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Nostalgie du Cyclope — 3/3 

Le miroir (second rêve du Cyclope)

vendredi 24 avril 2020, par Lionel Marchetti

 
&

LE MIROIR
(second rêve du Cyclope)

Photographie / Alpes © Bruno Roche - 2019

LE MIROIR

Photographie en frontispice
de
Bruno Roche

19 poèmes

Troisième et dernière série — 3/3

.

✶  le miroir

1.

Pour toujours dans l’enclos je respire ce bloc de souffre

Les nuages dessinent, dans la grisaille, une gigantesque spirale
jusqu’à cet œil fou qui me regarde.

.

2.

Ne reste que cette absence

Une absence plus forte que le bruit, minérale, solide comme un roc

Et cette clarté, là-dehors, qui n’en finit plus.

.

3.

Mes pieds, lentement, foulent la poussière

Ils dégagent, du sol
une ligne —

Se perdre dans la terre
s’allonger parmi ceux qui la composent

S’ouvrir, enfin, à l’essaim.

.

4.

Demain, face à la mer
je trouverai l’alliée désirable

La fraîcheur de la mer — une partie de moi.

.

5.

Les étoiles se consument
très loin d’ici.

.

6.

Une chance cette vie venue d’on ne sait où ?

Rien ne reste
sinon ces quelques flammèches absorbées par le silence de l’hiver

J’échange, en secret, chaque saison avec mon malheur — un coquillage venu des profondeurs.

.

7.

Sans vie, absent
fantôme à la poursuite de son ombre
avec l’espoir, depuis l’ombre
de revenir

En vain — la sécheresse, première
envahit tout.

.

8.

Tout s’en est allé dans l’or des rivières

Mon esprit s’offre, simple et nu.

.

9.

Les torrents

Cette longue et dangereuse descente, depuis les sommets
avec les pierres
l’eau glaciale et la neige

Je voulais rester liquide et tournoyer

Jusqu’à rejoindre l’océan.

.

10.

Dans un rêve

J’écris

Je n’obtiens qu’un tison noir

Je vocifère

Je me lamente

Et je tue.

.

11.

L’archaïsme du poème
seul cri où je suis sûr de toucher
du monde
l’entier
et la vision de l’entier

Simple flèche qui siffle —

Le poème
depuis toujours

Pour ceux qui marchent avec le vent.

.

12.

Une pierre

Pour cette pierre
saisie dans les torrents
griffée par les glaciers

Il se décide

Il la porte sur son dos pendant des heures, pendant des heures entières

Il laisse s’y déposer l’exigence de ses pensées.

.

13.

Source noire

La fatigue accumulée au bas des reins : un accident ?

La fatigue, depuis ma tête, refuse de se prendre en bouche et de parler

La fatigue imposée du dehors — boule de lenteur immédiate, sans enthousiasme

Source noire

L’espace brûle, mes doigts sont gercés, je peine à écrire

Tempêtes récentes et tourbillons sur l’océan du monde

Le repos, enfin
un sourire sur le visage du dormeur.

.

14.

Une chute, continuelle

Une fuite reliée par ces quelques fils invisibles

Un grand mouvement où l’air circule.

.

15.

Assis au bord des falaises

Je partage la vitesse du torrent

Sa blancheur et son écume me nourrissent

Le soleil, à l’est
(un œil sur une paume)
disparaît dans les profondeurs.

.

16.

La nuit pour seule compagne

Mes pleurs rebondissent
mon visage s’effrite

Le jour entier m’a abandonné.

.

17.

En montagne
la glace se décroche des séracs

La peur, nécessaire, ouvre l’esprit.

.

18.

La beauté
tenue par ces quelques fils invisibles
est plus que de la beauté

La beauté — miroir simple — s’accorde avec le réel.

.

&

19.

La brise se lève

L’incendie reprend

Le ciel respire, difficilement
puis finalement s’ouvre

La pensée se vide

Me voici seul.

© Lionel Marchetti - 2007 / révision 2018

P.-S.

Série Esprit buveur - 1

Nostalgie du Cyclope est à considérer comme le premier mouvement (lui-même en trois parties) d’un grand triptyque
intitulé Esprit buveur
composé d’autant de fictions qui échappent à l’auteur lui-même — l’ensemble de l’ouvrage a été composé entre 2001 et 2017 :

1 : La Louve (24 poèmes nocturnes) [1]
2 : Nostalgie du Cyclope
&
3 : Esprit buveur (ou l’œil de Satan) [2]

La Louve emprunte les habits d’une sagesse éveillée mais cruelle :

Quel est ce sourire dans notre gueule
qui fait peur
sinon les plis de la matière chantante ?
Matière lucide
dans la joie d’être ici
à hurler et à frayer dans les bois
pour se nourrir
Le corps, la chair — le ciel
À la fin, la chose est dans la chose
.

Esprit buveur (ou l’œil de Satan) serait l’un des nombreux cauchemars du Loup, lorsque l’espace intérieur butte contre les abîmes du mot, du moi, et oublie le monde :

Je me penche, face au miroir
mon regard vert fauve est serti, désormais
d’une horrible chair de lave
et de pétrole —

Nostalgie du Cyclope, grande suite elle-même en trois mouvements enchaînés, s’affirme comme le devenir rêvé, entre Bête et Homme…

S’il existe un adversaire, n’apparaît-il pas aussi au travers des mots eux-mêmes ?

Tout autant, à l’inverse, qu’en est-il du mot qui vient vers nous ?

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« …/… demeurer en profond contact avec le réel …/… être dans le monde sans en être prisonnier. »
Daniel Odier

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