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Portrait de Lionel Marchetti en montagnard 

lundi 30 novembre 2009, par Denis Boyer

Et voilà mon silence dur fonçant sur le moindre bruit qui ose.

Jules Supervielle, La montagne prend la parole

Dans un univers sans cesse augmenté, Lionel Marchetti a installé le décor de ses pièces qu’il compose d’une façon très personnelle, à tel point que sa musique concrète est signée. C’est d’abord avec une fantomatique présence humaine qu’elle se déroule. Voix sollicitées, lues, récupérées in situ ou sur des enregistrements tiers, elles ne cherchent d’autre illustration que la grande puissance d’évocation qu’elles traînent dans leur sillage. Lionel Marchetti est aussi et surtout un compositeur du mouvement, du retournement et de la surprise, de la rupture parfois. Chaque pièce connaît une vie quasi cinématographique, plongée dans le contre-jour. Vive comme l’orage, elle est également proche de la nature, que l’homme habite incontestablement. Ses appels lointains, ses invocations, jusque ses odeurs (sa musique sollicite l’odorat au même titre que celle d’Alain Basso), prolongent son panorama. Narration ou pas, son travail sur l’exacerbation des qualités du son est une expérience sensuelle et intellectuelle en même temps, un support d’imagination active. Nous avons choisi de nous concentrer sur une partie de la discographie de Lionel Marchetti, celle qui hante – ou est hantée par – la montagne ; lieu d’absolu, de mouvement, de caprice et d’immensité s’il en est.

Lionel Marchetti est né en 1967. Autodidacte d’abord, il a ensuite découvert le répertoire de la musique concrète, précise sa biographie. Son activité sonore s’exerce en particulier avec des haut-parleurs, des bandes, des microphones, en composition de musique concrète ou bien en improvisation (alors principalement en compagnie de Jérôme Noetinger). Son implication dans ces domaines, sa recherche théorique autant que pratique (il a écrit un livre sur la musique concrète de Michel Chion), l’ont amené à travailler dans des structures aussi complémentaires que le Groupe de Recherche Musicale (GRM), le CFMI de Lyon ou l’atelier de création radiophonique de France Culture.
Cette composition d’œuvres autonomes, évoquant à elles seules un espace réel ou imaginaire, ainsi que son biotope et surtout son événementialité, s’entend sur plusieurs disques, aux univers très différents, mais partageant tous, jusque dans leurs singularités les plus étonnantes, une manière d’unité quasi géologique. Qui a déjà mis en doute la solidarité des couches, des grains, des densités, composant une seule et même roche, serait-elle aussi ponctuée et composite que le granit ou aussi feuilletée que les schistes ? Ils prouvent les ententes intimes que l’on aurait jurées incompatibles ; ainsi sont les morceaux de Lionel Marchetti : tout le contraire des exercices plunderphonics car jusque dans leurs mariages contre nature ils ne scandalisent pas l’oreille mais l’émerveillent dans la composition d’un nouveau règne musical. Que ces quelques cas d’extrémité ne donnent pas à penser la musique de Lionel Marchetti comme une constante mosaïque qui, évitant les écueils de la fracture, ne saurait que s’écraser sur ceux de l’inflation. Au contraire, ces exemples ne sont pas les plus nombreux dans son œuvre qui privilégie bien avant tout la composition harmonieuse et non le psychédélisme. Les sons de la réalité ne sont guère différents, quoiqu’ils n’aient ce charme qu’isolés, pris sur le vif et investis d’intérêt. Les créations et recréations de Lionel Marchetti sont nées de l’intention et, pour celles qui nous intéressent ici, risquent donc moins encore que le hasard des sons quotidiens d’échapper à l’ordonnance.
La musique de Lionel Marchetti est aussi organisée que la vie. Comme elle, elle précipite dans quelque poche de chaos avant que l’on s’ajuste à la situation. Comme elle, elle sait se fixer sur les harmonies et parvient à exhaler des propositions mélodiques. Le travail de Lionel Marchetti s’applique à plusieurs types de sources : sons concrets (objets sonores), sons instrumentaux, voix… qu’il fait chaque fois converger en un fleuve sonore. Son déroulement invente ou reconstitue une séquence spatiale et temporelle, une composition d’où naît ou renaît un site, où se déploie sa dramaturgie. Train, vallée, montagne…

