens que la maman de Jason est très forte. Pour la volonté aussi. Elle a élevé toute seule, ou presque, ses trois garçons : Gérard, agent d’assurances, Michaël, patron-routier, et, bien entendu, Jason, le playboy du commissariat central. Dans la famille de la maman de Jason, « on ne s’est jamais laissé influencer par les autres ». Il faut être quelqu’un de toute façon, il faut savoir s’affirmer dans la vie, il faut être indépendant. Vanessa a raison finalement de ramasser les papiers laissés par les manifestants : on ne va quand même pas se laisser marcher sur les pieds !
Il fait beau. Un peu orageux, mais beau. Décidément, ce mois de juin n’est pas si mal. La maman de Jason habite un petit pavillon des années soixante, dont elle est la troisième propriétaire, situé dans un quartier calme coincé entre deux boulevards bruyants : une vraie aubaine. Vanessa parle avec sa belle-mère, dans le joli salon meublé de bons gros meubles, bien cossus et bien massifs, tendance rustique. Elle admire la nouvelle télé à écran plat qui remplace l’appareil cathodique, trop encombrant.
Sur la table basse, Vanessa repère une brochure, représentant la vierge, ou plutôt une statue de la vierge Marie, gros plan sur le visage de la statue, d’une facture très mièvre, bordée par un slogan du style : Laissez vous submerger par l’amour qui émane de ce regard. La brochure est distribuée en ce moment par une association religieuse, vraisemblablement une secte, dont le siège social, à en croire la brochure, est situé au brésil, mais avec des antennes en France. L’intérieur de la brochure déborde de sagesse mystique : il faut restaurer les Valeurs de la Famille et l’Amour de la Femme, dont notre Sainte Vierge Marie est le symbole. Pour soutenir l’association, la brochure conseille d’adresser un chèque à une adresse parisienne, ou encore de commander un livre à choisir dans un catalogue. Certains titres fascinent Vanessa. Méditer, agir, aimer  ; Comment j’ai dit Non ! au can- cer  ; L’Amour transcendantal...
Vanessa interroge la maman de Jason sur cette brochure ; elle sait que belle-maman est une femme très engagée pour des causes, puisqu’elle est bénévole aux Restos du coeur, et qu’elle donne souvent au Secours catholique ou à Emmaüs. Effectivement, la maman de Jason envisage peut-être de commander un livre de cette association, dont le dénomination apparaît en petites lettres dans le bon de commande : Dialectique et partage. « Il faut soutenir les gens qui essayent de faire un peu bouger le monde, les gens qui y croient un peu, sinon il n’y a plus qu’à se tirer un coup de carabine. » La belle-maman commence ainsi tout un cours de théologie appliquée : les valeurs de la famille et l’amour de la femme, c’est l’essentiel ; la famille et les enfants, c’est ce qu’il y a de plus important. Vanessa ne peut s’empêcher de penser au frère de belle-maman, un certain Tonton Mar- cel, qu’elle n’a jamais vu, mais que belle-maman évoque parfois avec une certaine déformation de la bouche : il s’agit d’un ouvrier homosexuel à la retraite, âgé de soixante-dix ans, et que belle-ma- man a vu, une fois, horrifiée, au vingt-heure, s’exhiber torse nu, les pectoraux flasques mais rasés de frais, à la Gay-Pride.
Pour l’heure, l’hypothétique Tonton Marcel n’est pas évoqué. Le cours de spiritualité dispensé par belle-maman est plutôt centré sur des abstractions. Reviennent alors tous les apophtegmes volontaristes qui en constituent l’armature, mais avec une connotation plus métaphysique. Il faut libérer les bonnes énergies : c’est comme pour l’Entreprise. Dans la vie, il y a ceux qui freinent et ceux qui se défoncent, les fainéants et les battants. De toute manière, ce n’est qu’en se respectant soi-même qu’on peut respecter les autres. Les fainéants, ils aiment pas les autres. Mais les gens énergiques, eux, ils ont le respect des valeurs de la famille. La brochure a raison dans ce qu’elle dit.
La brochure a d’autant plus raison dans ce qu’elle dit que Vanessa s’en est emparée et la tient ou- verte sur ses deux mains rapprochées, paumes vers le haut, avant-bras vers le haut, comme si la brochure était un oisillon à qui les mains jointes formeraient une sorte de perchoir ou de réceptacle. Le saint-sacrement lui brûle les mains, à Vanessa. Elle contemple la brochure délicatement posée sur ses paumes en lisant et relisant les quelques lignes qui y sont écrites, et en buvant les paroles de prêtresse de belle-maman, très inspirée. Elle ponctue sa lecture de « Je comprends, je comprends » extatiques, qu’elle prononce d’une toute petite voie de petite fille. Le transport ne dure qu’une vingtaine de secondes, mais belle-maman elle-même finit par en être un peu interloquée. « Enfin, voilà, ma fille », conclut-elle alors que Vanessa, les yeux fatigués, lâche enfin sa brochure pour se perdre dans un ravissement plus terrestre. Il se produit un de ces événements miraculeux absolument indispensables à la santé de la conversation. Sandwich, le gros chat castré de belle-maman vient se frotter aux jambes nues de Vanessa, et subitement tout n’est plus que sourires, adorations et compliments à propos du chat – ou directement adressés au chat. Les deux femmes ont changé de religion, mais le dieu du bavardage continue de tapisser le vide pendant que le génie des qualités morales rassure les deux femmes sur leur appartenance au cercle restreint de ceux qui, dans un monde de brutes, accomplissent l’Humanité à sa plus haute essence.

Jason et Vanessa

2 Messages

  • Jason et Vanessa ou "Juste avant la crise..." 14 avril 2010 08:09, par Dragon.Jade

    Wow... Merci pour cette immersion dans la France profonde...

    On s’attend à un rebondissement cinématographique pour relancer l’intérêt : la patronne qui la vire, le mari qui la quitte ou la trompe, le gosse qui tombe malade, la soeur qui devient candidate locale d’un parti, la belle-mère qui décède... Et on attend en vain.

    Et c’est là le plus insidieux. Cette attente n’en rend que plus importante et insupportable cette vie moyenne et anodine. Comme si les tréfonds de la France profonde valaient être racontés...

    Ce texte est fascinant en sa vérité. C’est un véritable travail d’ethnologue.

    Chapeau !

    Amicalement,
    Dragon.Jade :-(

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    • Jason et Vanessa : LPR à Dragonjade 15 avril 2010 17:00, par Luc Paul Roche

      En effet, c’est un peu du vécu de la France profonde même si l’histoire est fictive ; cette nouvelle est partie d’une anecdote, bien réelle (j’ai vu une petite vendeuse ramasser un morceau d’autocollant sur le trottoir, lors d’une manifestation dans une préfecture de la France du centre ; la jeune femme, insignifiante et jolie à la fois, prenait un air excédé, qui lui allait fort mal, pour bien marquer qu’elle n’aimait pas les manifestations de salariés)... et j’ai imaginé le reste.

      Je n’ai pas voulu écrire de suite à cette nouvelle, par paresse peut-être, mais surtout parce que - vous l’avez prouvé vous-même en la suggérant avec beaucoup de vraisemblance - la suite est très facilement imaginable, et elle fait peur en définitive (2009 a bel et bien été un effondrement socio-économique, et sur fond de trente années de régressions et de restrictions).

      Merci en tout cas d’avoir réagi à cette petite histoire, et au plaisir de vous lire également. :-)

      Luc

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