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Libération de Cesare Battisti 

mardi 14 juin 2011, par Aliette G. Certhoux

 Extrait de l’email du 12 juin 2011 envoyé par Fred Vargas aux soutiens de Cesare Battisti où elle confirme et commente la libération de celui-ci au Brésil, le 8 juin 2011 :
« [...] Pardonnez-moi de ne pas vous avoir écrit plus tôt, mais les jours qui ont suivi cette nouvelle ont été très surchargés. Cette victoire n’est pas mince puisqu’elle a été obtenue par six voix contre trois au sein du Tribunal Suprême. Vous savez aussi que l’ordre de libération a été aussitôt signé et que Cesare est sorti du pénitencier de Papuda vers une heure du matin, aussitôt après le jugement du 8 juin.
 Cette vraie victoire de la justice contre les pressions politiques immenses et la propagande déchaînée nous raconte que les “causes perdues” peuvent encore être gagnées en ce monde. [...] »

« Les intellectuels qui font aujourd’hui l’apologie de l’Etat de droit italien,
qui existait selon eux dans les années 70,
sont aveugles, ignorants ou cyniques
. »
Toni Negri et Nanni Balestrini, Libération, 18 mai 2004
Extrait de ViaLibre5 [1]


_____


 Il n’est pas une loi universelle des États-nation laïques et heureusement car ce serait égal à la loi de Dieu, même pour ceux qui ne croient pas en Dieu. L’homme peut faire des erreurs, et aussi les États le peuvent — excepté les États intégristes qui en décident autrement. Quand il y a des doutes sur les procédures ou les investigations, selon les circonstances historiques, alors il y a la présomption d’innocence. La loi d’une nation peut sauver la loi d’une autre nation et même de la globalisation, c’est-à-dire un pays peut en sauver un autre ou même le sauver des organisations supranationales. Du moins est-ce ce que l’on pourrait attendre de l’Union Européenne à défaut de tolérer l’insoumission, qu’elle respecte la diversité de la culture politique des États-nation qui la composent, d’autant plus que le Court Traité fut imposé contre les votes exprimés dans certaines régions de l’Europe dont la France, et par conséquent l’Europe multiple est la plus juste, plutôt qu’unie sous la même erreur (puisqu’il peut y avoir erreur). Cela vaut sur tous les plans, de l’écologie à l’économie, au domaine financier, à la monnaie, à la répression. En tous cas c’est encore ce qu’on peut attendre des nouvelles démocraties d’Amérique du sud par rapport au monde occidental, qu’elles ont intégré avec le décalage d’accorder une valeur symbolique à la démocratie, où les vieilles démocraties abjurent droits et constitutions, au nom de la gestion du parc humain cadré par les marchés et l’abstraction de la valeur boursière, loin du rapport d’équivalence de la valeur dans la société. D’un autre côté, il y a une question politique d’engagements. De tout cela s’édifie le respect réciproque de la diversité des souverainetés nationales, autant concernant les droits civiques de leurs résidents que leur accueil des réfugiés : jusqu’à l’autorisation exceptionnelle de rompre constitutionnellement avec une loi intérieure ou un accord bilatéral extérieur sur un point et/ou à propos d’un cas particuliers.

Sans jurisprudence aucun droit national ou international n’est tolérable sinon comme croyance finaliste du droit — rabattu sur le sens de l’ordre divin.

