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Thé vert, etc 

jeudi 9 août 2012, par Olivia Cham (Date de rédaction antérieure : 17 mars 2009).

À M.A.

Un des intérêts de la vie quotidienne est de rendre possibles des expériences paradoxales qui, du coup, atteignent immédiatement une dimension extrême. Comme par exemple en venir à se perdre sur un trajet que l’on connaît par cœur.

Parce que s’égarer en terrain inconnu, c’est angoissant et excitant, mais cela s’explique ; et puis ça n’arrive vraiment qu’une fois, le terrain devenant par là-même familier. Tandis que l’épreuve de l’errance dans un environnement banal est une expérience inépuisable, éphémère et itérative à la fois ; une voie d’exploration infinie de l’envers des choses sous tous leurs angles.

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Avant de partir, j’avais tellement eu peur de ne rien comprendre à rien (ce qui m’était arrivé dix ans plus tôt) que j’avais préparé le plus possible ; pour communiquer surtout, parce que pour l’impossibilité de me doucher le matin, je savais que je pourrais m’adapter malgré tout.

J’avais suivi les leçons de japonais de la NHK. Les émissions radiophoniques en français étaient programmées le mercredi à six heures du matin. On pouvait ensuite les écouter à volonté sur internet, c’était très pratique. Chaque leçon était consacrée à une phrase-clef. Je les avais toutes recopiées sur un petit carnet spécial, une bible qui ferait le voyage avec moi. Et puis, sur internet, il y avait des vidéos avec des personnes qui répétaient l’expression du jour, j’adorais ça.

Je m’étais imaginé qu’on avait demandé au personnel de la NHK de faire office de figurants. Ils variaient d’une leçon à l’autre ; chaque fois cinq ou six, selon la longueur de la phrase. Au total, on tournait à peu près sur vingt têtes. J’avais plaisir à les retrouver, avec leur prononciation, leur ton propres. Il y avait ce jeune homme à lunettes noires et carrées dont j’aurais dit qu’il faisait exprès de parler si sèchement, une dame un peu épaisse qui mangeait les syllabes et m’aurait, je pense, servi des gâteaux avec du thé (si elle avait été anglaise, à coup sûr !), et une jeune fille timide, respectueuse des règles et des convenances, vendeuse dans un magasin, peut-être. Même l’expression de la leçon n° 79, Ça me fait plaisir, elle la disait presque sans remuer les lèvres, sérieusement.

Bref, je me disais que si je trouvais le moyen de me mettre dans les situations concrètes des leçons, j’aurais toutes les chances d’arriver à me faire entendre en plaçant les phrases adéquates au bon moment, et, qui sait, à appuyer sur le bouton magique qui aurait déclenché toute l’histoire. Pour autant (au cas où j’aurais oublié de le ramasser si personne n’était venu me signaler le fait, ou par superstition), je ne me voyais pas prendre le risque de faire tomber mon passeport à l’aéroport.
C’était ce qui arrivait au Français qui débarquait à la leçon n° 1. Il faisait ainsi connaissance avec une jeune fille (Euh… excusez-moi, vous avez fait tomber votre passeport. – Ah, merci beaucoup !) qui le guidait de Narita à Shinjuku ; ils prenaient la limousine. Elle lui donnait ses coordonnées (Je les écris ici, d’accord ? S’il y a quelque chose, appelez-moi), mais l’on apprenait quelques leçons plus tard qu’elle s’était trompée en copiant son numéro de téléphone… Par chance, l’étudiant Français la rencontrait à nouveau vers la leçon n° 45 : il était invité à son anniversaire par une autre fille dont elle était, par extraordinaire, l’amie (Merci d’être venu. – Mais non, c’est moi, joyeux anniversaire !).

Je ne fis donc pas tomber mon portefeuille et n’eus personne à remercier. De toutes façons, pour cette fois, j’avais le mode d’emploi : je pris le train jusqu’à Tokyo puis le métro, non sans toutefois me tromper de direction à la sortie. Une erreur initiale qui guida mes pas vers le distributeur automatique de boissons d’une station-service. Je mourais de soif après les vingt heures de voyage, la fatigue dans les chaussures, les jambes durcies. Ces distributeurs, cela faisait dix ans que j’y pensais et que je rêvais, aux jours de soif, d’une de leurs canettes de thé vert.

