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6000 MOTS - 3/3 

Cinquième série & sixième série

vendredi 6 novembre 2020, par Lionel Marchetti


Photographie / Lionel Marchetti par © EMMANUEL HOLTERBACH - 2018

6000 mots

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Photographie en frontispice
de
Emmanuel Holterbach

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CINQUIÈME SÉRIE — Verticale de l’est
10 poèmes

&

SIXIÈME SÉRIE — Le regard, l’écoute, la flèche

11 poèmes

6000 mots

3/3

Quand tu es intense le mot jaillit
quand tu dois tâtonner
vers le mot
c’est le mot
qui donne
forme et consistance
à ce dont il est né

Charles Juliet

Comme je me suis fait, je ne me referais pas. Peut-être me referais-je comme je me défais.
Antonio Porchia

Un mot
— une pierre
dans une rivière froide
une autre pierre encore —
il me faut plus de pierres
pour traverser.

Olav H. Hauge

— CINQUIÈME SÉRIE —

Verticale de l’est


✩...

1.

HERBES SAUVAGES

Tiges ployées, têtes et graines vers le bas
comme si le combat, perdu d’avance
avait déjà eu lieu

Stratégie de la beauté naturelle : courber l’échine, présenter une face fatiguée, décatie, ancienne

Et subitement ensemencer.

2.

PARADOXE

À la lecture de ce qui est désigné trop frontalement, la stérilité enfle, s’impose, étouffe

Disparition et dispersion de ce miel fort heureusement insaisissable, sans autre nom que fuyant
et dont l’une des saveurs, pourtant, tel un germe
une griffe
est d’écorcher le réel à l’instant du silence s’évanouissant.

3.

VERTICALE DE L’EST

Fraîcheur de l’aube sur les hauteurs du Grand Bec

Horizon déchiqueté, verticale de l’est, feu glacial ruisselant depuis les falaises (le vent, les mouvements d’air, toute cette vie vivante bouge sans cesse)

Une forme, dans la parole, arrive jusqu’ici.

4.

RYTHMES BRISÉS

Griffonnages, lignes sombres, rythmes brisés, allées et venues sur l’échine animale

La bête, toujours, tente de me désarçonner
comme si elle savait quelque chose de mon mal : une intrusion
dans un territoire qui ne serait pas le mien

Et le dehors
le grand dehors
dans la foulée s’étiole, fane, sans rien dire
indifférent à mon regard

À cet instant il cesse d’exister.

5.

NUIT NOIRE

Cette nuit, l’œil seul ; quelques dérobades
et finalement, plus rien

Ce que je savais ou prétendais savoir : pas même dans la main gauche, tandis que la main droite, inerte, reste lâche

Les heures hivernales

La pluie, toute la nuit, frappe sur les carreaux opaques de la minuscule fenêtre de la mansarde — le vent, les sifflements, la chaleur enfuie, elle aussi, par tous les interstices

Mais ça n’est pas du froid qui entre ici, c’est une humeur visqueuse, lente, manifestement stérile

Un son, une ligne perpétuelle dans la tête, empêche.

6.

LE FEU

Lorsque les mots, plus que d’évoquer
attisent le réel et mélangent, en une passe
souvenir de l’éclair, sensualité première, frémissements
— le corps en entier est concerné — à cette jouissance : être à l’équilibre sur la plus haute des falaises.

7.

MORSURE DU RÊVE

Longue et lente marche dans l’artificiel

Le fer, omniprésent, structurant tout, étrangement souple, absorbe les ondes nombreuses qui s’infiltrent là en-dessous

Passé l’espace du descriptif (bleuté, gris absurde puis verdâtre) chaque pas, chaque foulée se saisit, tour à tour, d’une telle suite d’ondes colorées

Et le corps vit avec ça

Ce qui existe, ce qui nous entoure, ce qui est construit

Tout semble désormais tenir par la magie persévérante de ce que l’on nomme
en ces régions prétendûments idéales
la fertilité

Le monde : une toile de fils fins qui vibrent sans cesse dans leur structure
où chaque fil est crocheté à l’extrémité de l’infini
en attente, qui sait
d’une morsure

Qui serait celle d’un nouvel univers non né.

8.

BIFURCATIONS

Manifeste

La croissance artiste, au sens du ramifié, de ces bifurcations perpétuelles et immensément complexes
qui vont et viennent puisque la marée toujours se retire

À la suite de telle ou telle avancée, observer, étonné
—  et surtout enthousiaste —
cette possibilité du retour au simple

Lui seul possédant, de fait, en ses résurgences intérieures, une diversité d’expériences passées

Jusqu’à cette génération nouvelle nous offrant le plus grand des mouvements

Un renouvellement.

