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Nostalgie du Cyclope — 2/3 

Visage des anciens (ou le rêve du Cyclope)

mercredi 22 avril 2020, par Lionel Marchetti

 

VISAGE DES ANCIENS
(ou le rêve du Cyclope)

Photographie / Alpes © Bruno Roche - 2019

Visage des anciens

Photographie en frontispice
de
Bruno Roche

Seconde série — 2/3

8 poèmes

.

☆…

1.

Il entreprend l’ascension des volcans
espérant trouver
mélangés à cette terre
les vestiges d’une sagesse

Sur les sommets
la chaleur lui rappelle un amour perdu qui ruina une bonne part de sa jeunesse

Il observe le visage des anciens

Il écoute

Il accepte toutes paroles

Puis il les laisse, dans la fournaise
avec son cerveau
brûler.

.

☆…

2.

Dans un rêve

J’ai vu cette épaisse roche rouge
embrasée par le souffle de la Terre
l’immensité de la végétation aride et nue appauvrie par la folie d’hommes qui se lamentaient et criaient

J’ai vécu longtemps sur cette lisière, comme une bête
me nourrissant, pendant des années
de fruits abîmés, de racines, de résidus
effrayé par la course improbable d’un soleil ayant perdu définitivement de son intensité

Dans cet espace recouvert de cendres et de déchets
la mort, en personne
m’est apparue

Sur un tas de bois noir
penchée comme une vieille femme
elle m’attendait
balançant curieusement sa tête de fer brillant

Puis l’incendie me réveilla —

Je pleure

J’ai du feu dans les yeux.

.

☆…

3.

Malgré la chaleur haute qui tournoyait autour de toi

Malgré le vent

Les grands nuages : avec eux tu décides d’être eau, amoureux de la lenteur et de l’érosion

La peur du feu — revenue jusqu’ici pour t’aveugler

La lucidité, enfin (une forme, dans la parole) :

— Pourquoi viens-tu ici suivi de tout ce monde ? D’un coup de dent en finir, voici ta force.

.

☆…

4.

L’écharde, la flèche

Cette contradiction sans cesse renouvelée
— et toujours à renouveler — de la relance
née soit d’une flèche lumineuse, de l’instant vertical
soit de cette attention étrangement accordée à la boue qui elle aussi, c’est un fait, dit tout du monde.

.

☆…

5.

Le rêve du Cyclope

Grand vent, mer obscure, saison d’argent
je goutte le sel et disparais pour un trajet dans l’eau glaciale

Face à l’ouest, soleil pleine face
se trouve ma réalité
impitoyable
guettant l’instant où je serai libre d’être mangé

Mes visions, enfant, n’auront été qu’un masque

Infect faciès déformé pour ce monde
comme docte liant de toutes les formes

Plutôt que de m’efforcer à trouver
ici et là
je ne sais quel prodige
j’accepte, résigné
ma peine (elle m’a brûlé le corps
et la gorge
lors d’une passe sèche, accidentelle, me laissant seul avec mes visions)

J’accepte ; il n’est plus question de choisir
ni de décider

Grand vent, mer obscure, saison d’argent.

.

☆…

6.

Visage des anciens

Pour rendre vivant les fruits qui lentement se décomposent
il trouve, à l’épreuve d’une forge de couleurs
cette patine unique
associée à un trait si aiguisé que seuls ceux qui ont entrevu la vie à même verront — composition sans fin, évidence d’une feuille qui se décroche et laisse sa vigueur à l’arbre entier

Puisque la saison change.

.

☆…

7.

Là-dehors, en vie, toute une nuit

Il court à travers les landes et les forêts

Il trouve le souffle qu’il lui faut
jusqu’à se laisser couler profondément dans le fleuve

Il glisse sous l’eau noire, les algues, la multitude, porté par les courants le long d’immenses vasques

Il sait qu’il fait partie du monde

Il écoute

Il regarde

Un arbre tordu, sur cet amas de pierraille, lutte contre l’aridité

Les branches les plus hautes, à la recherche de la fraîcheur, sifflent avec le vent

Sur ce promontoire naturel se tient un couple d’oiseaux.

.

☆…

&

8.

Comment, chaque matin, vivre avec la lumière ?

Comment prendre le réel pour compagnon ?

La beauté nous a fait naître
et nous mourrons
à la beauté

L’enfance flétrit lentement
puis renaît

Chaque fois grandit notre idée du monde

Un insecte, dans notre dos, grignote — enchanteur pourrissant ; il décide à notre place
sans répit nous lacère lorsque notre faiblesse se laisse doubler

Est-ce pour cela que l’on chante ?

Est-ce pour cela que l’on déguise, de notre voix, les tueries ?

Comment, chaque matin
vivre avec la lumière — ne suffit-il pas d’abandonner la nuit pour le jour ?

© Lionel Marchetti - 2007 / révision 2018

P.-S.

Série Esprit buveur - 1

Nostalgie du Cyclope est à considérer comme le premier mouvement (lui-même en trois parties) d’un grand triptyque
intitulé Esprit buveur
composé d’autant de fictions qui échappent à l’auteur lui-même — l’ensemble de l’ouvrage a été composé entre 2001 et 2017 :

1 : La Louve (24 poèmes nocturnes) [1]
2 : Nostalgie du Cyclope
&
3 : Esprit buveur (ou l’œil de Satan) [2]

La Louve emprunte les habits d’une sagesse éveillée mais cruelle :

Quel est ce sourire dans notre gueule
qui fait peur
sinon les plis de la matière chantante ?
Matière lucide
dans la joie d’être ici
à hurler et à frayer dans les bois
pour se nourrir
Le corps, la chair — le ciel
À la fin, la chose est dans la chose
.

Esprit buveur (ou l’œil de Satan) serait l’un des nombreux cauchemars du Loup, lorsque l’espace intérieur butte contre les abîmes du mot, du moi, et oublie le monde :

Je me penche, face au miroir
mon regard vert fauve est serti, désormais
d’une horrible chair de lave
et de pétrole —

Nostalgie du Cyclope, grande suite elle-même en trois mouvements enchaînés, s’affirme comme le devenir rêvé, entre Bête et Homme…

S’il existe un adversaire, n’apparaît-il pas aussi au travers des mots eux-mêmes ?

Tout autant, à l’inverse, qu’en est-il du mot qui vient vers nous ?

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« …/… demeurer en profond contact avec le réel …/… être dans le monde sans en être prisonnier. »
Daniel Odier

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