Avant de repartir dans l’autre sens, j’avais jeté la bouteille dans une des poubelles disposées à cet effet près du distributeur. Ce sont les symboles de tri sélectif qui m’aidèrent à comprendre que quelque chose clochait… Car il me semblait bien me souvenir qu’autrefois, lors de mon premier voyage, c’étaient des canettes en aluminium qu’on achetait et non des bouteilles plastique… C’est qu’aussi j’avais fait un rêve dans lequel je devais me rendre au Japon pour recycler en canettes de thé vert les menottes qui me liaient à des contraintes et un travail qui me pesaient. Ces canettes, on n’aurait plus eu qu’à les désoperculer (clac) pour libérer un vent de fraîcheur dans la torpeur torride, de la même manière qu’autrefois j’enfermais l’air de la mer dans des bocaux de confiture…

Ce rêve m’avait fait penser que devais réinventer en quelque sorte mon quotidien, lui retrouver un sens perdu… Quoi qu’il en fût à cet instant, l’achat de cette bouteille, avatar moderne d’une ancienne canette symbolique, sa consommation et son abandon responsable constituèrent le rite initiatique par lequel je réalisai que, malgré le temps passé, j’étais bien de nouveau à Tokyo. J’avais atterri au bon endroit et me trouvais précisément là où je voulais.

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Cette certitude, qui peut paraître élémentaire, n’était pas à négliger. Dans l’avion, j’avais lu un reportage sur les « destinations mythiques » qui s’ouvrait sur cette phrase : « Quand on arrive à Tokyo, on ne sait plus où l’on est ni qui l’on est. Rien n’est exactement ce dont il a l’air ».

C’est tout à fait vrai. Parce qu’on se sent tellement différent qu’on ne peut pas ne pas poser un regard étranger sur soi-même (Pouvez-vous le répéter encore une fois, s’il vous plaît ?). Dans le métro (un des lieux que je comprenais le moins bien au début, bizarrement, parce qu’il se révéla l’un des espaces les plus simples à appréhender), c’est flagrant.

Peut-être est-ce une question liée à ce qu’on appelle le « type ». Le plus drôle, c’est qu’à mon retour en France, j’avais l’impression d’avoir déjà vu tous les inconnus que je croisais. Etait-ce parce qu’en retrouvant des caractéristiques entre-temps oubliées, je me réappropriai toute une masse de souvenirs précis, ou au contraire que je n’arrivais plus à distinguer les particularités au sein du genre ? Se trouver dans l’incapacité de différencier les individus d’un même type ou penser les reconnaître tous, tels pourraient être les deux versants d’un phénomène d’indifférenciation, et, par conséquent, d’égotisme : sa propre capacité à opérer ou non des discriminations devenant en quelque sorte la référence, le critère qui définirait le degré d’étrangeté ressenti.

J’ai tout de même eu la chance d’apercevoir là-bas une tête qui non seulement me disait quelque chose, mais que je connaissais, véritablement. Une expérience que j’aurais pu faire dans ma propre ville. C’était après le repas de midi, il faisait beau, ciel bleu, soleil, les rues étaient animées et parmi les passants, je faisais la queue pour traverser… Nous étions tous alignés derrière les pas stylisés et le kanji correspondant peints en jaune sur le trottoir (le matin, l’avenue était vide et les passages piétons déserts). Au signal, la colonne s’ébranla. Je traversai en prenant garde aux deux courants contraires, respectant le défi de cette ville, l’image que j’en avais du moins : celle d’une civilisation ancienne et dense qui, quel que soit le nombre d’individus au mètre carré, avait à cœur (si ce n’est dans le métro, justement) que personne ne soit touché. Noli me tangere. J’atteignis ainsi le milieu de l’avenue, d’une largeur quadruple au moins de celle des nôtres. C’est quelques pas plus tard que je réalisai que, dans cette ville lointaine où je n’avais pas parlé à plus de dix personnes, j’avais déjà vu cette tête… Oui : c’était bien quelqu’un de la radio, une femme d’un certain âge, au visage émacié, avec des lunettes.