9.

ARCHITECTURE DU CIEL

Architecture du ciel où se forment ces bribes de réponses
sans question nécessaire

Cheminement bleu, gris-bleu, cheminement blanc

Une couleur s’impose
puis disparaît

Jouer — jouir de la sorte — est-ce être ouvert
ou invisible à la nécessité qui s’échappe ?

&

10.

SOUFFLE DE MARS

Le froid, redescendu jusqu’ici
brûle méticuleusement les nuages et laisse, sur son passage, un ciel
bleu, inhumain, glacial
où la lune
parfaite
roule un œil énorme encore plus glacial.


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✴︎

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— SIXIÈME SÉRIE —
et dernière…

Le regard, l’écoute, la flèche



✩...

1.

PHASMES

En suivant Phasmes
une composition musicale de Franck-Christophe Yeznikian

1.

S’isoler, descendre en soi
se retirer dans l’être seul
ouvert, désormais, à tous les contacts
à tous les territoires

Si la place est juste, inscrite, exacte
si l’instant annonce, du réel, la venue d’une flamme (et elle est là)
voici, en une espèce de poursuite tourbillonnante
ce souffle, grand et profond
qui naturellement attise

Turbulences en rafales, bourrasques, salves
topographie
nous sommes, c’est un fait
au-devant du malheur, au-delà de l’ombre
— le nom est effacé —
car il existe, ici, un en-deçà du nom : la pudeur innommable née de telle ou telle battue respirante
un accord premier
œuvrant au cœur même de l’orage, pour l’éclair — vivacité, présence verticale imminente

S’isoler, avec sur chaque main, la pudeur

Lorsque la pudeur est une flamme

Un retrait, puis un saut —

2.

L’insecte, pour survivre, imite le monde

La matière, au plus près, qu’il endosse et fait sienne, chante naturellement
(un chant en propre, autre chose qu’une mue)
jusqu’à ce qu’ensemble, de la sorte accordés
ils rejoignent le territoire de l’immobile, la région de l’invisibilité

Non pas pour se cacher, non pas pour se soustraire à la lumière
afin de vivre, plutôt, au sein de cette forêt
et avec son temps à elle

Cette forêt construit patiemment, elle sécrète

Son immensité vient de loin

Disparition et commencement — espace de la substance

Le grand rapport.

&

3.

Ce qui est façonné s’érige
ce qui s’érige existe à condition de posséder une véritable pudeur d’exister

Cette pudeur est nécessaire

L’artiste — le compositeur — a cette responsabilité : la laisser en son lieu, là où elle est, masquée

Un masque
ce qui signe, précisément, la force séminale des apparences

L’œuvre, depuis cette pudeur naturelle, s’avance vers nous pour qu’en un sens on la dévoile
dans le même mouvement elle se retire si trop on s’approche

Paradoxe du feu

Être là, n’être qu’un souffle

Frayer, cheminer, s’orienter
jusqu’à l’incandescence

L’œuvre, plus que vive
réalité irréelle
substance dansante

Le temps d’un monde

Qui pourrait prétendre se saisir d’un tel souffle ?

2.

LE REGARD, L’ÉCOUTE, LA FLÈCHE

La réponse est une ombre
l’ombre, un creux dans le corps de la lumière (et la lumière ne
répond pas)

L’outillage, inventé
s’il est considéré comme un espace ouvert
laisse passer, laisse respirer, en les dévoilant
des présences

La réponse est aussi une question
elle surgit du fond
dépasse toute première assise
— la paume, le socle — et s’élance

Une danse face à ce qui est là

L’écoute en tant qu’attention juste : il existe autre chose au cœur des choses
un arc, une tension
tout ça se débat, cherche à s’extirper
s’épanouit
vit

La question — le regard, l’écoute, la flèche — monde né de nulle part
façonnage étrangement advenu
depuis l’ombre, parfois
dans tous les cas réalité magnifique, insaisissable
apportée, cependant, par cette même main
passe, passage
ouverture
pour qui s’offre — artiste — en toute simplicité et avec son corps
respirant, entier
à la faveur inhérente d’un tel mouvement.

3.

