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Orwell, Bradbury et le "printemps arabe" 

lundi 18 avril 2011, par Bernard Pasobrola

La divulgation par WikiLeaks, en novembre 2010, des échanges entre l’ambassade US en Tunisie et le département des Affaires étrangères américain est censée avoir joué le rôle de déclencheur du « printemps arabe ». Ces câbles trahissaient une vision peu flatteuse du pouvoir « sclérosé » de Ben Ali. Cependant, reconnaît le fondateur de WikiLeaks, la teneur de ces messages indiquait clairement que « s’il y avait un conflit entre le régime de Ben Ali et l’armée, les États-Unis ne le soutiendraient pas nécessairement. » [1] Ce qui « a envoyé un signal fort aux activistes en Tunisie, ajoute Julien Assange, mais aussi à l’armée, aux partisans de Ben Ali et aux régions voisines », car la situation de l’Egypte et d’autres dictatures arabes présentait de grandes similitudes. Outre qu’ils dénonçaient la corruption des dirigeants tunisiens, ce qui ne constituait nullement une révélation pour les populations de ce pays, les câbles informaient surtout des intentions de Washington : les États-Unis étaient prêts à dissuader les armées des pays du Maghreb et du Moyen-Orient de s’opposer à la « démocratisation » de la région.
Durant le dernier quart du XXe siècle, la plupart des révolutions victorieuses – depuis celle des Œillets au Portugal jusqu’à l’effondrement du bloc communiste ou la fin de l’apartheid en Afrique du sud – ont répondu tout autant aux aspirations des peuples à davantage de liberté et d’égalité qu’aux exigences de la doctrine démocratiste occidentale et aux conditions de fluidité exigées par la circulation du capital. Il en est de même en ce début de siècle. La vague des « révolutions colorées » qui a secoué la Communauté des États indépendants – celle « des roses » en Géorgie en 2003, puis celles d’Ukraine en 2004 et du Kirghizistan en 2005, dénommées respectivement révolution « orange » et révolution « des tulipes » –, a été suivie par divers frémissements en Moldavie ou en Azerbaïdjan. Mais l’« épidémie de liberté » [2] – selon les termes de l’ex-Première ministre ukrainienne Ioulia Timochenko – paraît s’être éteinte dans cette partie du monde, alors qu’au cours de ces derniers mois elle a connu un nouvel essor dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient et engendré ce qu’il est convenu d’appeler le « printemps arabe ».
Le rôle attribué par l’occident aux dictatures arabes – remparts contre le communisme au temps de la guerre froide et, plus récemment, contre l’islamisme radical –, s’est avéré dépassé. La captation par les oligarchies en place d’une part considérable des richesses nationales est devenue un obstacle à la libre circulation des flux économiques qu’exigent les réseaux de puissance, à la progressive dissolution des États-nations et à leur intégration en tant qu’agents au sein de ces grands réseaux. Parallèlement, la mainmise des régimes autoritaires arabes sur l’information freine le libre développement des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC).
Les pays occidentaux, et principalement les États-Unis, comptaient davantage sur le pouvoir quasi hypnotique des flux des TIC que sur la force des armes pour entraîner la « démocratisation » de cette partie du monde (leurs tergiversations dans le cas des « frappes » en Libye en sont la démonstration a contrario). L’insistance de l’administration américaine sur la question d’Internet, dès le début des soulèvements arabes, en est la preuve tangible. On se souvient du discours d’Hillary Clinton, le 15 février 2011, vilipendant les pays qui censuraient la Toile. « “Internet est devenu l’espace public du XXIe siècle”, a-t-elle expliqué, estimant que les manifestations en Egypte et en Iran, alimentées par Facebook, Twitter et YouTube reflétaient “la puissance des technologies de connexion en tant qu’accélérateurs du changement politique, social et économique.” » [3] Il est de notoriété publique que le département d’État américain considère Google comme le poste le plus avancé et probablement le plus influent de sa diplomatie – on sait, par exemple, qu’il a fait pression à plusieurs reprises sur le moteur de recherche pour que celui-ci remette en ligne des vidéos d’activistes égyptiens qui avaient été supprimées de sa plate-forme YouTube. [4]
Dès les premiers jours du soulèvement populaire en Tunisie, un nombre important de commentateurs ont insisté sur le rôle central des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC). Google et Twitter ont entendu le cri de liberté du peuple tunisien ou s’associent pour libérer la parole des Égyptiens, pouvait-on lire ici ou là, ainsi que d’autres commentaires élogieux sur le rôle « révolutionnaire » de ces techniques. L’importance attribuée à Internet, aux « réseaux sociaux » et au téléphone mobile a fait passer au second plan le rôle de la chaîne qatarie Al Jazeera qui est pourtant le principal vecteur dans ces pays de flux informationnels favorables à la libéralisation. « Les nouveaux médias semblent réussir cette alchimie nouvelle de transformer l’information en participation et la participation en action » [5] lisait-on encore, ou bien : « Outre le fait que leur prolifération [les “blogs” que développe aujourd’hui la jeunesse du monde arabe] et leur manière d’aborder, en quelque sorte de biais, le politique rendent assez vaine toute tentative de contrôle, on peut également penser que les véritables changements naîtront des nouvelles formes de communication électronique. » [6] On pourrait aussi se demander si ces technologies sont portées au pinacle pour avoir aidé les peuples à combattre les dictatures ou si elles ne font que répondre de manière plus ou moins fantasmatique à l’idéal connexionniste occidental. Fait qu’illustre, par exemple, la notoriété soudaine du blogueur égyptien Wael Ghonim, directeur de marketing au Moyen Orient pour le compte de l’entreprise phare de la Silicon Valley, apôtre de la « révolution 2.0 » et représentant de la jeunesse urbaine connectée issue des couches moyennes et supérieures, considérée à tort ou à raison comme l’élément moteur des soulèvements.
En dépit du rôle « dépolitisant » de certaines de ces technologies, c’est un fait que leur développement ronge depuis deux décennies au moins l’assise du pouvoir des sociétés autoritaires en corrodant le modèle strictement patriarcal qui les domine. Le Prince, avertissait Machiavel, « peut combattre de deux manières : ou par les lois, ou par la force » [7] Il doit être à la fois homme et bête et avoir « l’esprit assez flexible pour se tourner à toutes choses, selon que le vent et les accidents de la fortune le commandent ». Et s’il agit en bête, « il a également besoin d’être renard pour connaître les pièges, et lion pour épouvanter les loups. Ceux qui s’en tiennent tout simplement à être lions sont très malhabiles. » Voilà un conseil dont, le plus souvent, les dictateurs ne tiennent pas compte. De nos jours, comme dans le passé, les pouvoirs autoritaires ont recours à la limitation drastique de l’information pour s’auto-légitimer et ont tendance à vouloir que les flux TIC demeurent des instruments de contrôle direct et de propagande. Leurs États sont pourtant contraints de faire coexister leur « ministère de la Vérité » avec Internet et leur Marché avec des outils basés sur une activité en réseau susceptible de se trouver en porte-à-faux avec les conduites traditionnelles strictement hiérarchiques. Bien que ces pouvoirs sachent aussi utiliser les nouveaux médias, le bénéfice qu’ils en tirent s’avère bien inférieur à la force du modèle connexionniste, libéral-libertaire et démocratiste, que ces derniers propagent et qui ruine les valeurs traditionnelles sur lesquelles s’appuient ces régimes.