Cette rencontre me donna, paradoxalement, un sentiment de stabilité et de tranquillité tel que je réalisai pour la première fois clairement que la vie était possible au pays des distributeurs de thé vert. Autrefois, j’avais eu peur de ne pas pouvoir rentrer. Maintenant, j’aurais pu, peut-être, avoir envie de vivre ici… (Qu’est ce que vous êtes venu faire – littéralement : dans quel but êtes-vous venu – au Japon ?).

Ainsi, dans ce monde malgré tout très différent de ce que j’avais rencontré jusque-là, parvins-je à me sentir en sécurité, comme si je retrouvais un passé perdu depuis longtemps, dans une autre vie, peut-être – un passé et un avenir à la fois. Je savais que certaines choses auraient fait bondir mes compatriotes, crier à l’hypocrisie et à la froideur, à la robotisation des esprits et à la lobotomisation des émotions. Ainsi, dans le métro… Une jeune fille était en train de s’occuper avec son téléphone rose lorsque son sac, à la station suivante, se trouva coincé dans la glissière de la porte coulissante qui s’ouvrait. Une marée humaine m’entraîna vers le quai ; je n’avais pas pu ne pas remarquer, sans comprendre au début pourquoi, que la jeune fille faisait obstruction au mouvement général : je croyais qu’elle résistait à la poussée pour garder sa place en s’accrochant à une barre, alors qu’elle était en train de tirer sur son sac de toutes ses forces pour essayer de l’arracher… Nous remontâmes dans le wagon, mais à cause du sac qui la bloquait, la porte ne parvenait pas à se refermer. Toute la rame restait coincée. Un premier homme vint – en silence – aider la fille à tirer sur son sac, suivi d’autres personnes, toujours sans que soit proféré le moindre son. L’employé du quai était le seul à parler dans son talkie-walkie. En fin de compte, sans que je pusse voir exactement comment (et d’autant moins, étrangement, que je n’entendais rien), on finit par décoincer le sac. Sous le coup de la honte, sans doute, d’être la cause de tant de retard multiplié par autant de passagers, la fille quitta aussitôt le quai sinon la gare alors qu’elle n’était vraisemblablement pas arrivée à destination. Son ombre traversa la fenêtre du wagon et le train la sema derrière lui.

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J’appris là-bas que ne pas trouver ce qu’on cherchait était toujours une hypothèse possible, à laquelle il fallait savoir s’attendre. En fait, il fallait toujours tenir compte de cette incertitude fondamentale : n’être jamais sûr d’arriver quelque part.

Ça avait commencé par un cimetière que je n’avais pas trouvé parce que, je crois, j’avais pris une mauvaise direction à un carrefour. J’avais pu aussi passer à côté sans le voir du fait de la représentation occidentale que j’en avais, forcément inadaptée… De même, j’avais en tête, depuis la France, d’aller admirer la cathédrale Sainte-Marie, un chef-d’œuvre de modernité architecturale que j’avais vu en photo dans un album d’art consacré à Tokyo (Kenzo Tange, 1965). Malheureusement, ce livre n’en mentionnait pas l’adresse exacte et la cathédrale ne figurait sur aucun de mes plans. D’après le nom du quartier mentionné sous l’image, j’avais pensé qu’elle était aux alentours de la gare de Shinjuku, ce qui était une erreur totale. Par deux fois, j’avais marché pendant des heures à sa recherche au milieu des buildings, elle dont je n’avais vu, en somme, qu’un cliché d’artiste, une représentation stylisée et trafiquée d’un bâtiment que je n’avais même pas la certitude de reconnaître s’il se dressait devant moi… Après deux jours de déambulations infructueuses, j’avais réussi à savoir à quelle station de métro elle se trouvait. C’était quasiment à un autre bout de la ville, et il fallait ensuite prendre un bus. Ayant obtenu du chauffeur le nom de l’arrêt le plus proche, je crus toucher au but. Mais si j’avais su poser la question, je n’avais apparemment pas compris la réponse et me retrouvai encore à errer tout près, semblait-il, puisque le patronne de l’épicerie dans laquelle j’entrai (Excusez-moi, je voudrais aller à…) me confirma que c’était « à dix minutes de marche, tout droit (encore une expression de la radio) ». J’avais dû me tromper au dernier croisement, comme d’habitude. Les distances s’allongeaient à vue d’œil dans l’obscurité qui croissait. J’avais déjà beaucoup marché. Au milieu d’une avenue noire, je me résignai à attendre un bus qui devait arriver (enfin une bonne nouvelle) dans 4, 3, 2 et pendant très longtemps plus que dans 1 minute pour rejoindre Shinjuku après un trajet interminable au terme duquel cette gare qui m’impressionnait tant autrefois me fut un réconfort, une présence amicale.