En pleine liquidation de l’industrie (en délocalisation et/ou en reconversion financière), de l’inflation sans précédent de la monnaie italienne, au temps où la monnaie était rendue, même à Milan, avec des boutons de mercerie (pour mémoire du restant dû à valoir par les commerçants sur de futurs achats), combien de syndicalistes, grévistes et manifestants voués à la ruine, déterminés à se battre mais désarmés, furent tués par la police, jusqu’aux leaders assassinés dans leurs lits, autorisée sans réserve par la loi Reale [2], sous le ministère de l’intérieur de Cossiga suivi au long de trois gouvernements différents, de 1976 à 1978 ?! Beaucoup : des centaines. De plus, Cossiga avec l’accord d’Andreotti, son prédécesseur à la présidence du conseil qu’il intègrera lui-même en 1979 (l’année où Battisti sera emprisonné sans accusation d’assassinat puis condamné en 1981 pour appartenance à une bande armée afin d’y être maintenu), fut impliqué dans l’enlèvement puis le meurtre d’Aldo Moro [3] par les Brigades rouges — infiltrées, — (9 mai 1978). En plus de l’horreur criminelle du pouvoir à l’égard d’un des siens (en 1976 Cossiga fut ministre de l’intérieur dans le gouvernement Aldo Moro), cela développa la répression sauvage contre les militants révolutionnaires dans sa succession de justice expéditive systématique, soit des sortes de tribunaux d’exception jugeant les activistes armés comme des membres de la mafia, déniant le sens politique des luttes pour l’attribuer au droit commun (ce qui fait l’objet d’un comble de la mauvaise foi aujourd’hui : "il n’était qu’un délinquant pas un activiste politique" — alors qu’il n’y avait pas de reconnaissance de l’activisme politique pour qui que ce soit dans ces procédures à l’époque — ni maintenant), sur la fabrication des preuves par les enquêtes de police et la délation autant que le faux témoignage, en guise de négociation individuelle des témoins pour leur rémission de peine, ou de vengeance par les adversaires sociaux ; tout pour le chiffre massif (tant la division civile concernait une majorité populaire) de la répression pour l’exemple. Cumul du terrorisme et de la répression fusionnés dans la justice suggéré comme moyen de revenir à une démocratie occidentale "acceptable" à la fin de la guerre froide, par l’envoyé spécial du Département d’État US, Steve Pieczenik, dans l’objectif d’en finir avec l’entrée des communistes au pouvoir, en même temps que bloquer la révolution autonome. [4]

Dans les années 80 de nombreux italiens voulant cesser l’activisme et des non activistes se réfugièrent pour leur sécurité en France, sans statut particulier, sinon sa tradition légale du refuge et de l’insoumission (citée pour mémoire dans la déclaration des droits de l’homme en vigueur annexés à la constitution), et à partir de 1981 les socialistes parvenus au pouvoir se préoccupèrent de leur en donner un, — présidentiel, — protocole spécifique d’autant plus nécessaire que le pays allait devoir abdiquer en 1989 ces droits exceptionnels acquis de la Libération (restauration gaullienne des droits de 1793), pour l’intégration de la charte des droits de l’homme adoptée par l’Europe qui ne les prévoyait pas. Puis assurant le suivi européen de ces engagements dans les années 90, les gouvernements français externes de l’OTAN (le président Sarkozy célèbrera le retour à l’internement), sous la présidence de Mitterrand et sous le premier mandat de Jacques Chirac, perpétuèrent la doctrine négociée du président de la république médiateur avec son contemporain, le président du conseil italien Bettino Craxi [5] : pour un refuge des activistes recherchés par la police italienne afin d’aider au rétablissement de la paix civile en Italie, au moment de bâtir l’Europe — pour que l’Italie s’y rallie en paix sociale et sans esprit de vengeance. En tout ils furent environ 300 activistes déclarés, parmi lesquels des personnalités artistiques et intellectuelles déjà connues et aujourd’hui internationalement reconnues, et plus tardivement Battisti, qui avait fui au Mexique et revint en Europe en 1990, ayant entendu parler de l’ouverture de "la parole donnée" par les activistes italiens désireux de vivre en paix dans le pays voisin de leur pays natif, voisin alors extérieur à l’ingérence de la sécurité américaine — du moins les USA gardant encore une certaine réserve (on sait que néanmoins Mitterrand fut rencontré pendant sa campagne électorale pour rassurer entre autre à propos des intentions attribuées au programme commun).

Maintenant il y a autre chose : la souveraineté des États. L’Italie est une maison souveraine — chez elle et pour ceux qui s’y rendent, — la France l’est aussi, — chez elle et pour ceux qu’elle reçoit. Quant au Brésil plus que tout autre, — chez lui et pour ceux qu’il reçoit, — du à son passé colonial et à son passé national clôturant le siècle dernier par la dictature. Notamment sur le statut des réfugiés politiques et l’engagement de leur accorder ce statut, par décision suprême au titre de l’exception, en dépit de tout agent contractuel ou institutionnel interne ou externe, seraient-ce des accords d’extradition. Dans les mêmes conditions en France nous disposons du droit de grâce présidentiel qui aurait permis au président Chirac, y compris dans le cadre de son mandat sans cohabitation, de poursuivre de ne pas déroger aux accords entre les réfugiés italiens et les engagements du président Mitterrand, quelles que fussent les dispositions italiennes ou les nouvelles dispositions européennes, a fortiori s’agissant d’un précédent aux nouvelles dispositions.

