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6000 MOTS - 1/3 

Première série & seconde série

lundi 2 novembre 2020, par Lionel Marchetti


Photographie / Lionel Marchetti par © EMMANUEL HOLTERBACH - 2018

6000 mots

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Photographie en frontispice
de
Emmanuel Holterbach

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PREMIÈRE SÉRIE — Feu et forme
7 poèmes

&

SECONDE SÉRIE — Le proche et le lointain
7 poèmes

6000 mots

1/3

Quand tu es intense le mot jaillit
quand tu dois tâtonner
vers le mot
c’est le mot
qui donne
forme et consistance
à ce dont il est né

Charles Juliet

— PREMIÈRE SÉRIE —

Feu et forme

✩...

1.

FEU ET FORME

Au dos de cette feuille blanche quelques inscriptions apparaissent

S’il fallait suivre ces lignes
écrire, par exemple, sur de tels fils d’ombre
et plier, plier encore le papier
jusqu’à ce que le sens des mots disparaisse dans le noir de l’encre ainsi accumulée
la page ne redeviendrait-elle pas blanche de cette blancheur du noir le plus profond
devenue foyer de matière incandescente avec lequel, désormais, il serait possible de converser ?

2.

FROISSEMENTS

Des herbes nombreuses prises à ces racines

Marée haute, puis basse
allers-retours naturels, présence d’un astre

La danse, le jeu, le chant de tous les froissements

Cycle perpétuel — un principe, certainement
envers lequel nous ne pouvons rien, dont nous dépendons, c’est un fait

Juste mesure, juste respiration.

3.

L’ÉCHARDE, LA FLÈCHE

Cette contradiction sans cesse renouvelée — et toujours à renouveler — de la relance

Née soit d’une flèche lumineuse
soit de cette attention étrangement accordée à la boue

Glaciale, omniprésente

Qui elle aussi, c’est un fait, dit tout du monde.

4.

SANS FORME

Allongé, toute une nuit — éveillé, endormi ?

5.

MORT DU SUJET

La grammaire, évitée (depuis longtemps)
incomprise, mal apprise
— jugée — inutile ; car inutile en effet lorsqu’elle ne sert que des recettes
inutile lorsque parler ne veut rien dire de vrai

Une mouche se pose sur la page
la papier vibre et rebondit — pour autant, est-il vivant ?

Le besoin de peu, l’intime conviction et les fictions obligées

Comment démêler l’exigence de cette immense pelote qui comme dans un piège fait trébucher ?

Je me remémore le visage sec et clair du vieil indien Cherokkee :
— je n’ai pas peur de la mort, disait-il
en regardant le Capitaine droit dans les yeux.

6.

PETIT SINGE

Je me cache au-dessus, je me cache au-dessous
j’ose, je n’ose pas — mais lorsque l’aiguillon se manifeste, je m’en saisis

À cet instant je me relève

Le corps est un stylo, un mot, une tournure, puis il se fond dans la page
et disparaît

La pluie ? Un poème vertical

L’harmonie des lointains — ici se dépose le frémissement de quelques mots exacts (non pas pour leur qualité
mais pour leur venue, une force, le rythme qui bientôt s’impose)

Le petit singe, sur mon dos, est toujours là

Plaisir et jouissance que cette partie de cache-cache avec l’animal

Je me cache, je me découvre, il se cache

Je serai, tout comme lui, celui à découvert, nu, qui n’a pas peur

Ni du verbe ni du sujet.

&

7.

OMBRE BLANCHE DE RYÔKAN

La fatigue impose lentement son rythme
peu à peu elle prend le dessus

Comment les anciens travaillaient-ils, l’âge venant ?

Se courber, se redresser, se courber
respirer, oui, respirer encore, tout simplement

Il parle de l’immensité, il parle de ces envols
de la nature enneigée
de cette danse

Il sait que l’existence, née de rien, est un nuage bientôt absorbé par le ciel d’été

Un orage s’annonce

Au-delà du conflit un autre conflit apparaît — et au-delà ?