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Il est vrai que je gardais de Shinjuku un assez mauvais souvenir de mon premier voyage. Après l’onctuosité anglo-japonaise du Narita express, confortable au voyageur occidental – le dernier sas –, j’avais débarqué vers minuit dans un monde dont, pour la première fois depuis que je savais lire, je ne pouvais rien lire. Je ne connaissais que le nom de la station de métro où je devais me rendre, sans avoir prévu d’itinéraire : c’était Sangubashi – un nom humide encore de la moiteur de ce soir-là. Quelle ligne prendre ? Où m’arrêter, enfin, lorsque je finis par comprendre que la rame que j’avais empruntée ne s’arrêtait pas à toutes les stations et que je ne pouvais même pas me dire : je descends à la cinquième ou à la onzième ?

Mais, cette deuxième fois à Tokyo, j’eus quand même plus de chance avec « L’œil de Shinjuku » (Shinjuku no me, par Yoshiko Miyashita, 27 décembre 1969) qu’avec Sainte Marie. Il figurait aussi dans le livre d’art, et je me disais que dans une station de métro, même si c’était dans la plus grande du monde, j’aurais plus de chance de trouver quelque chose. Cet œil, j’avais peut-être encore plus envie de le voir que la cathédrale ; il m’apparaît aujourd’hui comme une nouvelle version de la caverne platonicienne. Je mis quelques jours à comprendre ce mystère qui faisait que, lorsqu’on se plaçait dans le champ de son regard bienveillant, profond et apaisant, au milieu de la foule qu’il balayait en permanence de son rayon, on avait l’impression d’être à l’intérieur d’un cerveau : non pas vu, mais voyant. D’où ces mouvements qu’on aperçoit dans l’iris, ombres d’émeraude de ce que cet œil verrait réellement, dans un au-dehors inaccessible aux âmes errant dans le cerveau… Sommes-nous à l’intérieur ou à l’extérieur de l’œil, à l’intérieur ou à l’extérieur du cerveau de Tokyo ? Ce que nous voyons de Shinjuku, est-ce vraiment Shinjuku ? (La gare de Shinjuku se trouve derrière cet immeuble. – Shinjuku ! Je connais !). Quand on se perd dans une ville dont les plans initiaux ont précisément été conçus dans ce but, qu’on ne peut qu’accepter de tomber dans le piège, on est parfois tenté de se raccrocher à des détails, deux kanji qui signifient Shinjuku et désignent un endroit qu’on se résout à prendre pour ce qu’il paraît et à considérer comme familier...

Bref, je ne le repérai pas tout de suite, cet œil, mais lorsque je l’aperçus dix jours après mon arrivée et pas mal de détours dans les couloirs et les halls, lorsque je l’aperçus, donc, d’un tapis roulant qui m’entraînait dans son regard vert et bleu noir, lumière fluant et refluant au dessus des têtes et entre les corps pour finalement m’attirer face à elle, ce fut cela qui me frappa d’abord : la bonté de cet œil, son charme aimanté qui me poussa, tous les soirs qui restaient, à revenir le voir.

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Le dernier jour, j’allai au Musée des Parasites, à Meguro. Le guide que j’avais emmené disait que c’était le seul musée de ce genre qui existât au monde, et j’avais, dès Paris, attaché à cette visite une importance particulière. J’avais la certitude (d’autant plus forte qu’invérifiable) que Yûko Umi s’en était inspirée pour décrire les musées dont elle parle dans ses romans, notamment L’Index et Le Musée des Mots. Parmi ceux des écrivains contemporains, le monde de Yûko Umi était un des seuls avec lesquels j’arrivais à me sentir en phase. Elle parlait d’amputations, de villages dont on ne revient pas, de mots conservés dans du formol, et son étrangeté m’était totalement naturelle. Peut-être parce qu’elle savait la faire surgir des choses les plus simples : un détour vers le hangar derrière le jardin public, une réponse à une offre d’emploi, une visite chez le médecin pour un rhume. Je lui avais écrit plusieurs fois sans qu’elle réponde. J’avais sans doute été trop loin, trop vite, je n’avais pas respecté les étapes, j’avais enfreint sa réserve.