RUE DES FANTASQUES

Acidité sécrétée depuis cet échange d’infects regards
le long des vertèbres
puis du corps en entier

Se perd alors définitivement la circulation subtile des lointains, le relief, la présence, l’énergie
tout est repoussé, sans caractère, rabattu, aplani

Car la voici la grande erreur : cette saisie — une asphyxie — au moment de l’interaction vaine
considérée, hélas, comme un acte définitif

Et de là me voici pris à la toile de l’étouffement, tétanisé, neutralisé, vide

Lorsque seule compte la souplesse

Quelques pas titubant rue des Fantasques
une épaisse boule noire s’effondre dans l’affirmation sans résonance d’un son sec, infâme
à la manière d’une sécrétion insupportable

La violence —

Enfin, heureusement, elle s’éloigne

Et les lointains redeviennent forme.

4.

INSTANT BLANC

1.

Instant blanc, ressenti
— échappé, déjà.

2.

La compréhension du mot (étamine, chaleur subtile et animale ; frémissement.)

&

3.

Le temps, replié sur lui-même, mélange délicatement qui j’étais à qui je suis

À qui je serai.

5.

L’HABILETÉ

Une contrefaçon de soi — où se situe, dans ce cas, le danger ?

Illusions démultipliées, foisonnement d’idées stériles, habileté négative à observer, de manière vague et bien trop extérieure,
ce qui, depuis le grand dehors, n’est pas entré en toi

À l’inverse : susciter un passage, être disponible, laisser advenir la fraîcheur

Elle seule circule et danse

Et le souffle toujours grandit.

6.

CLARTÉ DU JEU

Une décision en creux

Cela pourrait vouloir dire ne pas choisir
au sens où ce qui est là
— comme un peu de neige se décroche d’une branche — à l’évidence se manifeste

Dans la clarté du jeu.

7.

LES GRANDS NUAGES

Architecture d’eau, abstraite, plus légère que l’air
bientôt dissoute par ces immenses formes rapides venues de l’ouest

Puis l’envol lumineux en entier s’inverse
apportant, dans son élan, une extraordinaire danse d’hirondelles à l’allure végétale.

8.

CANICULE

Un insecte rouge sang, sa carapace claque contre la vitre piège-à-lumière
puis il débaroule jusqu’à mes pieds

Une cigarette, le temps passe, l’aube des cinquante années est déjà bien entamée
l’interrogation essentielle ne semble pas encore fanée

À l’avant du monde le monde toujours grandit — nature univers inscrite en tout être

Quant à l’impact mat de l’insecte, toujours là
il résonne, depuis son temps à lui, pour l’amitié de nos deux
mondes.




9.

UNE PROMESSE

Dans un rêve

Relation pleine, complexe, labyrinthique
surgissant à l’aube depuis l’autre rive
celle des illusions

Avec une insistance et une précision désormais si grande que la question de savoir s’il existe, en cette vie, un territoire masqué où m’attendraient d’autres entités
s’évanouit à l’instant

Un arbre conifère enlacé par du lierre, le long de son tronc entier, jusqu’au sommet
lui-même ne sachant pas qui de l’un soutient l’autre
si les racines, du sol
se nourrissent d’air ou de terre

Une promesse oubliée que devient-elle ?

Je lève les yeux, je sors du rêve
un oiseau rapace disparaît soudainement de mon champ de vision

Dans le bleu de la lumière froissée.

10.

LE VERBE

Passer par le verbe (et s’en servir, en effet)
jusqu’à le laisser fleurir de lui-même — ni devant soi, ni derrière
soi

Sur le sol tumultueux de la totalité du monde.

&

11.

LA FOUDRE

J’ai oublié qui j’étais, j’ai oublié qui je serai (le je ne se manifesterait-il qu’à l’instant même du jeu ?)

Quelle importance d’accorder de l’importance à tel ou tel accord ?

L’accord, en tant qu’idée volontaire, n’a pas de sens profond

L’accord ne se décide pas

Il est, ou il n’est pas —

Hier soir, l’orage, sur la ville

La foudre, le ciel
cet immense champ de forces

Ce matin l’horizon est infiniment clair.

✴︎

Lionel Marchetti - 6000 mots
(2016/2019)

3/3

.

P.-S.

Patience, je dois endurer éclairs et tempêtes
Et affronter avec courage l’opacité de mes ténèbres,
Broyée comme grain entre les meules.
Si j’ai la force d’endurer ces tourments,
Je sais que la joie m’attend.

Lalla (poétesse tantrique du quatorzième siècle)
in Chants mystiques du tantrisme cachemirien / Points Sagesses 2000 / traduction Daniel Odier.

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