La rapidité des saisons
la multiplication des générations et, surtout
ce paradoxe d’être né éveillé
sans cesse rattrapé, cependant, par le filet piégeant des questions posées.
 [1]

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✴︎

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— SECONDE SÉRIE —

Le proche et le lointain

✩...

1.

UNE FLAMME

À l’instant de la parole
la parole a lieu

À l’instant du mot, le mot se délivre

Le poème, quant à lui, est une flamme — transitoire au sein du filet des événements
espace neuf, espace vif
destiné à être là (souffle mille têtes)
effacé, enfin

De lui seul quelque chose survient et délivre, encore une fois, l’existence du lieu où nous sommes.

2.

LE ROCHER

Cette insistance d’une forme
qui émerge, en-deçà de toute expérience, à l’orée d’un temps perçu comme fané

Lorsque les sens fléchissent et qu’il devient possible de dire, en respirant tout simplement : le temps n’existe pas.

3.

RAPACE

Vision noire

1.

Lucidité franche, raison lumineuse sur la hanche — et pour quel cheminement ?

Un pas de côté — le simple écart — l’erreur
la fuite en quelque sorte, aucunement cette occasion d’une frontalité immédiate

Mais aussi : lucidité féconde
à rebours
pour dévier, qui sait la destinée

Avec en main ce paradoxe

Une flèche sans arc.

2.

Immaturité

Peur

Repli sur soi

Préférer l’absurde, préférer telle ou telle ascèse ou choisir, définitivement
ces lumières courbées qui se disséminent sur la page en suivant la saison annoncée

Préférer, finalement — est-ce véritablement un choix ? — n’être rien de précis
écrire sans grammaire, sans vocabulaire

Et donc sans voix

Le voici donc ce fameux labyrinthe de la vision noire.

&

3.

L’œil se ferme

Le rapace est encore là.

4.

LE PROCHE & LE LOINTAIN

La réalité déserte la réalité, la confusion, dès lors, est consommée

Dans cet air tiède, matinal

Une brise dorée venue des montagnes de l’est

Vie, nuit

Plutôt que d’utiliser cette formule extérieure le temps passe
observer et considérer la transformation d’une flamme, gigantesque, au sein d’un brasier encore plus gigantesque

Ne reposant sur rien

Le temps est
et tout simplement est

Au-delà du vertical, de l’horizontal, du proche et du lointain.

5.

NÉCESSITÉ, COMPLEXITÉ

Le simple fait d’être là, cette transparence à soi, un courant profond (substance et fraîcheur)
le tout associé à la diversité des phénomènes, leur fécondité, leur intensité

De tout ça découle, naturellement, cette nécessité complexe
— parfois dangereuse cependant —
du partage

Œuvrer donc, en aucun cas s’exprimer : œuvrer.

6.

NEIGE

1976

Aurore laiteuse, lumière filtrée, toute la nuit il a neigé — le silence matinal, inhabituel, vibre à l’unisson de cette saison haute

Un goût circule dans la bouche, dans tout le corps
un goût animal qui sait qu’une telle transformation du paysage aura une influence

La traque, la chasse, mais surtout le jeu

J’ouvre la fenêtre

Le froid est là, dehors, face à moi, accompagné de cette formidable bourrasque

Une ouverture, une faille — un impact absolument clair

Et ce désir de peu de mots.

&

7.

FANTÔME

La conscience, enfin
lorsqu’elle comprend qu’il est inutile de s’accrocher comme un pou
au fantôme d’existence. [2]

✴︎

Lionel Marchetti - 6000 mots
(2016/2019)

1/3

…/…

P.-S.

J’ai vu un saint homme
Mourir de faim
Et tomber comme une feuille d’automne.
J’ai vu un imbécile battre son cuisinier.
Depuis, moi Lalla,
Je désire briser les liens de ma servitude.

Lalla (poétesse tantrique du quatorzième siècle)
in Chants mystiques du tantrisme cachemirien / Points Sagesses 2000 / traduction Daniel Odier.

Notes

[1Ryōkan Taigu (1758-1831) est un moine et ermite, poète et calligraphe japonais.

[2Ryôkan, in Ô pruniers en fleurs, éd. folio bilingue, 2018, trad. Alain-Louis Colas, p. 51.

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