La question du rapport entre l’exercice du pouvoir et la gestion des flux informationnels n’est pas nouvelle. Elle a, par exemple, fortement préoccupé George Orwell. Dans 1984, Orwell pousse à l’extrême la description d’une société basée sur l’utilisation purement répressive de ces flux. On se souviendra sans doute que, dans son roman d’anticipation, le « télécran » est à la fois l’arme de la Police de la pensée et un instrument de télésurveillance. Il diffuse des hymnes militaires et des musiques absolument barbares, ou de longues séries de statistiques illustrant les prouesses du régime. L’image d’un opposant politique accusé de trahison sert à alimenter les catharsis populaires (les « Deux Minutes de la Haine »). Le portrait géant de Big Brother, homme au visage austère dont la mine patibulaire est l’incarnation même du totalitarisme, est omniprésent. Le télécran est la voix de l’autorité – il transmet ses ordres –, mais il est aussi capable de voir et d’analyser chaque comportement qui s’écarte un tant soit peu de l’orthodoxie. Rien n’échappe à l’œil ubiquiste de Big Brother et le décor même de la ville en ruine se divise en zone avec ou sans télécrans.
Un autre roman d’anticipation publié à la même époque propose une vision assez différente du futur. Il s’agit de Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. Dans ce récit, où le mode de domination correspond de manière étonnamment prémonitoire à celui qui règne dans nos sociétés connexionnistes, les flux TIC, séducteurs, addictifs et participatifs, sont parvenus à vider les esprits et à désamorcer toute velléité de révolte. « Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de “faits”, qu’ils se sentent gavés, mais absolument “brillants” côté information. Ils auront alors l’impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place », explique le capitaine Beatty au pompier Montag. Il n’est plus utile de savoir si les « faits » sont révélés avec exactitude ou s’ils sont falsifiés car le flux discursif des TIC est doté d’un effet déréalisant. L’information basée sur un déferlement ininterrompu d’évènements créera à la fois un sentiment d’inquiétude propice à l’immobilisme et l’illusion d’avancer. Avant d’être une mesure de loi, la censure a été acheminée par les excès de la société elle-même. La destruction de la culture est davantage un phénomène endogène d’extinction que de censure. Car « au vingtième siècle, poursuit Beatty, on passe en accéléré. Livres raccourcis. Condensés, Digests. Abrégés. Tout est réduit au gag, à la chute. (...) Les classiques ramenés à des émissions de radio d’un quart d’heure, puis coupés de nouveau pour tenir en un compte rendu de deux minutes, avant de finir en un résumé de dictionnaire de dix à douze lignes. (...) La scolarité est écourtée, la discipline se relâche, la philosophie, l’histoire, les langues sont abandonnées, l’anglais et l’orthographe de plus en plus négligés, et finalement presque ignorés.(...) Davantage de sports pour chacun, esprit d’équipe, tout ça dans la bonne humeur, et on n’a plus besoin de penser, non ? Organisez et organisez et super-organisez de super-super-sports. Encore plus de dessins humoristiques. Plus d’images. L’esprit absorbe de moins en moins. Impatience. Autoroutes débordantes de foules qui vont quelque part, on ne sait où, nulle part. (...) Et voilà, Montag. Tout ça n’est pas venu d’en haut. Il n’y a pas eu de décret, de déclaration, de censure au départ, non ! La technologie, l’exploitation de la masse, la pression des minorités, et le tour était joué, Dieu merci. » (op. cit.)
Le roman d’Orwell et celui de Bradbury ont été écrits dans l’immédiat après-guerre, soit une vingtaine d’années après Le meilleur des Mondes d’Aldous Huxley. Ces œuvres d’anticipation comptent parmi celles qui ont le plus marqué l’imaginaire contemporain au point qu’elles sont devenues de véritables mythes litéraro-politiques. Mais la figure de Big Brother créée par Orwell constitue la référence (bien sûr négative) la plus universelle de la doctrine libérale-libertaire à l’échelle mondiale. La première publication du roman en Angleterre date de 1948, c’est-à-dire du début la Guerre froide. Fahrenheit, quant à lui, est paru aux États-Unis en 1953, alors que la société américaine baignait déjà en plein maccarthysme. Ce qui paraissait menacé, aussi bien à l’Ouest qu’à l’Est, c’était à la fois la « culture » et la « liberté ». Ces auteurs ont donc cherché à extrapoler le péril qui guettait ces deux valeurs, mais en des termes qui ne se ressemblent que superficiellement.
On peut, certes, déceler nombre d’analogies entre les deux histoires. Ces romans se déroulent au milieu ou au début d’un grand conflit mondial. Ils ont l’un comme l’autre pour protagoniste principal un agent étatique chargé de la répression : chez Orwell, la tâche du gratte-papier Winston consiste à falsifier l’histoire et, dans le roman de Bradbury, le pompier Montag a pour mission de brûler les livres. Chacun des deux personnages connaîtra une grave crise de conscience, se heurtera à sa hiérarchie et tentera d’échapper à la machine totalitaire dont il est l’un des rouages.
Dans 1984, les livres ont été détruits et les journaux sont en permanence réécrits en fonction de la version officielle. Dans Fahrenheit, la destruction des livres est en cours, bien qu’ils soient devenus dans les faits inutiles car les gens lisent avec difficulté et leur répertoire lexical s’est considérablement appauvri. Cette forme d’illettrisme provoque d’ailleurs chez eux des troubles de mémoire et ils ont du mal à se souvenir de leur histoire individuelle. Autre analogie notable : Orwell et Bradbury avaient tous deux prévu l’importance que prendrait le téléviseur – l’appareil occupe la place centrale du foyer domestique et a déjà la forme d’un écran mural de grande taille –, alors que cette technologie n’en était qu’à ses balbutiements. Ils avaient compris que l’écran ne serait pas seulement un transmetteur de l’idéologie du pouvoir vers un spectateur passif, mais aussi un instrument d’interaction comme aujourd’hui Internet et la télévision. Car même si cette dernière n’a pas encore atteint un niveau d’interactivité comparable à celui du roman, elle parvient à englober une part croissante de vie réelle dans ses programmes de divertissement [8] Les existences malheureuses, leurs drames et leurs frustrations, et même leur désespoir sont devenus matière à distraction, alimentant une industrie du divertissement cyniquement compassionnelle. Cette criarde exposition du naufrage social et de ses drames conduit à déposséder leurs protagonistes de ce droit ultime qui est le droit au tragique. Le personnage bradburien a atteint le stade ultime de cette perte car il hait le tragique autant que la littérature ou la poésie, comme tout ce qui demande un effort intellectuel, alors que le personnage de 1984 vit encore sous l’emprise totale du fatum.
Il y a donc, au-delà des analogies entre les deux romans, des différences essentielles. Le rapport inversé aux technologies, notamment, constitue une différence majeure entre leurs univers. Dispositif de surveillance et de contrôle chez Orwell, les TIC sont instruments de relation, de communication et de pseudo-création chez Bradbury. Ces moyens techniques se ressemblent, mais leur usage se situe sur des plans différents. D’une société orwellienne à une société bradburienne, le mode de domination change de nature et se complexifie. Le vide et l’étourdissement se substituent à la propagande et à la force qui sont, chez Orwell, l’essence même du pouvoir. « Le pouvoir est d’infliger des souffrances et des humiliations. Le pouvoir est de déchirer l’esprit humain en morceaux que l’on rassemble ensuite sous de nouvelles formes que l’on a choisies », explique à Winston un membre du Parti. Chez Bradbury, il ne s’agit pas de briser les individus ni de torturer leur mémoire, mais de les conforter dans la passivité, de fomenter et d’organiser l’oubli.