Non seulement faire pression contre un État souverain de l’étranger mais encore en jouant contre sa démocratie nouvelle (deux mandats présidentiels seulement au terme du second mandat de Lula) après de longues années de dictature, en exigeant que les membres les plus réactionnaires de la Cour suprême jugent la constitutionnalité de la décision ultime par le pouvoir exécutif — en réalité légale — de ne pas extrader, menaçait de diviser l’institution démocratique du Brésil sous la force de l’ingérence : ce qui a été jugé irrecevable. Et heureusement pour le Brésil et pour la diversité démocratique internationale. Il semble que la grande majorité aux deux tiers du dernier vote du Tribunal suprême (6 contre trois 3 ultras dont le président du tribunal lié à des forces parlementaires proches de l’ancienne dictature), ait finalement statué sur la question de la souveraineté nationale : assurer la stabilité de la démocratie brésilienne.

Or on a bien vu comme cela est fragile là-bas, comme autrement ici.

La confirmation que la décision du président Lula fût constitutionnelle et représentative était bien la question de la souveraineté nationale — et celle de l’unité nationale brésilienne face aux forces d’ingérence — clairement informée par le juge porte-parole de la décision du Tribunal suprême, lorsqu’il déclara aux journalistes que le Tribunal suprême avait été convoqué sur la question de la constitutionnalité de la décision du président Lula de ne pas extrader, et que la réponse du Tribunal était que le président Lula avait raison.

Un grand pays
dans tous les sens du terme.

Longue vie à Cesare Battisti libre — c’est un vœu du Brésil également pour l’Europe.

A. G. C.


Nanni Balestrini, Oui à la violence des travailleurs (1972)
Calligramme pour l’exposition Italics sous le commissariat de Francesco Bonami
au Palais Grassi, Venise, 1972. Source Live from Planet Paola

En logo et en logo de survol : Nanni Balestrini et Toni Negri

P.-S.

Cesare Battisti dans fr.wikipedia

Intervista di Oreste a Proposito della scarcerazione di Battisti (12 juin 2011) :
Entretien avec Oreste Scalzone @ baruda.net
. Oreste Scalzone est le fondateur et co-fondateur de Potere Operaio (1969-1974) avec Toni Negri. Puis ce mouvement fusionnera avec le Comitato Comunisto Autonomo pour créer le Comitato Comunisto per il Potere Operaio.

Notes

[1Cet article signalé par ViaLibre5 ayant disparu des archives du site du journal Libération, on peut en prendre connaissance dans les archives de la liste nettime-org, la version française étant reproduite ici (en 2004 on ne pouvait pas taxer Negri de gauchisme comme il venait enfin d’être totalement libéré en 2003, ni de nos jours, comme l’année suivant l’article dans Libération il prit publiquement position pour le "oui" au référendum français sur la constitution européenne) :

"Les intellectuels qui font aujourd’hui l’apologie de l’État de droit
italien, qui existait selon eux dans les années 70, sont aveugles, ignorants
ou cyniques."

Libération, 18 mai.
Colonne : Rebonds
Pardonner à Battisti, entre autres, libérerait le pays de ses fantômes des
années soixante-dix.
En Italie, une amnistie politique qui ne passe pas.

Par Nanni BALLESTRINI poète et romancier et Toni NEGRI philosophe
mardi 18 mai 2004

Le 30 juin, la justice française devrait se prononcer sur l’éventuelle
extradition de Cesare Battisti, réfugié politique en France depuis 1981 et
en fuite de son propre pays pour des actes commis dans les années 70. La
décision a été renvoyée après une première audience de la chambre
d’instruction le 7 avril, date qui a fait resurgir pour un certain nombre
d’entre nous des souvenirs tristes et douloureux.

