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Walt Whitman en notre temps 

dimanche 23 septembre 2012, par Auxeméry (Date de rédaction antérieure : 30 mai 2004).

"Le jour où Walt Whitman se mit à écrire, il y avait de la liberté dans l’air". On ne saurait mieux dire. Et William Carlos Williams continue, sous forme de prosopopée : "C’est là de la poésie parce que je dis que c’est de la poésie et personne ne peut dire que ce n’est pas de la poésie. L’idiome américain est ma langue, et je vais écrire un livre appelé Feuilles d’herbe parce qu’on trouve des feuilles d’herbe partout dans mon pays. Je vais ouvrir la bouche là où il m’arrivera de me trouver et je ferai entendre aux gens ce qu’il m’arrivera de dire parce que c’est aussi ce que les gens dans le monde ont à dire - et donc nous chanterons ensemble parce qu’eux et moi sommes tout un." (1)

Rendre en un français que vous et moi pourrions entendre comme si nous étions Américains, comme si cette voix inaugurale nous parlait notre propre langue, c’est la tâche à laquelle Jacques Darras s’est attelé depuis longtemps. Voix inaugurale - doublement originelle en ce sens qu’elle fonde une vision orientée vers un à-venir sacralisé par elle, et qu’elle porte la semence des œuvres qui vont la suivre. L’édition de la collection Poésie vient après celle des Cahiers Rouges de chez Grasset (2) où l’architecture de l’ensemble était recomposé de façon à s’articuler sur ses moments les plus forts. Le texte a été retravaillé par le traducteur, et surtout, il nous est maintenant donné dans l’ordre qui est celui de la dernière édition du vivant de Whitman, et contient donc des éléments qui n’avaient pas été jusqu’à ce jour ainsi présentés. Jadis, seule l’édition de Bazalgette fut intégrale, mais assez pesante souvent, malgré ses vertus ; les autres éditions étaient des choix plus ou moins convaincants : manque d’unité véritable pour l’édition de la N.R.F. préfacée par Larbaud (multiplicité des traducteurs, partis pris curieux...) ; ou sélections universitaires, intéressantes mais évidemment limitées (3).

Liberté, disait Williams - liberté athlétique, oui. Feuilles d’herbe respire le grand air. Celui de l’espace américain, celui de la Prairie, qui alimente de son oxygène un organisme - corps physique, corps civique - où l’accomplissement personnel prime : réalisation de l’individu, édification du citoyen. La masse (le mot français est un des leitmotivs du poème) est ce composé "électrique" de peuples de diverses origines, que la démocratie enrôle sous son étendard afin de construire une nation dont la mission fut de réaliser pleinement l’humain - la "race" comme dit l’idiome nord-américain, pour désigner l’espèce.

Le poète ? Lui est le guide : pas seulement le chantre des réalités à naître ou des splendeurs d’une nature largement ouverte sous le ciel des Etats ; mais l’officiant, affranchi des dogmes (la divinité de l’humain n’est pas en eux, ni la compréhension active des phénomènes), loin des bibliothèques (où le savoir est confiné, sans efficace). Le divin se trouve dans le cœur sensible et la cervelle pensante de l’individu en travail. Travail d’enfantement par exemple : la femme, amante physique égale de l’homme, enfantant son amour, est, chez Whitman, mère avant tout. Travail de la pure joie du corps travaillant - comme la flânerie whitmanienne même, ayant pour fonction de recenser les infinies variétés d’artisanat, "l’anonyme et multiple moi" qui compose le tissu social à l’œuvre de sa propre construction. Travail de la mort aussi, qui sanctifie, quand il s’agit de donner son âme pour que vive l’Union. Whitman infirmier durant le conflit entre Nord et Sud recueille le souffle des mourants pour le restituer dans les grandes vagues de foi ardente du poème : le "panseur de plaies" s’affaire à sa tâche ; sa main est "impassible", mais le cœur brûle, de colère autant que de compassion, et le poème se nourrit de ce sang généreux qui nourrit qui fonde la Nation. Alors Whitman, un Déroulède du Nouveau Monde, à grandes bannières déployées ? Oh non ! Prédicateur certes, pas pousse-au-crime - l’épreuve de la guerre civile appose son sceau au cœur de Feuilles d’herbe, mais la section intitulée Drum-taps (Le tambour bat), ainsi que celle des Memories of President Lincoln (Images du Président Lincoln dans nos mémoires), ne sont pas de ces péans abrupts qui se veulent germes d’héroïsme cocardier ou de ces hymnes exaltés jouant la carte de la justification sans délibération.

