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Société du travail et mythe du temps-ressource 

lundi 6 août 2012, par Bernard Pasobrola (Date de rédaction antérieure : 23 février 2010).

Les métaphores : le travail est une ressource ou le travail est productif sont parmi les nombreux dérivés de la croyance au temps comme ressource – vision utilitariste qui induit que l’existence individuelle est un parcours d’accumulation et pas seulement une suite d’expériences. [...]

[C’est] le travail en tant qu’activité concrète et singulière qui crée, en régime capitaliste, une dépendance identitaire : on est son métier ou son activité et c’est par le biais des collectifs que nous fréquentons dans notre travail que la société nous définit. En revanche, à l’extérieur de la sphère de travail, les objets du quotidien sont très peu identifiants. Vivre par exemple dans un immeuble de quinze étages au milieu d’une ville ou dans une cabane sous les arbres, se déplacer en voiture ou à vélo, faire ses courses dans un supermarché ou cultiver soi-même ses légumes, avoir ou non des animaux domestiques, et ainsi de suite, sont des marqueurs identitaires socialement négligeables en relation aux signes et praxis liés à l’activité professionnelle : métier, lieu de travail, « tenue » professionnelle, taille et localisation de l’entreprise ou de l’institution, outils de travail, etc. De la même manière, se nourrir de blé, de riz ou de manioc est faiblement identifiant en relation à l’usage de la houe, de l’animal de trait ou du tracteur. Les collectifs qui jouent un rôle dans l’identité sociale sont en premier lieu ceux qui ont un rapport avec le travail (en dehors de ceux dont la principale fonction est d’indiquer un statut), alors que dans les sociétés pré-marchandes, l’identité peut assimiler toutes sortes d’existants : animaux chassés ou élevés, végétaux, énergie, éléments cosmiques, lieux de vie, biens cérémoniels etc., à l’exception le plus souvent des biens réservés au commerce. Dans le système dualiste, le temps utile de la vie qui correspond à l’axiologie du temps-ressource est donc le temps consacré au travail.

Or la métaphore du temps-ressource, aussi fondamentale soit-elle, atteint sa limite au stade actuel du capitalisme où les éléments qui composent le travail vivant, donc les travailleurs eux-mêmes, sont devenus surnuméraires. Au moment présent du procès d’objectivation marchand, le travail objectivé en capital fixe demande de moins en moins de travail vivant. Le temps-ressource accumulé dans des moyens de productions gigantesques menace la survie de ses propres créateurs. Le domaine de la production est devenu trop étroit pour cette forme de temps spatialisé qui a donc envahi peu à peu toutes les sphères de la vie humaine. En conséquence, la notion de travail a subi, elle aussi, une large extension métaphorique. Primo, le travail est de moins en moins destiné à produire des objets mais se transforme en simple occupation, c’est-à-dire en un rituel de dépossession du temps dont dispose l’individu (c’était déjà le but de l’injonction/obligation pour les chômeurs de « rechercher un emploi »). Secundo, le temps-ressource s’étend au-delà de la sphère productive et envahit massivement la vie privée. Le corps, tendanciellement rejeté hors du processus productif, n’est plus seulement un instrument de travail, mais il possède une propension de plus en plus accentuée à acquérir une sur-valeur grâce au travail sur lui-même : il faut faire travailler sa tête, mais aussi ses muscles, sa mémoire, il faut travailler son aspect, sa démarche, son élocution. Si l’hédonisme ne se résume plus à l’évitement de la souffrance voire à la recherche du plaisir, mais qu’il est devenu finalement un travail, on ne s’étonnera pas que l’objet de consommation nécessite lui aussi l’effort d’être co-produit par son destinataire (externalisation des tâches par les entreprises, tests de produits, etc.) La consommation « citoyenne » impose l’acte expiatoire du triage de ses déchets et de la participation à leur « valorisation » ; certains milieux « alter » ont d’ailleurs créé le néologisme de consomm’acteurs. Toute activité existentielle doit être mise en chantier et réévaluée sur un parcours temps-accumulation : on travaille à son bonheur, à son développement personnel, ou on travaille sa relation à l’autre. Il faut capitaliser ses acquis professionnels, rentabiliser son temps libre. Le temps de travail se subordonne au travail du temps qui, loin de provoquer seulement l’usure délétère du corps, est surtout l’occasion de l’appropriation individuelle.

L’aspect gestionnaire que le capitalisme impose non seulement à l’exercice de notre travail, mais à notre temps libre, à nos vies en général et, au-delà, à l’ensemble de la relation au monde de nos collectifs humains, s’insère dans une perspective dramatisée qui évoque une situation de guerre. Le travail est subordonné à un contexte plus général : celui de la lutte. L’économie est une guerre, à la fois réelle et imaginaire, et la gestion s’impose à tous les niveaux car une guerre comporte forcément des risques : celui d’être dépassé sur le plan professionnel, celui d’être ruiné par la concurrence, de ne pas être assez attirant, ou celui de subir (ou de provoquer) des accidents, des dommages collatéraux, et ainsi de suite. La guerre implique de minimiser l’imprévu et de planifier le temps. Nous devons nous comporter comme des soldats et être préparés à courir des risques – puisque nous savons que, dans une guerre, ils sont inévitables –, le rôle de la planification et de la communication étant de les anticiper et si possible de les éviter (gestion des risques). Le temps de l’existence est finalement de moins en moins consacré au travail et de plus en plus à la lutte : lutter pour conserver son emploi, pour rester jeune, pour sauver la planète, lutter contre la maladie ou la dépression, lutter pour ou contre soi-même.

Il est vrai que le discours tragique s’accompagne d’un autre discours, opposé et complémentaire : l’apologie des bons sentiments – hédonisme de pacotille, romantisme de magazine, tartuferie altruiste ou humanitaire, le tout enveloppé d’un cynisme à peine camouflé à l’égard des pauvres. Et ce discours-là ne cherche pas tant à justifier la contrainte – obligation de gestion ou objectifs de lutte – qu’à perpétuer les signes de la séduction et ritualiser les manifestations du pouvoir et de la hiérarchie avec la même efficacité (journaux télévisés, actualité people, arts, etc.). Le processus de marchandisation démontre chaque jour davantage sa capacité à tout envahir, à s’étendre à des entités vitales telles que l’eau, et peut-être bientôt à l’air, aux corps (organes biologiques ou artificiels), ou à la procréation. Et pourtant, indépendamment des crises, qu’elles soient financières ou autres, on assiste aussi à un ébranlement de la croyance en l’économie : l’objet marchandise lui-même fait naître de plus en plus d’inquiétudes et agit moins par la séduction et davantage par l’obligation abstraite de satisfaire des besoins soupçonnables d’être fabriqués en même temps que l’objet. Gageons que le doute ne fera que s’accentuer dans les années qui viennent et qu’il contribuera à mettre fin au procès d’objectivation marchand avant que des collectifs particulièrement hostiles comme les dispositifs nucléaires ou des éléments climatiques déchaînés ne créent des conditions de vie insupportables.

P.-S.

Extrait de « Remarques sur le procès d’objectivation marchand », in Temps Critiques n° 15, hiver 2010, Adresse : http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article209

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