La société connexionniste insuffle, elle aussi, un sentiment d’impuissance (ou « d’écrasement par le monde », pour reprendre une expression de Joseph Gabel) semblable à celui dont souffrent les personnages d’Orwell, mais elle le fait en utilisant d’autres voies : en gavant et non en privant, en détournant la sexualité et non en la réprimant, en favorisant les flux communicationnels instantanés et dépourvus de substance (dans le sens d’une twitterisation générale) et non en censurant, en transformant la production de flux en loisirs (jeux en réseau, sms), en valorisant les pseudo-relations de type Facebook, en innovant sans cesse techniquement. La nouvelle définition du travail comme travail sur soi [9] et du Capital comme capital humain nécessite, de la part du pouvoir, davantage une attitude d’encouragement que de répression, de « nurturance » que de violence, de technicisation débridée et librement accessible à tous que de restriction ou d’étroite surveillance. L’addiction, autrefois au travail productif, aujourd’hui à la production de flux dans et hors de l’activité professionnelle, est un instrument de stabilité des rapports sociaux bien plus efficace que la coercition, quelle que soit sa forme.
Il faut se demander pourquoi le roman de Bradbury semble beaucoup moins intéressant aux révolutionnaires contemporains que 1984. La métaphore d’Orwell est systématiquement évoquée lorsque, par exemple, on parle du Londres d’aujourd’hui et de ses 500 000 caméras de vidéosurveillance. Bien que ce dispositif ait prouvé son inefficacité [10] il est considéré, à l’instar du panopticon de Bentham et de sa version foucaldienne, comme la preuve tangible que la société dans laquelle nous vivons est « carcérale ». La dénonciation de la politique de contrôle incarnée par l’écran s’accompagne généralement d’un second type de critique : l’écran sert aussi à tromper sur les agissements du pouvoir, à masquer la vérité et, ce faisant, il permet au pouvoir de se maintenir sur la base du mensonge. C’est à ce double titre, celui du contrôle et du mensonge, que l’écran, pris au sens large, est censé servir une politique qui se prétend démocratique, mais évolue vers une forme de totalitarisme dont l’échéance est plus ou moins rapprochée, selon les périodes ou ce type de jugement est formulé et la radicalité du groupe qui en est l’auteur.
On constate pourtant que, sauf circonstances exceptionnelles et en dépit du fait qu’il existe une sophistication de plus en plus grande des aspects inévitablement répressifs à l’intérieur des sociétés connexionnistes, la logique des flux TIC s’accommode difficilement des drastiques limitations orwelliennes. On l’a vu, récemment, dans le cas de la Tunisie et de l’Égypte. Il faut donc raisonner en termes de polarité et non en termes absolus. Une société structurée en réseaux et non plus en classes au sens de Marx s’appuie sur une série de « binômes paradoxaux » [11] : contrôle/circulation, vitesse/panne, séparation/liaison. À ce titre, il n’est nullement exclu, dans l’absolu, que la tendance connexionniste dominante aujourd’hui puisse s’inverser dans le futur, privilégiant le contrôle sur la circulation, d’autant que les réseaux de puissance sont labiles et que la délocalisation joue aussi en ce qui les concerne. Cela signifie par exemple qu’ils peuvent sacrifier le développement des TIC dans des zones en déclin et favoriser des zones émergentes.
La notion employée ici de « réseau de puissance » se réfère au niveau supérieur des réseaux économiques et politiques, niveau le plus performant pour le captage de la richesse et le drainage des flux financiers. « Il comprend, écrit Jacques Wajnsztejn, les États dominants (ceux qui participent aux Grands sommets) et certaines puissances émergentes comme la Chine, les banques centrales et les institutions financières, les firmes multinationales et les sphères informationnelles au sens large (informatique, communications, médias, culture). » [12] C’est le niveau où s’est produite l’explosion des marchés financiers dans les années 80 et où a lieu la fictivisation du capital. À l’instar des flux TIC, il a tendance à rendre le temps plus abstrait et à agir dans l’instantanéité. Le niveau inférieur où domine encore le mode de production matériel doit s’accommoder d’une temporalité plus longue, celle qui est nécessaire à l’accumulation du capital et à l’action transformatrice du travail. On remarquera, à ce propos, la façon dont une société ultra-connexionniste comme celle du Japon est désarmée face à un accident industriel du type Fukushima. Le mode d’action « fluxiste » du niveau de puissance dominant et son éloignement progressif des pratiques de l’âge industriel ont pour conséquence une certaine paralysie face à une situation de crise qui nécessite la mise en œuvre de moyens matériels importants.
La communication officielle sur la catastrophe nucléaire au Japon nous rappelle aussi que les « princes » qui gouvernent les sociétés connexionnistes se font souvent plus lions que renards et persistent à ignorer que les flux informationnels et communicationnels gagnent désormais en « économie » et en « efficacité », donc en pouvoir de domination, s’ils rapportent des vérités factuelles au lieu des habituels mensonges. Les situations de crise comme les guerres ou les grands désastres écologiques réactivent habituellement le vieux réflexe orwellien de travestissement du réel – on se souvient notamment de l’alibi des armes de destruction massive qui a servi à justifier l’intervention occidentale en Irak et l’on assiste aujourd’hui à ce même procédé de surinformation-désinformation dans la gestion de la crise nucléaire au Japon.
Les médias, même s’ils cherchent à prouver leur légitimité en traquant certains mensonges officiels, ou en faisant des révélations, ne constituent pas pour autant un « contre-pouvoir ». Affaiblissant telle personne ou insistant sur tel dysfonctionnement particulier, ils renforcent globalement le pouvoir dont ils sont l’auxiliaire le plus précieux. Les flux médiatiques agissent surtout par leur continuité et leur éclectisme. L’individu se voit offert un choix d’informations à partir desquelles il va réagir avec passion ou peur, en fonction de son état d’esprit au moment auquel il les capte ou du prestige qu’il gagnera à les communiquer à autrui. Mais le démocratisme et la prégnance du représentationalisme dressent une barrière difficile à franchir entre le savoir et le faire. L’« information » qui transite par les TIC correspond à une forme de connaissance déconnectée de l’action et adaptée au renoncement et à la passivité. Il faut noter que la forme de démocratie dont nous avons hérité et qui constitue le terrain d’élection du connexionnisme – le démocratisme représentationnel qui est la version historique bourgeoise du principe de souveraineté populaire –, a séparé symboliquement et physiquement le citoyen et l’action politique. Pour cette raison, la doctrine démocratiste occidentale s’accommode sans grande difficulté des dictatures (à condition qu’elles ne troublent pas le « jeu économique ») et « recycle » avec facilité son personnel au cours des « démocratisations ». En parlant des mouvements communaux dans l’Occident médiéval et des aspirations de la protobourgeoisie à l’autogouvernement, Castoriadis notait qu’il existe dans ce cas « une différence essentielle relativement à l’imaginaire démocratique grec ancien : presque aussitôt nées, les nouvelles villes évoluent vers des formes oligarchiques ou en tout cas vers des formes de délégation irrévocable du pouvoir, ou de “représentation” – et jamais, mis à part quelques soulèvements du “menu peuple” et, par exemple, les Ciompi à Florence vers la fin du XIVe siècle, vers des formes de démocratie directe. » [13] Il s’agit là sans doute d’une contingence historique, mais nous continuons à lui payer un lourd tribut.