Cette fois-ci, je rentrais le lendemain à Paris et l’erreur n’était plus possible. Pour réduire tous les risques, j’avais cherché le chemin sur internet et imprimé le plan d’accès au musée. Dès l’entrée, au milieu des rangées de bocaux bleu foncé dans lesquels nageaient des specimen blancs ou jaunes de toutes formes, simples cellules de poussière ou mille-pattes à ramifications multiples, bocaux étiquetés à la plume en latin, j’eus l’intuition que je pouvais avoir raison. Elle avait dû venir ici. J’achetai une brochure en anglais et la photo de la plus célèbre pièce du musée, un parasite de plus de trente mètres de long retrouvé dans un estomac humain. On aurait dit une bandelette de momification soigneusement enroulée, comme un mètre-ruban.

Sur le chemin du retour, je commandai un café et un sandwich à la boulangerie Froment d’Or de la gare de Shimotakaido. J’avais fini par y avoir mes habitudes. Puis un dernier détour par la librairie d’en face – je passais devant tous les soirs sans y entrer. Et, par miracle, sans que j’eusse à chercher sur les rayonnages (comment aurais-je fait, d’ailleurs ?), les livres de Yûko Umi se trouvèrent sous mes yeux... C’est à dire que je reconnus son nom dans cet océan de kanji ; pour le titre, ce fut autre chose. Les images de couvertures étaient belles mais elles ne m’aidaient pas (Ce n’est pas trop mon fort, ça). J’allais d’un livre à l’autre en les remettant alternativement dans les rayonnages quand je vis que l’un d’eux portait aussi un titre français, Faveur fortuite. J’interprétai ce hasard comme un signe, la faveur de la faveur, une faveur au carré.

La vendeuse l’avait recouvert d’une jaquette en kraft, Books Keibundo. Il est en face de moi maintenant, sur ce bureau, debout sur la tranche avec les histoires d’Edgar Poe que j’avais lues là-bas. A portée de main : pour que je n’oublie pas que peut-être j’arriverai à le lire un jour, et pour le regarder, en attendant (Comme souvenir, qu’est-ce qui serait bien ?).

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C’était l’époque de la crise financière. Les indicateurs boursiers perdaient des points et tous les matins, il y avait des « accidents » sur la plupart des lignes de métro. Personne ne disait rien, on s’alignait sans s’énerver sur les quais pour attendre les rames, on poussait pour avoir une place dans le wagon, on étouffait en silence.

Parmi les distributeurs automatiques de boissons – autant de bornes kilométriques d’étape sur mes allers-retours –, j’avais mes marques préférées. J’essayais des laits de neige liquide nommés Calpis, de l’eau minérale Suntory, des thés plus ou moins verts… La vraie petite sœur de ma vieille canette, je la rencontrai vers la fin du voyage, et, plus encore que par hasard, par erreur : je n’avais pas compris ce qui était écrit sur l’étiquette. L’air était lourd et j’avais à nouveau soif de frais. Ce qui tomba dans le réceptacle fut une bouteille, certes, mais en aluminium, et remplie d’un thé si brûlant que je ne pouvais même pas la tenir entre mes mains. Elle réchauffa mon sac plusieurs heures, le temps de la reconnaître pour ce qu’elle était, une autre nouvelle version en somme : le signe que la transmutation du quotidien s’était réalisée.

C’était la mode des bonnets de laine tricotée, qu’on portait marron à pompon avec les bottes fourrées en pleine chaleur d’octobre. Les fleurs mauves se balançaient le long de la voie ferrée que je longeais tous les matins. La barrière automatique s’abaissait au son d’un ding ding-ding au rythme unique, inoubliable, et le soir, à Shinjuku, j’entendais encore les cigales au milieu des buildings. Au bout d’un moment, je n’avais plus eu besoin de me référer sans cesse au plan détrempé de pluie chaude que je portais plié en huit dans ma poche. Et puis je ne sais pourquoi, les derniers jours, je me remis à me perdre.

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