Le 7 avril 2004, a en effet été le 25e anniversaire de l’arrestation d’une
soixantaine d’intellectuels et d’ouvriers par le juge Calogero, qui était
à l’époque ­ et qui est encore aujourd’hui ­ le procureur de la République
de la ville de Padoue. Ces ouvriers et ces intellectuels étaient tous
accusés d’avoir organisé un vaste mouvement au sein des usines et des
universités qui poussait à l’« insurrection armée contre l’Etat » (un délit
introduit dans le code pénal italien pendant le fascisme, puni par la
réclusion à perpétuité, et qui n’a jamais été abrogé depuis), et en
particulier de représenter le cerveau d’une organisation politique dont la
façade officielle aurait été nommée « Autonomia operaia » (autonomie
ouvrière), et dont la structure clandestine aurait été celle des Brigades
rouges. Ils étaient en outre accusés sans preuves d’être les responsables
de dix-neuf assassinats, et en particulier de celui du président de la
Démocratie chrétienne, Aldo Moro. Après sept ans, alors que les accusés
avaient attendu en prison un procès qui eut finalement lieu, ces
accusations ont été totalement abandonnées, et presque tous ceux qui
avaient été incarcérés le 7 avril 1979 dans des prisons de haute sécurité
ont été remis en liberté après avoir été totalement blanchis : ils avaient
donc fait sept ans de prison dans des conditions extrêmes mais n’ont reçu
ni excuses ni dédommagement de la part de l’État italien.

Les deux auteurs de ce texte ont été au nombre de ceux que le juge
Calogero accusait : le premier a réussi miraculeusement à éviter
l’incarcération et a vécu sept ans en France avant d’être totalement
acquitté et d’oser rentrer en Italie ; le second a subi quatre ans et demi
d’incarcération préventive, puis a été par la suite élu député, ce qui lui
a permis de sortir de prison, et s’est enfin réfugié en France pendant
quatorze ans, protégé par la doctrine Mitterrand, avant de rentrer en
Italie volontairement en 1997 pour purger les six dernières années de
prison qui lui restaient à faire. C’est à la lumière de cette expérience
que nous nous permettons, aujourd’hui, de prendre la parole à propos du
problème historique et juridique que pose l’extradition de Cesare
Battisti.

Nous avons lu les lettres indignées de certains intellectuels,
journalistes et magistrats italiens : au contraire de ce qu’affirment de
nombreux intellectuels français, ceux-ci écrivent que l’Italie des années
70 n’a pas vécu de guerre civile, et que l’Etat de droit italien n’a donc
pas eu à utiliser de lois d’exception. Les arguments qu’ils utilisent nous
semblent pourtant souvent oublieux, pour ne pas dire ubuesques. Repartons donc de cette histoire qui a été ­aussi ­la nôtre.

Les années 70 ont représenté une expérience collective à la fois vaste et
profonde à la faveur de laquelle deux générations ont cherché à déraciner
les piliers ­ pourtant immuables en apparence ­de la société italienne de
l’après-guerre. C’est à ce mouvement qu’il est revenu d’imposer de
nouveaux rapports dans la famille, dans la sexualité, dans le travail,
dans l’enseignement, dans la création, dans la politique... Mais, alors
que dans d’autres pays d’Europe la vague provoquée par 1968 avait été
réabsorbée à l’intérieur des institutions grâce à des réformes certes plus
ou moins efficaces mais qui tenaient toujours compte des exigences des
nouvelles générations, en Italie, au contraire, une classe politique
opaque et corrompue, habituée depuis les années 50 à réprimer dans le sang les luttes ouvrières et paysannes, a refusé d’emblée tout dialogue avec un
mouvement étudiant qui ne cessait par ailleurs de se développer, et se
liait de plus en plus à une énorme mobilisation ouvrière. Au lieu de
s’ouvrir aux réformes que demandait un pays moderne (souvenons-nous que
c’est dans ces mêmes années que les droits au divorce et à l’avortement
ont été conquis ­ contre la volonté du gouvernement en charge), on a
préféré réprimer et arrêter les manifestants ; et l’usage des armes à feu
de la part des forces de police a provoqué de nombreux morts.
Parallèlement, l’Italie a subi ce que l’on a appelé « un terrorisme
d’État », c’est-à-dire de nombreux attentats meurtriers organisés par
certaines franges des services secrets ayant échappé à tout contrôle et
par des groupuscules d’extrême droite : il y a donc eu des explosions sur
des trains, des bombes dans des banques et lors de meetings syndicaux, de
véritables actes de terreur ayant pour finalité de généraliser la peur et
de contraindre le pays à se replier sur des positions modérées. On a dit
que c’était une « stratégie de la tension » : déstabiliser pour restabiliser
­ et les morts se sont comptés par centaines. En réponse à cela, une
partie du mouvement a progressivement glissé vers la lutte armée et a
commis des assassinats politiques : entrepreneurs, journalistes,
syndicalistes, hommes politiques, magistrats... L’État a alors adopté une
panoplie de lois spéciales qui ne correspondaient sans doute pas
formellement à un véritable Etat d’exception, mais qui ont malgré tout
permis l’arrestation et l’incarcération préventive de milliers de
personnes pendant des années (la limite juridique en était fixée à douze
ans), l’usage de la torture, des procès sommaires entièrement construits
sur la parole de détenus auxquels il avait été promis la liberté en
échange de confessions et qui auraient inventé n’importe quoi pour sortir
de prison. Les données sont tristement claires : 36 000 arrêtés, 6 000
condamnés, un millier de personnes réfugiées à l’étranger ; et ceux qui
pensent que tout cela n’est pas vrai n’ont qu’à aller jeter un coup d’oeil
dans les rapports d’Amnesty International de ces mêmes années.