La logique réticulaire s’est étendue aujourd’hui à tous les domaines de la vie sociale et la communication connexionniste désincarnée – qu’elle soit graphique (forum, listes de diffusion, chat, etc.), auditive ou audio-visuelle (téléphone, webcam, visio-com, etc.) – renforce de fait la mise à distance des individus ; elle est fondamentalement différente du dialogue socratique ou, de manière générale, de toute forme de socialité « organique ». Elle ne traduit pas pour autant une « virtualisation » du dialogue puisqu’il s’agit d’une communication bien réelle. Mais étant désincarnée, elle a tendance à réduire la présence physique de l’interlocuteur à une image sonore ou visuelle, ou à l’éliminer totalement.
Dans son « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle » [14]] Deleuze écrivait que la nouvelle forme de capitalisme n’est plus celle de la domination « directe », du « classe contre classe ». La société a radicalement changé depuis Marx et a aussi beaucoup évolué depuis les analyses de Foucault. Pour Deleuze, le contrôle a remplacé l’enfermement et il est « comme un moulage auto-déformant qui changerait continûment, d’un instant à l’autre, ou comme un tamis dont les mailles changeraient d’un point à un autre. » Parler comme Deleuze de « société de contrôle » incite à penser que la surveillance constitue la finalité de la mise en place des nouveaux dispositifs. Il semble plutôt que le contrôle soit un phénomène « émergent » dans une société connexionniste qui cherche surtout à favoriser la fluidité du capital et la circulation des flux et n’hésite pas, dans ce but, à pousser les agents à développer leur « créativité » et à « communiquer ». Cet aspect est absent du texte de Deleuze qui ne relève que le côté concurrentiel, la rivalité qui oppose les individus entre eux. La société connexionniste s’appuie sur l’autonomie de l’agent qu’elle tente de favoriser à travers un mouvement contradictoire : intensification du maillage, atomisation, flexibilisation, désincarnation et incitation à la prise de risque individuelle. Cependant, en cas d’échec de ce type de dispositifs, il va de soi que la hiérarchie rétablit le principe d’autorité. L’exemple du trader Jérôme Kerviel est à ce titre exemplaire. Il n’y a donc pas de remise en question de la hiérarchie sociale par le connexionnisme, mais réorganisation les relations sociales sur une base réticulaire, les plus puissants étant ceux dont le réseau est le plus étendu ou dont le « poids synaptique » est le plus fort dans leur réseau.
On notera que si le développement réticulaire et l’explosion fluxiste avaient pour seule ou principale finalité l’accroissement du « contrôle » et n’étaient pas un pur produit du développement illimité de la rationalité économique, ils trahiraient un très mauvais calcul de la part des dominants puisque les réseaux physiques, de même que leurs flux énergétiques et informationnels, constituent, de par leur irremplaçabilité et leur position vitale, le talon d’Achille des économies mondiales les plus puissantes.
Si, en tant que « science de la communication », la cybernétique avait fait le rêve d’une organisation « rationnelle » du monde, considérant les humains comme des machines dotées de cerveaux-ordinateurs, force est de constater que cette cauchemardesque illusion ne s’est pas réalisée. Le connexionnisme, quant à lui, a compris la différence entre le vivant et l’inerte, l’humain et la machine, le formel et le réel, la vérité abstraite et la vérité interactionnelle. Précisons que le terme « connexionnisme » est pris ici dans ses deux principaux sens : celui de modèle cognitif issu des sciences cognitives et de leur critique de la cybernétique, et celui de modèle social. Ce sont donc deux plans distincts dont l’ouvrage de Boltanski et Chiappello, Le nouvel esprit du capitalisme, avait bien établi la relation. Le modèle des sciences cognitives cherchait à rapprocher l’informatique et la biologie du cerveau de modèles d’intelligence distribuée, modèles qui ont été ont été transposés, de façon plus ou moins métaphorique, à l’étude des sociétés humaines [15] Contrairement à la cybernétique qui était effectivement une science du contrôle (ou, ce qui revient au même, prônait l’instauration du contrôle « scientifique » de la société), le connexionnisme ouvre, comme on l’a dit, le champ de la créativité et de la communication, de l’auto-réalisation « libérée » ou de l’imaginaire. Il s’accommode parfaitement du discours et de certaines pratiques libertaires dans un monde qui aspire, pour se délivrer à la fois de l’économique, devenu une insupportable source de tension et de catastrophes, et d’une conception de la valeur purement matérielle, à recréer du « social », du « convivial », du « lien » ou de l’« économie solidaire ».
En relation à la société industrielle classique, les nouvelles formes d’exploitation connexionnistes ne dépendent plus forcément du rapport travail/rémunération, mais d’un positionnement plus ou moins asservissant dans les réseaux, situation qui n’est pas encadrée juridiquement et qui est même assimilée parfois à des « loisirs ». La tendance propre aux sociétés connexionnistes à désubstantialiser l’économie ne rend nullement celle-ci « immatérielle », comme le prétend André Gorz ou l’économiste René Passet, ni « cognitive » ou « informationnelle », mais simplement « fluxiste ». Cela signifie que la production et la gestion des flux (informationnels, communicationnels ou financiers) a tendance à subsumer la production et la gestion des biens. Lors de la crise des subprimes, les prêts hypothécaires ont été émis par millions et les banques américaines, souhaitant se passer des notaires, ont créé leur propre système informatisé pour enregistrer les transactions : le système MERS. Mais ce fichier MERS contient des documents peu détaillés sur l’hypothèque et l’emprunteur et ne valent rien aux yeux des juges. Le but des banques était en fait de spéculer sur la base de ces hypothèques frauduleuses en les revendant en masse à des investisseurs. Mais à présent, pour faire valoir leur droit à récupérer les biens hypothéqués, les banques sont incapables de présenter des documents notariés. Plusieurs banques se disputent parfois le même bien. Cet exemple illustre la façon dont des biens physiques et leurs possesseurs eux-mêmes peuvent subir une désubstantialisation et être convertis en unités d’informations (bits).
Devenue la base de l’économie, l’activité fluxiste a créé de nouvelles formes de précarité comme a) le manque de réseau (l’exclusion), facteur de précarité qui n’entraîne pas forcément l’appauvrissement mais peut mener à l’isolement et à l’incapacité à maintenir les liens existants, b) la dépendance de réseaux locaux courts et contraignants en relation aux réseaux longs réservés aux puissants, c) l’immobilité et le rôle de représentation des puissants sur les nœuds des réseaux, présence fixe qui autorise les puissants à être, eux, très mobiles, d) le refuge dans ces nouvelles formes d’activité typiques de la société connexionniste que sont les jeux vidéo, le téléphone mobile, le sms et le surf sur Internet. Dans Fahrenheit, Mildred, la femme du pompier Montag, est un personnage archétypal et une parfaite anticipation du Nolife ou du Hikikomori japonais. Elle demeure en permanence confinée entre les trois murs-écrans de sa salle de séjour et s’adonne à une communication pseudo-ludique avec les membres de sa « famille » que sont les icônes télévisuelles interactives.