marchettibooklet

Il faut prévenir dès maintenant que l’ordre choisi pour la présentation des quatre disques de Marchetti honorant le relief – le chemin de l’ascension qui s’étage du vert jusqu’à l’aride – est aussi arbitraire et discutable que leur séparation du reste de son œuvre. Pourtant, c’est une combinaison possible car elle semble faire sens d’un point de vue narratif, auquel la musique de Lionel Marchetti n’échappe que rarement. Habituellement cloisonné par les limites de la pièce, ce déroulement déborde ainsi dans un projet plus vaste. La chronologie de composition n’aura pas pu être suivie dans le mouvement ascendant, on choisira plutôt les dates de parution, qui concordent avec un départ physique, une dynamique ascensionnelle et une fin métaphorique.
Il a bien fallu gravir un jour cette montagne, y partir, quitter la vallée. Se décider à conquérir ce séjour des dieux. Des quatre œuvres de Lionel Marchetti imputables à une fascination montagnarde, La grande vallée est la plus ancienne. Réalisée entre 1993 et 1996, elle a été publiée en France par Metamkine dans la collection Cinéma pour l’oreille en 1998. On la présente comme le cheminement d’un homme naturel idéal, paradoxe vivant échappant à sa condition dans la traversée d’une vallée après l’orage. L’eau a nettoyé les alentours tout comme elle est censée avoir lavé le promeneur qui reçoit, l’auditeur qui reçoit, la pleine expression sonore des éléments qu’il croise. Cette nature et les quelques éléments humains qui la jalonnent sont exprimés dans un poème musical d’une vingtaine de minutes.

Epigraphe : « La grande vallée est le lieu où l’on verse sans jamais remplir et où l’on puise sans jamais épuiser ». Une énigme et sa propre résolution, qui laissent pourtant le goût du mystère, de la puissante métaphore qu’elle invite à pratiquer. La vie, le monde, ne sont ni plus insondables ni moins inépuisables. Cette vallée est-elle un chemin de vie, une initiation, où l’homme croise la femme dans un cri, d’autres hommes et leur étouffement, pour finalement les quitter, et s’élever. Le promeneur idéal, écoutant, se charge d’abord et surtout des sons qui l’environnent, le caparaçonnent. Ce sont des vibrations de toutes natures et de toutes densités, qu’il lui faut apprendre à reconnaître et à domestiquer dans sa représentation de la grande vallée. Les frottements secs ou stridulants, mille bruits d’insectes, les claquements qui déjà anticipent les ascensions et leurs rudesses, et déjà ouvrent à une accalmie après la tension emmagasinée, une descente mélancolique, la mince vapeur qui se reconcentre en brume bourdonnante, nappant la quasi-totalité du disque, un drone bienveillant à la double action : liaison des sons, essor de l’émotion.

Le Portrait d’un glacier (Alpes 2173 m), musique concrète composée en 1999 et 2000, publiée en 2001 par Ground Fault, suit et montre déjà les effets d’un oxygène plus rare. Progression mentale autant que physique, la construction se solidifie autour de sons mixés bas, frottements, heurts sans suite, crépitements comme des pas dans une marche ardue. Les sons plus éclatants, pierre ou glace (ou verre ?), maintiennent la faible température, redoublant l’effet réfrigérant de l’infime onde cristalline, filet mélodique, qui stratifie la pente depuis son départ. Ici encore les voix humaines sont croisées, vite dépassées. C’est le glacier qu’il faut portraire et non ceux qui l’arpentent. Et pourtant, sa réalité physique, son mouvement immobile, ses déchirures, obligent l’homme à mille contournements, y compris de lui-même. Les craquements sont peut-être ceux de la neige, les flots assourdis ceux des ruisseaux glacés que traversent les hommes en route vers la langue de glace. La composition est double, elle montre deux champs sonores simultanés, restitués dans un même déroulement, celui qu’entendent les hommes, celui qu’entendrait leur environnement pourvu qu’on lui prête les impressions. Doter le ruisseau, la neige, le roc d’une ouïe, de cet étouffement qui déjà achemine vers la vibration lumineuse, c’est préparer dans toute sa douleur sourde la pleine sensation du glacier, occupant les cinq dernières minutes de cette pièce magistrale. La vague dramatique qui survole le cheminement est peut-être l’anticipation de la sérénité mélancolique du glacier. Cette musique, presque ambiante, aux reliefs tellement organiques, se conclut dans le gel le plus actif, la titanesque et imperceptible avancée des tonnes vers la vallée. Le passage du col de Vence de Thomas Köner et Yannick Dauby est déjà tout annoncé dans ce portrait d’un glacier. Un glacier qui, avec l’avion survolant ses 2173 m pendant les dernières secondes du disque, promet l’exploration prochaine de l’étage nival, de ses rocs et de ses neiges.

