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Le paysage chez Maurice Chappaz 

lundi 29 juillet 2013, par Alain Bernaud (Date de rédaction antérieure : 20 juin 2004).

Nous aimons beaucoup ces esprits qui sont moins des marginaux — ce qui ne définirait leur statut que par rapport au courant principal — que des inactuels qui parlent d’un paysage si primitif qu’il est enfoui sous des couches de culture officiant comme des peaux mortes. Retour sur cet article de 2004...


Mort à la veille du printemps de cette année (2009), Maurice Chappaz nous laisse à titre de testament un récit à peine achevé, d’une acuité intemporelle, intitulé "Le roman de la petite fille" chez Fata Morgana.

Il écrit : "Je dis ma disparition… Je la dis à cerveau ouvert : on pense et on est rêvé en même temps. Visité par des paysages plus lointains que les foins avec leurs parfums d’herbes dans les granges vides. Ainsi, en passant d’une chambre à l’autre, à peine ai-je ouvert la porte, l’instant d’une tempête de neige (qui m’avait terrassé sur un col) m’enlève. Je l’avais oubliée et j’ai été parcouru par des flocons aussitôt envolés."

A cette occasion la revue vous propose de relire cet article publié en 2004 dans la Revue des ressources.

La voix de Maurice Chappaz s’est fait entendre pour la première fois en 1939 avec la publication d’Un homme qui vivait couché sur un banc, œuvre remarquée par C.F.Ramuz et saluée plus tard par Gustave Roud et Philippe Jaccottet.

Plus d’un demi-siècle d’écriture, une bonne trentaine d’ouvrages et une reconnaissance qui dépasse, et de loin, les frontières de la Suisse.

Nicolas Bouvier, dans sa préface à La tentation de l’Orient (correspondance entre Maurice Chappaz et Jean-Marc Lovay), évoque la recherche de deux esprits "uniquement préoccupés d’avoir une présence aux choses plus juste, plus libre (...)" Dans une des lettres, Chappaz écrit : "Il y a la vie qui nous échappe à chaque instant". Pour lui, les livres de poèmes - lyriques ou épiques -, les journaux, les traductions sont autant de voies pour atteindre à une présence à soi et au monde.

C’est en Valais (Suisse), au Châble, dans "l’Abbaye" où il vit encore aujourd’hui, que Maurice Chappaz a passé une partie de son enfance : "Ce château rustique domine une rivière sauvage entre le vert et le bleu de l’absinthe, la Dranse alors débordante dont la rumeur emplissait les vastes chambres (...)" Cette rumeur est peut-être à la base de l’écriture de Chappaz ; une écriture rauque, aux accents toujours déconcertants comme une coulée de galets, et cependant capables de lumières subites.

Quoique n’étant pas issu d’une famille paysanne (son père était avocat), Chappaz a grandi au sein d’une communauté rurale (le Valais d’avant-guerre) pauvre mais heureuse, dont les gestes étaient demeurés intacts depuis peut-être deux mille ans.

Après des études au Collège de Saint-Maurice ("deux vocations étaient admises : être prêtre ou écrivain"), puis à l’Université de Lausanne, Chappaz, destiné à suivre les traces de son père, décide de prendre un chemin socialement inédit. Le chemin de l’écriture. Ce qui le place d’emblée en "marge". Une partie de sa vie, la question du gagne-pain (qu’il veut poétique !) se posera. Plus largement, c’est la place et le rôle de l’artiste dans la société qu’il met en avant.

Mais Chappaz reste avant tout fidèle à la rumeur du torrent - ce rapport premier au paysage : dans Verdure de la nuit : "La vallée s’ouvre sur de petits bois de pins/vers le sud plein de vapeurs tièdes/bain des violettes et des mousses (...)." ; dans Les Grandes Journées de printemps : "Nous quittions parfois le couvert des pins, et, d’une éminence parmi les anémones soufrées, je pus voir (jusqu’à une vapeur dans le ciel et des fumées qui s’élevaient de la terre pour la joindre) l’étendue sans fin des arbres et sentir l’odeur de cette mer et distinguer au loin dans le violet et le crêpelé de ces flots comme une tache de coquelicot qui était le toit rouge d’une métairie." Avec Le testament du Haut-Rhône (1953), un monde est déjà en train de changer. Les vieux villages se vident, les bruits mécaniques envahissent peu à peu les campagnes et les esprits : "Nous allons vers les grandes nuits."

Dans ces trois livres filtre une lumière biblique - oui, dans certaines pages ("devant moi s’étend le pays/gardant les traits du Jardin de l’Euphrate..."), on a l’impression de voyager à l’intérieur d’une Bible illustrée...

Mais Maurice Chappaz fait une lecture plus géologique de la religion et de la société. Ce qu’il essaie de mettre en lumière, ce sont les strates pré-chrétiennes qui les parcourent. Son livre Lötschental secret est une recherche de ces énergies. C’est presque en archéologue ou en ethnologue (ce livre se termine d’ailleurs par un entretien avec un ethnologue) qu’il voit cette "arche perdue". (La vallée est demeurée jusqu’au milieu des années 50 à l’écart des grands axes de communication). Et il commence par cette affirmation : "Il faut un vrai pays, et la géographie plus que l’histoire le construit." Concernant la vie et la religion dans le Lötschental, il écrit : "La naissance y est toujours fraîche, la religion y est toujours fraîche." Puis, parlant des masques de Carnaval ("Le masque est une extase immobile"), il a cette remarque qui résume son entreprise : "Et moi je me dis que l’on touche quelque chose de très en arrière, plus ancien que la Préhistoire."