La corporéité technique subissait (et subit encore, mais à une échelle moins grande que par le passé) une situation d’enfermement destinée à produire des biens et des services. Dans la société connexionniste, la corporéité technique n’est plus destinée prioritairement à transformer des matières premières, mais du temps. Il s’agit là d’une autre forme d’enfermement par enveloppement dans un maillage de flux plutôt que par contention dans un espace foucaldien ou même dans un espace de contrôle comme le suggère Deleuze. L’individu décorporéisé et atomisé concourt lui-même autant qu’il peut à se transformer en unités d’information, en messages qui trouveront leur place dans le réseau. À consommer du temps pour produire des flux.
Ce mode de domination a besoin de désubstantialiser pour favoriser la fluidité. L’État lui-même rêve de s’autodésubstantialiser – le « dégraissage » est l’un de ses maîtres-mots. La technique peut remédier facilement à une interruption de flux matériels, mais redoute par-dessus tout les perturbations qui touchent à la circulation des corps, quel qu’en soit le motif – la victime emblématique de ce type de société est le voyageur immobilisé, que ce soit par une grève, un accident ou une catastrophe. De manière générale, la société connexionniste se méfie du corps car il est source de tensions et de ralentissement des flux. C’est pourquoi les solutions envisagées visent à diminuer dans la mesure du possible les situations de contact : on favorisera, par exemple, le télé-enseignement, la télé-médecine ou la communication en ligne avec les administrations, et on cherchera à désubstantialiser peu à peu l’ensemble des institutions.
L’idée du réseau se présente donc comme une métaphore opérante capable d’éclairer et d’unifier un grand nombre d’aspects de nos sociétés. Son succès et son importance proviennent de son rôle croissant dans la vision qu’a l’époque d’elle-même. Sans vouloir retracer ici l’histoire de cette métaphore conceptuelle, signalons que, dans son ouvrage Critique des réseaux [16] Pierre Musso tente de cerner les trois moments clés de la généalogie du réseau. Le premier moment où domine la technique artisanale du tissage court des origines mythologiques à Descartes. Le deuxième temps, « biologico-politique », marque le moment de la fusion de l’organisme et de la rationalité réticulaire, à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, préalable à la double invention conceptuelle et symbolique de Saint-Simon et des macro-réseaux techniques territoriaux. Enfin, le troisième moment caractérise le XXe siècle, depuis l’invention de l’ordinateur, avec une nouvelle vision correspondant à la doxa du réseau qui peut être qualifiée de « biotechnologique ».
La forme réseau devient un opérateur social à une époque située entre les Lumières et la philosophie du XIXe siècle, moment charnière formalisé par Saint-Simon pour qui le réseau ne définissait pas seulement le système industriel, mais devait devenir la base matérielle et symbolique de la société dans son ensemble. Or cette utopie techno-sociale s’est réalisée, ou du moins cherche à le faire. C’est celle d’une démocratie mondiale réticulaire basée sur la communication où le présent est passage, transition et mouvement, mais un mouvement du non-changement. Puisque, dit l’auteur (op. cit.), la « société de communication » a sa vérité dans le réseau, alors ce dernier est un passeur qui nous transmute en « passants », toujours plongés dans des flux (d’informations, d’images, de sons, de données...) De même que la république platonicienne cherchait à attribuer une place à chaque individu, la démocratie réticulaire met chacun dans une situation de passage en le « branchant » à un réseau. L’opérateur réseau né de la pensée du changement historique aboutit à l’évacuation de toute pensée du changement.
Doctrine militante pour des raisons historiques liées à son imaginaire et à l’influence du christianisme, le démocratisme occidental est actuellement en pleine communion connexio-centriste avec les pays arabes. L’actuel « printemps arabe » ne sonne-t-il pas l’heure de voir se réaliser le projet du saint-simonien Michel Chevalier, l’homme qui, au XIXe siècle déjà, annonçait que le réseau technique réconcilierait l’Orient et l’Occident ? [17] Le « système général » de la Méditerranée qu’imagine Chevalier fait de chaque grand port un lieu d’interconnexion de réseaux imbriqués entre terre, mer et eaux intérieures. « La Méditerranée a été une arène, un champ clos où, durant trente siècles, l’Orient et l’Occident se sont livré des batailles. Désormais la Méditerranée doit être comme un vaste forum sur tous les points duquel communieront les peuples jusqu’ici divisés. » [18] On peut donc se demander si, en même temps qu’elle semble réaliser le rêve d’œcuménisme connexionniste de Chevalier – l’union de l’Orient et de l’Occident dont la Méditerranée devient le « lit nuptial » – cette période de l’histoire n’est pas tentée d’inventer une nouvelle forme de révolution : la révolution a-politique, portée par le fétichisme du réseau, « techno-utopie » suscitant des discours visionnaires sur de nouveaux liens sociaux, de nouvelles communautés, voire une nouvelle société.
Le développement sans frein des techniques a produit un sentiment de fatalité, déterministe et finaliste, et la conviction largement partagée que l’Eden connexionniste est promis à l’humanité tout entière. Que c’est là sa plus heureuse destinée et que, consciemment ou dans leur inconscient, tous les peuples y aspirent profondément. L’origine de cette conviction est à rechercher dans les liens étroits entre l’évolution de l’espèce humaine et celui de sa technique. Il faut ici revenir à l’œuvre de Leroi-Gourhan et se souvenir que, pour lui, il était impossible « de ne pas considérer que l’humanité change un peu d’espèce chaque fois qu’elle change à la fois d’outils et d’institutions. » [19] Le processus technique chez l’homme est équivalent aux changements génétiques conduisant à la spéciation des autres mammifères. C’est pourquoi la corporéité technique humaine est inséparable de sa corporéité biologique.
À la fois extérieure et incarnée, la technique ne semble pas un choix fait par l’espèce humaine mais une donnée de nature, et son orientation ne se présente pas comme pas le résultat des circonstances, mais de l’impérieuse nécessité de la survie – comme chez les autres espèces leur évolution biologique.
La question est donc de savoir si, en tant qu’êtres dont l’identité corporelle et extracorporelle est façonnée en partie par la technique, et plus précisément par cette forme particulière qu’est la technique capitaliste, nous pouvons l’évaluer d’un point de vue extérieur, dans la mesure où nous « raisonnons » et « imaginons » en grande partie à travers notre double identité biologique et technique (double car le processus n’est heureusement pas totalement fusionnel).
La difficulté d’appréhender et de critiquer ce phénomène est peut-être la raison de notre sentiment d’impuissance face à une souffrance bien réelle, un type de souffrance dont la logique scissionnelle entre biologie et technique serait, dans cette hypothèse, la cause principale.