Ayant chanté le corps magnifique, le journaliste Whitman, devant le spectacle du conflit, doit intégrer sensiblement la présence du mal. Whitman n’est pas ce chrétien ordinaire que la pitié fait agir. En lui, autant de Hegel que de Jésus, ou de Bouddha. Deux certitudes l’animent : le cœur insatisfait des hommes contient Dieu, et ce Dieu immanent se manifeste dans le progrès, le mouvement de l’univers qu’oriente la pleine réalisation de l’humain ; d’autre part, la mort comme la vie sont étapes sur la grand-route physique - où les débats sont ouverts, où la guerre clame sa cruelle nécessité parfois, où la paix finale doit s’instaurer afin que les êtres atteignent leur perfection, leur soi-même - leur immortalité personnelle consciente. De son ascendance quaker, Whitman conserve uniquement ce Dieu présent en chaque âme, en chaque corps. Sa religion, de fait ? Elle tire bien sûr vers le panthéisme. Mais pas l’adoration immobile de la création. Sa foi est sous tension - vers l’accomplissement : "Ma voix poursuit ce que mes yeux ne peuvent atteindre, / Dans la boucle de ma langue j’embrasse par volumes les univers." (Chanson de moi-même, # 25).

Mage de l’à-venir, Whitman... Nous, Français, nous tournons vers Hugo. Différence essentielle : Hugo dénonce, revendique, plaide, mène ses combats, sa foi se gonfle des colères du juste (quelques effets de jabot, parfois, n’est-ce pas !), alors que chez Whitman l’équilibre se cherche - ce qui est du domaine moral est immédiatement sensible dans l’utilisation que fait le poète de l’instrument qu’il s’est créé, ce verset infiniment modulable qui est sa marque -, la voix est en quête permanente d’une balance exacte (et même dans les poèmes les plus faibles où Whitman est à la limite du pastiche de soi), d’une mesure appliquée à l’appréciation des choses, au jugement des êtres. Tous contribuent et tout concourt, chez Whitman - à l’aise dans la foule. Chez Hugo, êtres et choses sont, et le mage dit ce qui est comme ce qui doit être. Abîmes et sommets côtoient Hugo, et sa vision creuse ses routes à flanc de gouffre sombre, de falaise de lumière ; Whitman marche dans la multitude, du même pas qu’elle, souffrant et jouissant d’un même cœur, - partageant, et composant ainsi "le plus jubilatoire des poèmes", nourri de "la sympathie élémentaire qu’émet à flots généreux et continus l’âme humaine."

Une banalité - terrible - me traverse . Il y a quelque étrangeté à relire Walt Whitman en notre temps - notre temps dont la figure iconique, au centre de l’étrange rhétorique que l’Histoire façonne, est celle d’un effondrement. Image de bâtiments orgueilleux, en une cité qui se veut le fleuron d’un pays peuplé d’une nation impériale encline à se dire maîtresse du Bien, de tours lancées à l’assaut du ciel, et glissant dans la poussière et le fracas, vers le degré zéro de la gloire, vers le sol soudain friable.

Or cet homme-là, Walt Whitman, fut citoyen de cette ville-là, en ses débuts (les mâts des navires à l’ancre composaient alors la ligne verticale du paysage), et s’il chanta, des étoiles dans les yeux, des hymnes au cœur, des péans de conquête aux lèvres, l’émergence de cette nation, il sut aussi prédire non cette misère-là, que notre temps a inventée, mais au moins ceci : que chacun naîtra et mourra au monde à son tour - l’Amérique de Whitman accomplit, dit-il, ce que d’autres civilisations ont accompli pour elles-mêmes, et nul doute qu’elle aussi passera...