Dans l’aridité, en l’absence de formes de vie, la nature est suppléée par la plus invisible de ses extensions : l’imagination. Les arêtes et les névés offrent à la rêverie et à l’aventure parmi leurs plus extrêmes dépassements, dont la littérature a su s’emparer. Riss (l’avalanche) est une pièce de quinze minutes réalisée en 1990, publiée douze ans plus tard. Elle fait partie de cette catégorie de compositions construite autour, ou s’appuyant sur un texte, écrit et dit en l’occurrence par Anne Décoret. Cette entrée de la montagne dans la littérature, dans un autre système d’imagination que la composition exclusivement musicale ne semble donc se faire qu’au moment de son propre dénuement d’expression naturelle. L’alpiniste est potentiellement plus en danger que le randonneur des étages inférieurs. Il est ici seul, ou seuls, face au froid, aux déchirures, à la pente, à l’avalanche. Rarement il s’est révélé aussi précaire. Le texte d’Anne Décoret le montre dans sa plus grande détresse, terrassé par l’avalanche. C’est la confession de l’âme perdue dans sa poche de survie, sous la neige, qui débute ainsi : « J’ai froid à l’œil ». L’interrogation, l’angoisse, la claustrophobie, le froid, jusqu’au souvenir de l’avalanche. La musique de Marchetti, en retrait sur ces premières secondes, explose alors, comme les tonnes de neige dévalant. Sifflements, roulements, vague métallique, fondus en une seule couche éperdue, jusqu’à l’enfouissement du sujet. Insistons, la musique de Lionel Marchetti est ode à l’ultrasensibilité de ce sujet, au paroxysme de ses sensations, poétisation de la réception du monde, diffusion de l’expérience singulière sur un mode universel. Toute communication, elle désigne et décore les points sensibles.
« L’avalanche m’engloutit dans son flanc mais comme par remords de sa chair, me laisse un enclos alvéolaire ». Le texte monopolise l’attention dans ses instants les plus dramatiques. Mais la musique veille, offrant plus d’illustration à cette blanche obscurité, des mouvements mélodiques relayant la peur, le halètement, en apparence complice de l’effroyable masse immaculée, mais sans doute plus libre qu’elle n’y paraît. Ses échappées, ses échardes, ses rayons lumineux sont peut-être autant de tentatives de résistance à l’engloutissement final. A mesure que le souvenir surgit dans la voix de la récitante, pourtant, la cristallisation et le gel reprennent du champ : splendides vagues droniques bleues, frottements de la glace. Mais cette fois c’est l’apaisement, et si plus d’énergie fait encore crisser cette symphonie nivale dans ses dernières minutes, c’est peut-être parce qu’elle s’est rangée du côté de la pauvre chair qui décide enfin, désespérée, de faire appel à la chaleur : à ses propres humeurs et au soleil.