Notes

[1Julian Assange : Nous avons été un déclencheur, Libération, 16 Avril 2011.

[2On ne discutera pas ici du rôle que les service secrets occidentaux ont pu jouer dans sa propagation.

[3Hillary Clinton milite pour la liberté sur Internet , Le Monde, 16 février 2011.

[4Google, les États-Unis et l’Egypte, Le Monde, 3 février 2011.

[5La révolution arabe, fille de l’Internet ? Marie Bénilde, 15 février 2011.

[6Internet en Egypte : une redéfinition du champ politique ? Yves Gonzalez-Quijano, 23 février 2011.

[7Le Prince, Chapitre 18, « Comment les princes doivent tenir leur parole », éd. de La Pléiade.

[8La scène du « théâtre de famille » bien rendue par l’adaptation cinématographique de Fahrenheit 451 réalisée par François Truffaut (voir lien ci-dessous), rappelle d’assez près les programmes actuels des grandes chaînes de télévision.
Extrait du film : http://www.tcm.com/mediaroom/video/333778/Fahrenheit-451-Movie-Clip-Our-Family-Theater.html

[9Voir « Société du travail et mythe du temps-ressource », B. Pasobrola, Le Revue des Ressources, février 2010.

[10De l’aveu même du Security Document World Conference de Scotland Yard, 2008.

[11Pierre Musso , Utopie et idéologie des réseaux, juin 2005.

[12Après la révolution du capital, notes de présentation, Jacques Wajnsztejn, mars 2010. Voir aussi : Quelques précisions sur Capitalisme, capital, société capitalisée, Temps critiques, janvier 2010. URL : http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article206

[13Fait et à faire, éd. du Seuil, 1997.

[14[« L ’autre journal », n°1, mai 1990.

[15D’autres auteurs comme Lucien Sfez ou Pierre Musso préfèrent utiliser le terme « rétiologie » (ou « idéologie du réseau ») pour désigner le même phénomène.

[16Ed. Presses Universitaires de France, 2003.

[17Dans un article intitulé « Le système de la Méditerranée » paru dans Le Globe du 12 février 1832.

[18Pierre Musso, Utopie et idéologie des réseaux , mars 2007.

[19André Leroi-Gourhan, Le geste et la parole, la mémoire et les rythmes, éd. Albin Michel, 1964.

7 Messages

  • Orwell, Bradbury et le "printemps arabe" 19 avril 2011 14:40, par A. G-C.

    Cet article au titre trois fois dragueur qui en tirera un grand succès est non seulement une insulte aux activistes de la révolution arabe torturés, morts par milliers, ou vivants continuant à se battre au déni de la violence de leur répression en Égypte (où cela continue malgré les changements), comme à Barhein, au Yemen, en Syrie, ou les armes à la main en Libye — il y a des raisons historiques à cela depuis la lutte anti-coloniale contre le fascisme italien, suivie de la guerre du désert de la seconde guerre mondiale, et jusqu’au chef de guerre Kadhafi,— à commencer par la plus de centaine de tunisiens manifestants assassinés par la police de Ben Ali pour inaugurer la répression de masse, mais encore il est inepte en matière d’information et de communication critiques des nouveaux médias, cellulaires, individuels, transitifs en temps réels dans le dispositif de rassemblement populaire décentralisé — en dehors d’une organisation de parti leader — et notamment contre la censure, alors que la télévision est un media professionnel intransitif centralisé, et dans ce cas un miroir narcissique soutenant les révolutionnaires et informant stratégiquement leurs progrès ou leurs échecs dans une deuxième couche de l’information comme superstructure des médias tactiques intégrés des activistes.

    C’est une analyse franco-française des nouveaux médias et leur référence, qui ignore la classe émergente des techniciens de l’informatique et des télécommunications et des gestionnaires administratifs ou commerciaux, formés dans les instituts universitaires de leurs propres pays, et tous les blogueurs activistes associés, comme avant-garde révolutionnaire contre les dictatures arabes, et consiste donc autant en désinformation qu’en ignorance similaire à quiconque aurait pu nier le rôle de l’imprimerie dans la circulation des pamphlets révolutionnaires et les ouvrages philosophiques des Lumières. Avec des différences liées au temps réel de la connexion qui a permis la publication des manifestes en même temps que les heures de l’activisme rassembleur, les rendez-vous, et les appels à méfiance sous anonymat des ralliés (Https et Tor) sans se priver de la large publicité locale/mondiale des médias sociaux. Sans compter l’aperçu de l’arabe sur google translate...

    Ignorer à quel point les coupures furent préjudiciables au mouvement, y compris le téléphone pour les "rebelles" libyens, et que Ghonim n’est pas célèbre à cause du logo "révolution 2", métaphore intelligente et ironique de ces révolutions qui prescrivent la dictature d’un parti révolutionnaire centralisé, dans leur lutte contre la dictature réactionnaire, c’est vraiment lamentable. Sans compter l’éclat de rire que pourrait provoquer l’appellation "technique capitaliste" : la technique c’est la technique, quels que soient ceux qui la requièrent et leur objet, capitaliste ou marxiste léninistes. Il n’y à qu’à relire en amont la Dialectique de la nature de Engels ou Un manifeste hacker de McKenzie Wark si l’on restait convaincu d’une visée purement idéologique de l’aspect économique politique du problème dans ses impacts — par exemple écologiques.