Il faut donc lire Whitman parce qu’il est en tête de ligne - de là partent les routes contradictoires - violemment parfois - de ses successeurs, et d’abord celle du "jeffersonien" Pound (dont les Cantos viennent d’être réédités chez Flammarion) qui conclut un jour avec lui ce "pacte" curieux : "C’est toi qui as coupé le bois nouveau/ Il est temps maintenant de sculpter". Sculpter quoi, comment ? Qui ? Pound, lui dont la voix convoya le charroi divers des gravats de l’Histoire, et gagné à la fin par le silence ? Williams, dont le Paterson identifie l’être au lieu de sa réalisation, et dont le No ideas, but in things trouve sa prémonition dans un All truths wait in all things de la Chanson de moi-même ? Peut-être Olson. Un point rapproche Whitman et ce dernier : l’individu qui parle dans Feuilles d’herbe s’adresse à tous, il est tous en un ; le Maximus d’Olson parle de tous et s’adresse à tous, et son nom est lié à celui d’une Cité originelle, dont il est le héraut et l’artisan multiple ("vous mes îles", dit-il à ses concitoyens, vous parmi lesquels il ne saurait y avoir de "hiérarchies"), et unique ("personne-racine", ainsi se définit-il), à la fois.

La traduction de Feuilles d’herbe par Jacques Darras possède la singulière vertu de donner à un ensemble organisé selon les vues qu’en avait l’auteur (et on sait que Whitman réorganisa la matière de son livre durant toute sa vie - son livre était sa vie, comme sa vie son livre) une unité de phrasé qui en fait le prix. Toutes les parties sont loin d’être portées par le même souffle, et à force de se vouloir soi, Whitman en vient parfois à se poncifier ! Le traducteur traite cependant tous les chants - les grandes draperies démocratiques, les hymnes impériaux, les vastes odes au moi mémorable, comme les distiques, et les ultimes confidences - sur un pied d’égalité. Langue large, dépensant sans compter, pour un recueil au bout du compte assez hétéroclite en sa mouvante conception. Le traducteur a privilégié l’allant de la langue, suivant le principe commandant l’élan du rythme dans la construction du verset, qu’il énonce dans la préface au premier volume de chez Grasset : " une phrase musicale constamment travaillée par la modulation ". Une langue certaine de ses effets, soucieuse d’efficacité maximale, qui joue délibérément sa partition personnelle, mais au service de l’œuvre qui à l’évidence l’habite, sans l’étouffer. "âme d’amour langue de feu !", dit Whitman dans Sur les rives de l’Ontario bleu. Et aussi : "Arbitre du divers, lui, la clé", parlant du poète. Jacques Darras a sans doute trouvé pour nous une des clés de la scansion des Feuilles d’herbe.

18 juin 2002

S’il faut citer un poème, prenons un de ceux de Sables à soixante-dix ans, très peu connu, page 671, un poème-bilan :

PAR LA LONGUE SCANSION DES VAGUES

Par la longue scansion des vagues rappelé à moi-même, résumé sur moi-même,

Sur chaque crête l’ondulation d’une ombre d’une lumière -

Rétrospective de joies, voyages, études, panoramas muets - scènes éphémères,

La longue guerre passée, les batailles, les scènes d’hôpital, les blessés les morts,

Moi-même à toutes les étapes les phases - ma jeunesse oisive - ma vieillesse toute proche,

Mes trois fois vingt ans et un peu plus de vie rassemblée, de vie passée,

A l’épreuve du plus grand idéal, en l’absence de calcul, le tout réduit à néant,

Et pourtant, avec un peu de chance, petite goutte dans le schéma d’ensemble de Dieu - petite vague, atome de vague,

Telle l’une des tiennes, océan multitudineux.

P.-S.

(1) Introduction - rédigée en 1960 - à The illustrated Leaves of Grass, by W.W., edited by Howard Chapnick, 1971.

(2) Premier volume en 1989, second volume en 1994.

Première publication : 30 mai 2004

(3) Choix de poèmes, par Pierre Messiaen, Aubier-Montaigne, 1951, et Feuilles d’herbe, choix de Robert Asselineau, Aubier-Flammarion, 1972.

Feuilles d’herbe, traduction de Jacques Darras, NRF Poésie/Gallimard, 2002.

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