Chappaz n’a jamais oublié la "philosophie" du Collège de Saint-Maurice : "La gratuité s’imposa comme le seul but de nos études, toutes arrière-pensées commerciales ou utilitaires bannies". Durant les années d’après-guerre, le télescopage de la culture rurale de son enfance avec une société vouée de plus en plus au culte de la marchandise est en Valais particulièrement brutal. Car tout en Valais est violent. À commencer par le paysage - violemment beau. Et le Valaisan a "la rage de foutre en l’air tout ce qui est beau" (A.Chavaz).

Avec Les maquereaux des cimes blanches, Chappaz dit la fin d’un monde - ou plutôt de plusieurs mondes : fin d’une culture non commerciale : "À ce "cher" Rilke de Muzot dont on mange les côtelettes aux bistrots Le Farinet (...)." ; fin d’un certain type d’homme : "J’ai assisté à la fin des visages." ; fin de l’agriculture de montagne : "Ils (les ouvriers) économisaient un peu de force sur l’usine pour faucher leurs prés à l’aube. Et le nom de leur usine qui était craché, qui était pissé." ; fin des paysages : "Claudel les a vus au Japon en 1920. Ils parlaient usines - et rivières aux cascades tordues, englouties dans les galeries comme des vierges auxquelles ils avaient coupé les tresses." ; "Un commerçant a compris. Il a condamné mille cimes blanches à la prostitution. Un câble, cent sous la passe !" ; " "À la mort apparente" sera l’enseigne de la montagne" ; "Au Râle des Genets".

L’écriture étant pour lui, en partie, une forme méditative de résistance, Chappaz résiste en silence. Ses écrits, eux, font grand bruit.

Parallèlement, à travers son engagement écologique (contre l’établissement d’un terrain militaire dans la forêt de Finges, etc.), il essaie non seulement de sauver ce qui peut l’être mais il tente d’éveiller les gens à un sens des réalités et des responsabilités - sens échappant à tous ceux et à toutes celles qui vouent un culte à "la dérisoire hiérarchie du bien-être, aux degrés sociaux, aux capacités techniques". Pour certains milieux économiques et journalistiques aux relents maffieux, il devient la "bête puante". De ces expériences douloureuses (il sera ignominieusement attaqué dans la presse locale) lui vient sans doute sa sympathie pour les "nuisibles" de toutes les époques : le Christ, l’artiste, le poète, le fou - "les suicidés de la société".

Des marges peut donc venir un vent nouveau !

On pense ici à l’arbre inutile qu’évoque Tchouang-tseu (compagnon d’esprit de Chappaz), qui, grâce à son inutilité, atteindra sa durée naturelle...

Demeurer dans la nostalgie du passé ou dans la seule critique du présent n’est pas la voie suivie par Maurice Chappaz. "J’ai tâché de travailler à des œuvres qui respirent", écrit-il. Il y a chez lui une vigueur, un rire, une volonté de toujours garder "du primitif en circulation libre", qui forcent à fois à la contemplation et au mouvement.

Voyage au Liban, en Chine, en Laponie (La tentation de l’Orient). Traversée de l’Atlantique en cargo pour le Canada (L’océan). Et quand, en Valais, "le dieu de la bougeotte" le saisit, il enfile ses chaussures de montagne ou ses skis et part franchir un col ou suivre une ligne de crête (La haute route).

À tous ceux qui voudraient le confiner dans le compartiment des "écrivains valaisans", Chappaz répond : "Poésie égale pays non dans le sens d’un "régionalisme" mais d’un univers(...)." (Nous soulignons.)

À une époque où ses amis écrivains (N.Bouvier, J.-M.Lovay) fuyaient le conformisme et l’aseptisation de la société suisse, Chappaz pensait avant tout à ces paysages de roc et de glace, difficiles, réfractaires à toute parole facile, trouées d’air libre entre les barbelés de l’Histoire.

Ses étés sur un alpage, sans électricité ni téléphone, Chappaz les vit comme une ascèse.

Depuis plusieurs années, Maurice Chappaz est devenu un grand lecteur de haïku dont il sait apprécier la fraîcheur si chère à Matsuo Bashô.

Il y a peu, dans une lettre adressée à ses amis, Chappaz écrivait : "L’Abbaye où s’éteignent des flocons paraît toute grise et semble réfléchir". Cette image est comme un autoportrait.

Puis : "Je suis à la fin d’une œuvre qui n’a fait qu’effleurer par-ci, par-là depuis l’endroit où je suis né, l’immédiateté de l’univers. Cet effleurement, je l’espère, éveillant un sens."

Oui, sans aucun doute.

"(...)on oubliera jamais les sources

nous avons nos lieder dans le cœur

notre devoir cependant est d’assimiler le monde par l’action

la méditation même

avant de nous fondre dans le brouillard

Je regarde le Rhône

l’eau qui court l’eau qui galope je touche à la Laponie...

le même mot pour dire le renne

le Rhône c’est le grand cerf sauvage

qui détale qui se presse entre deux solitudes : Camargue et glacier "

(Vocation des fleuves)

"Qu’est-ce qu’il y a d’impérissable en Valais ? Eh bien ! la lumière : celle si belle en février sur tous les coteaux, cette rose ardente vers le soir ou cette blancheur entre soie et flamme qui court sur les taches de neige dans le matin. Et puis elle est aussi dans les hommes, c’est le seul avenir auquel je crois, elle est la beauté même du présent (...)." (La haine du passé)

P.-S.

Maurice Chappaz :Le roman de la petite fille, Fata Morgana, 65p.

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