    Ghonim est d’abord célèbre — et aujourd’hui contesté au sein même du mouvement mais pour autant : pour avoir créé le facebook de ralliement "Nous sommes tous des Khaled Said" jeune ingénieur en informatique assassiné publiquement dans des conditions atroces par la police d’Alexandrie en juin 2010, sans doute pour avoir saisi dans une vidéo cachée les trafics de drogue au sein même du commissariat central.. Cherchez dans Google multilingue, ça vous apprendra, cher auteur, ce sera votre punition chinoise :)... puis pour déjouer la coupure d’Internet privant le mouvement de son moyen de ralliement infra-égyptien, d’avoir hacké avec un serveur proxy accessible par téléphone ses propres patrons (Google) dont il s’était rendu démissionnaire, pour rejoindre l’insurrection non violente et le mouvement du 6 avril (trotskyste affilié à la 4è internationale fondé par Ahmed Maher et Israa Abdel Fattah pour soutenir de grandes grèves dès 2008). Ignorer que c’est par des video blogs (moins traçables que le web 2 mais suivant en cela tous les protocoles de discrétion éditoriaux sans privation de publicité utilisés par Anonymous contre la scientologie aux USA) qu’Asmaa Mahfouz a appelé en trois vidéos au rassemblement de la place Tarhir le 25 janvier, relève d’un point de vue borgne et encore une fois franco-français si cultivé ait-il l’air.

    Ignorer que la coupure d’Internet puis du téléphone portable ont inauguré les défaites des insurgés libyens les rendant épars et dépourvus des informations frontales, est un comble de mépris. S’agissant de mouvements autonomes d’individus auto-ralliés, d’un peuple en arme et non de l’armée du peuple, ce furent les moyens de la communication individuelle qui permirent l’accélération de l’information au profit de la mobilité de l’action, au lieu de l’information centrale.

    Nabbous ingénieur des télécommunications a rétabli une connexion Internet par satellite , assassiné par un snipper le jour où les bombardements alliés ont commencé (trois jours trop tard car Benghazi était déjà infiltré parce ceux que Kadhafi avait annoncés comme des "messagers terroristes").

    Il n’y a pas de révolution sans couche sociale économiquement et techniquement émergente pour la conduire, peut-être est-ce votre vision convenue des médias sociaux assimilés à l’alignement des médias du pouvoir, dans un pays endormi par son idéologie locale méta-politique et européenne supra-politique, oligarchiques, depuis les années 90 jusqu’à aujourd’hui, si vous n’avez pas reconnu la source de la jeunesse émergente d’une avant-garde des révolutions arabes, si réversible des révolutions européennes et américaines soit-elle s’agissant de renverser des dictateurs pour ne pas les remplacer, et de revendiquer des démocraties électorales qui de toutes façons seront avancées par rapport aux nôtres au-delà de leurs progrès en dents de scie, capitalisme, capitalisme vectoral, capitalisme financier, ou pas.

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    • Merci AGC d’avoir pris la peine de lire mon article, (et désolé si vous comptez parmi les premières victimes de son intitulé « racoleur ».) Pardonnez-moi si je n’ai pas tout compris car votre commentaire me semble parfois un peu obscur. Je tenterai de répondre à ce que j’ai perçu de vos critiques.
      L’article ne prétend absolument pas que les TIC n’ont pas aidé les insurgés, il dit au contraire que l’influence de médias comme Internet a corrodé l’assise des dictatures et qu’ils favorisent le rejet de l’idéologie traditionnelle, en particulier chez les jeunes.
      Les TIC sont certainement utiles pour le regroupement et le combat. Mais constater qu’une technologie est utile pour atteindre certains buts dans certaines circonstances n’entraîne pas, selon moi, qu’il faille cautionner l’industrie qui les produit.
      Je vous donnerai simplement l’exemple suivant : ce n’est pas parce que les insurgés libyens se servent de kalachnikovs pour ne pas se laisser massacrer par les troupes de Kadhafi qu’il faut entonner une ode à la gloire du soldat du même nom qui l’a inventée ou de l’industrie de l’armement russe (sans parler des avions Rafale de Dassault, des missiles Tomahawks des Américains ou des radars de l’OTAN ). Or c’est ce que vous semblez faire quand vous parlez de ces « nouveaux médias transitifs ». Si le but de cette industrie était, non pas de faire de l’argent en nous rendant dépendants, mais de favoriser les « rassemblements populaires décentralisés » et de lutter contre « les organisations et leurs leaders », et si elle était adaptée à cette tâche, nous nous serions tous débarrassés mille fois de ces organisations et de ces leaders.
      Votre comparaison entre les TIC et l’imprimerie souffre du même travers : votre affection pour cette technique (que je partage croyez-le bien) n’implique pas que l’on ovationne l’industrie du livre et ses millions de produits standardisés.
      Songez que si vous riez de l’expression « technique capitaliste », vous vous moquez ainsi de toutes les techniques inventées par les civilisations non capitalistes et je ne vois pas ce qui vous en donne le droit. La technique n’est pas produite au hasard et son usage n’est jamais neutre.
      Le téléphone portable est probablement un instrument de « liberté » pour vous ou pour les « techniciens de l’informatique et des télécommunications et des gestionnaires administratifs ou commerciaux » qui sont selon vous à l’avant-garde de la « révolution », mais il ne l’est pas pour les mineurs congolais ou rwandais qui ramassent le coltan indispensable à sa fabrication, pour les animaux sauvages comme les éléphants ou les gorilles qu’ils exterminent pour se nourrir, pour les victimes de la guerre et des trafics d’armes provoqués par ce précieux minerai et pour les cours d’eau contaminés car le coltan est radioactif.
      Relisez l’article et vous verrez que la question analysée ici n’est pas centralement celle de le résistance arabe, mais celle de l’illusion d’une résolution technique de problèmes politiques. Je souhaite tout comme vous que les soulèvements conduisent effectivement à des politiques « révolutionnaires », mais encore faut-il que nous nous entendions sur la signification de ce terme, ce que je reporte à une prochaine opportunité dès lors que les circonstances me donneront le plaisir de poursuivre ce dialogue avec vous.
      BP

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      • Orwell, Bradbury et le "printemps arabe" 20 avril 2011 00:03, par A. G-C.

        Cher monsieur, me voici éclairée, vous êtes contre l’intervention de l’OTAN. Moi aussi.