Parvenu aux cimes, loin de toute vie, peut-être même de la sienne, l’alpiniste de Dans la montagne (Ki Ken Taï), pièce composée en 1996 (et qui avait d’abord paru sur une compilation de La Muse en Circuit), progresse dans la métaphore pure. Voici la chronique de ce disque, publiée dans Fear Drop 11 : « Si Lionel Marchetti n’avait pas souhaité dévoiler l’origine des enregistrements de cette courte pièce, elle aurait déclenché beaucoup de confusions. Musique concrète presque uniquement réalisée à partir de sons captés dans le dojo d’un club de kendo, elle est tissée de cris, de fracas de bois, des échos et de leurs chocs. Les résonances renaissent dans un souffle, dans un silence et, si les vibrations de l’effort appellent immédiatement le combat physique que représente une ascension de montagne, c’est bien plus dans l’évocation qu’elles justifient le titre de la pièce. Il suffit de substituer aux silhouettes casquées et vêtues de noir celles d’hommes tout aussi sombres, arrondies par des sacs. Il n’y a qu’à effacer les lattes du parquet douloureux pour imaginer les arêtes neigeuses. Les crépitements, les mouvements d’air cinglé, glissent d’une libération d’énergie à une autre, d’une explosion à un effroi, d’un picotement à une gerçure. Dans ce très beau disque, L. Marchetti a réussi, plus loin qu’un prétexte à une nouvelle illustration du thème alpiniste qui lui est cher, une composition de passage, un territoire sonore comme une zone où le sens glisse, peut-être même la mise en évidence d’une permanence de la poésie du dépassement ». Car c’est ici que la métaphore s’écroule, tout autant qu’elle se renforce, elle montre le symbole qui la sous-tendait, au moins en partie. La montagne est lieu de solitude, de splendeur, d’immensité, d’absolu, d’introspection et de transcendance. C’est cette transcendance que touche en deuxième lieu Marchetti sur Dans la montagne. La musique de la montagne, sur la montagne, a concrétisé les énergies de celle-ci, pour en montrer une essence parmi d’autres, détachée de sa géographie, l’éprouvante accession au sublime.

C’est peu de dire que le relief est une donnée importante de la musique de Lionel Marchetti, relayée lors de la représentation publique par le système de diffusion du son. Ainsi que beaucoup de ses autres pièces, celles consacrées à la montagne montrent une construction en plans, comme dans un tableau, reconstituant, là où le peintre joue de la perspective pour atteindre l’effet trompe-l’œil, un travail de mixage et de spatialisation en ‘’trompe-l’oreille’’. La profondeur est une dimension dans laquelle cette véritable musique d’événements a pris l’habitude de s’établir, certains sons traversent le panorama sonore, ceux-ci en surgissent, ceux-là le cinglent. La hauteur qu’il aurait pu simuler par effet de chute prend ici l’allure d’exploit, de conquête, de réalisation plénière. Musique et idée, construction et sensation s’articulent en direction d’une poétique musicale de la montagne (elle-même à inclure dans une poétique de la nature plus vaste, une géopoétique ; Marchetti affectionne les écrits de H.D. Thoreau et K. White), où la pente, les éléments et leurs expressions font l’auditeur hors d’haleine. Les beautés mélancoliques des harmonies survolant ou infiltrant les agencements concrets rappellent à chaque instant la séduction du massif, permanence opposée à l’éphémère de l’événement, toujours en progression, comme la marche de celui qui gravit les flancs. Dans son gigantisme, la montagne désigne l’individu qu’elle appelle inexorablement, insecte escaladant sa propre condition, défiant la gravité en diminuant le sol, comme l’oiseau qui lui n’a pas à faire acte contre nature pour s’élever. Il a gardé la grande vallée en mémoire, s’est nourri de ses bruits, de sa mélodie intime, il a cheminé vers le glacier en produisant la musique des pierres et des glaces, il a découvert le tranchant pour ensuite s’étouffer sous l’autre neige, celle qui recouvre, atténue, le monochrome absolu, la grande blanche de l’indifférenciation. Il a atteint au bout de tant de peines et de dépassement un absolu qui se nichait aussi en lui. Comme le Simourgh, le roi oiseau que les Trente Oiseaux de la légende avaient cherché jusqu’au bout du monde pour le réaliser finalement en eux, la montagne devient alors reflet immense, vaste jeu musical et pictural renvoyant l’écho d’une vibration furieuse et sereine à la fois, une immensité intime qui résonne en d’autres terrains. Les lattes, les bâtons et les cris en déclament une réalisation parmi d’autres, une révélation.

02 Portrait d’ un Glacie#38

Rappel des quatre disques concernés :

La grande vallée – 3’’ CD – Metamkine – 1998
Portrait d’un glacier – CD – Ground Fault – 2001
Riss (l’avalanche) – 3’’ CD – Erewhon – 2002
Dans la montagne – 3’’ CD – Chloë Recordings – 2003

(distribution www.metamkine.com)

P.-S.

Site de Lionel Marchetti : http://lionelmarchetti.bandcamp.com/

Cet article a paru dans le numéro 13
de la revue Fear Drop - www.feardrop.net

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