        J’étais pour la zone de non vol comme solution militaire non agressive, comme beaucoup d’autres sympathisants du mouvement libyen alignés avec la demande locale de la population en arme. Je reste à trouver gravement dommageables les frappes de l’OTAN.

        Il eut convenu au contraire de procurer des armes aux insurgés en leur fournissant des mortiers des rockets et autres, et de l’essence, comme l’a fait d’abord le Qatar répondant à leur demande.

        Mais les armes de Kadhafi ne sont pas insignifiantes et avant l’embargo les populations insurgées ont été bombardées dans plusieurs villes depuis des hélicoptères et des avions libyens officiels. Les insurgés d’abord non violents se sont armés à titre défensif, avant de devenir offensifs.

        Pour autant les frappes aériennes de l’OTAN n’ont pas déclaré une guerre, elles ont lieu dans le cadre d’une guerre préalable entre le pouvoir et la population insurgée.

        Pour le reste, je crois que vous vous méprenez sur le sens que je prête à la technologie, à laquelle je ne concède pas de valeur symbolique ; je vous ai parlé du téléphone non comme un objet transitionnel de la liberté mais comme un outil tactique pour les rebelles décentralisés qui s’affrontaient à une armée professionnelle centralisée.

        Diversité, décentralisation, recours à la non violence, ou à l’insurrection armée selon le nombre de la masse native elle-même, soit peu de monde en Libye (un peu plus de 6 millions de personnes seulement dont une énorme partie réprimée ou disparue depuis que le colonel Kadhafi est au pouvoir, dont toute une génération de jeunes activistes démocrates décimée cette année). Résistance avec les moyens que l’on peut quand déjà la moitié sont morts par le fait des armes contre la population non violente y compris à Tripoli la première semaine (et encore avant hier : 100 personnes dans le quartier résistant de Tripoli).

        Je pense que Paul Virilio a largement expliqué comment la technologie existait en tant qu’impact de la puissance militaire sur la société.

        Je n’ai pas d’affection pour la technique, mais je m’en sers.

        Simplement en Libye où majoritairement les travailleurs émigrés assumaient le travail de production, des services domestiques aux services publics, au petit commerce en passant par l’industrie pétrolière, ce n’était justement pas une classe nationale émergente, celle-ci concernant une classe moyenne d’ingénieurs techniciens du pétrole, des télécommunications, de l’informatique, du marketing, et de la gestion commerciale, formés dans les instituts universitaires locaux, jumelés avec des organisations des États-Unis et du Royaume Uni. En Libye ou en Égypte particulièrement.

        "Relisez l’article et vous verrez que la question analysée ici n’est pas centralement celle de le résistance arabe, mais celle de l’illusion d’une résolution technique de problèmes politiques."... Oui c’est bien ce que je reproche à votre article : une exploitation des circonstances arabes pour édifier votre point de vue contre l’idéologie technologique, ce qui pourrait devenir intéressant si ce n’était pas aux dépens de la résistance arabe elle-même, à mes yeux au contraire admirable partout où elle se développe avec persistance, quels que soient les possibilités spécifiques de ses recours.

        Car vous manipulez l’histoire contemporaine active de ces événements et de leurs protagonistes au déni de leur réalité symbolique individuelle et collective, en désertant la complexité et le paradoxe des situations réversibles. À ce titre, si je suis obscure au moins cela ne prétend pas abolir le hasard.

        Enfin, quand ici nous nous battons pour nos libertés d’expression sur Internet ces insurrections montrent bien l’intérêt collectif qu’elles présentent. Ne serait-ce que la culture sous toutes ses formes ainsi diffusée en sources libres du numérique qui touche les populations interdites d’émigration, ou les quartiers sans accès aux fournitures culturelles des cercles fermés par le niveau des ressources.

        "révolution : Changement brusque et important dans l’ordre social, moral (...)" Robert en ligne.

        Voir en ligne : http://www.larevuedesressources.org...

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      • Orwell, Bradbury et le "printemps arabe" 20 avril 2011 00:56, par A. G-C.

        Je voulais également préciser la formule des développeurs du Libre contre l’idéologie de l’ordinateur : "si vous lui donnez de la "merde" il fera de la "merde" "... l’inverse est donc une hypothèse vallable. C’est un résumé de l’absence de valeur symbolique des technologies de la communication. N’empêche...

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  • « Les cyber-activistes arabes face à la liberté sur Internet made in USA » est le titre d’un long article très intéressant de Sami Ben Gharbia. Il a été publié en janvier sur le blog collectif et indépendant « Nawaat », l’un des plus influents en Tunisie, dont il est co-fondateur. Il analyse les pièges qui guettent le cyber-activisme dans les pays arabes (et, au-delà, en Chine, Birmanie, à Cuba ou au Zimbabwe) où Internet pourrait bien constituer un cadeau empoisonné. Faisant preuve de davantage de lucidité que la plupart des commentateurs occidentaux et loin de partager leur frénésie cyber-fétichiste, Sami Ben Gharbia explique pourquoi « l’engagement privé – des entreprises – et public – de l’administration – US dans le mouvement pour la liberté sur la Toile est dangereux pour cette même liberté. » URL : http://nawaat.org/portail/2011/01/03/les-cyber-activistes-arabes-face-a-la-liberte-sur-internet-made-in-usa/ B. Pasobrola

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    • Orwell, Bradbury et le "printemps arabe" 26 avril 2011 21:54, par A. G-C.

      Cher auteur,

      Il n’y a pas de révolution pure. Tout est contextuel, et de plus tout mouvement est singulièrement dangereux. Vivre est un perpétuel danger de mort. L’armement de Kadhafi et son maintien au pouvoir ou la torture sont concrètement plus dangereux que la Toile sauf quand elle vous mène à être assassiné, comme Khaled Saeed (programmeur), ou Mohammed Nabbous (mathématicien et informaticien, ingénieur en télécommunications). Je ne pense pas que Poutine soit moins dangereux qu’Obama.

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  • Merci de ces réflexions aussi stimulantes qu’à contre-courant. Mentionné dans l’article (note 6), je me permets de rappeler que le texte mis en ligne le 23 février s’ouvre par un rappel sur le fait qu’il a été écrit pratiquement deux ans avant ! Assez loin par conséquent du “printemps arabe”… vous auriez pu le noter. En retournant à mon travail, vous pourrez constater que je suis loin de faire partie des chantres de la Twitter révolution, mais au contraire, en plein accord avec ce que vous formulez en écrivant par exemple : “En dépit du rôle « dépolitisant » de certaines de ces technologies, c’est un fait que leur développement ronge depuis deux décennies au moins l’assise du pouvoir des sociétés autoritaires en corrodant le modèle strictement patriarcal qui les domine.” Pour les aspects plus philosophiques, il me faudra un peu de temps – et de tranquillité d’esprit, là où je suis actuellement cela manque un peu… – pour en parler. Bien amicalement YGQ

    Voir en ligne : Yves Gonzalez Quijano

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