Or il ne s’agit pas de dire que les années 70 ont été des années non
violentes, ni de faire profession d’angélisme. Mais l’Italie de
l’après-68, c’était aussi les tentatives de coup d’État, l’infiltration de
la loge maçonnique P2 dans les hautes sphères de l’État et de la société
civile (faut-il rappeler que de nombreux éléments de la classe politique
de l’époque sont les mêmes qui sont aujourd’hui protagonistes de la vie
publique de la péninsule ?), la structure militaire atlantique Gladio qui
avait clandestinement investi les centres du pouvoir, l’énorme scandale
Lockheed qui avait entaché non seulement plusieurs ministres du
gouvernement en charge mais aussi le président de la République lui-même,
le contraignant à la démission...

Une corruption diffuse et profonde, donc, qui a fini par émerger en pleine
lumière au début des années 90, et qui a provoqué, au moins formellement,
la disparition des grands partis italiens : l’histoire de Tangentopoli
n’est de ce point de vue que la conséquence de décennies de
dysfonctionnements et de pots-de-vin, de subversion et de mensonge, de
dérives et de secrets.

Les années 70 ont été tout cela ­ et non pas seulement, comme certains
veulent le faire croire, une jacquerie métropolitaine dans laquelle un
petit nombre d’exaltés délirants, totalement coupés de la réalité et
manipulés par des pouvoirs occultes, ont mis en danger une démocratie
pacifique, tranquille et placide.

La répression du mouvement des années 70 a duré pendant des années. Le
temps a passé. Bien des hommes politiques se sont refait une virginité.
Les acteurs des années de plomb ont pour leur part purgé jusqu’au bout, et
parfois outre mesure, leur condamnation ­ en prison pour la majorité
d’entre eux, en exil pour d’autres ­ et seuls ceux qui n’ont pas vécu
l’exil peuvent nier qu’il s’agisse aussi, malgré les apparences, d’une
peine exemplaire et cruelle.

Il ne s’agit pas ici de dire que nous avons été innocents. Il s’agit
simplement de rappeler que les lois en vertu desquelles nous avons été
incarcérés ­ et, pour certains, condamnés ­ n’étaient pas des lois
normales ; et que tout homme, quel qu’il soit, a droit à une justice
juste. C’est sur ce point que la doctrine Mitterrand a fondé sa pensée.
Dans le cas des acquittés, certes : tous ceux qui ont été blanchis après
avoir subi des années de prison, perdu leur travail et parfois leur
famille, ont subi une justice tragiquement grotesque ; mais dans le cas
des condamnés, l’injustice n’en est pas moins monstrueuse.

Le cas d’Adriano Sofri, condamné à vingt-deux ans de prison, vingt-cinq
ans après les faits qui lui sont reprochés ­et bien qu’il continue
désespérément à se proclamer innocent , en est l’exemple le plus triste.
Sofri est innocent, mais il a été condamné lors d’un procès-fleuve
constellé de déclarations contradictoires, de témoins ambigus, de preuves
qui disparaissent, de juges déplacés ou remplacés, de jugements cassés et
refaits. Nous nous permettons seulement d’ajouter à tout cela : si Sofri
avait été coupable ­et il ne l’est pas­, cette parodie de justice à
laquelle il a été soumis, et dont l’historien Carlo Ginzburg a très
justement dit qu’elle ressemblait à un véritable procès de sorcellerie, en
serait-elle moins monstrueuse ?

Trente ans ont passé. Les hommes ont changé. Ils se sont refait
difficilement une vie quand ils l’ont pu. Mais cette histoire, dont on ne
réussit toujours pas à faire l’histoire, est une plaie. Après trente ans,
alors que rien n’est plus semblable à ce qui existait alors ­ ni les
personnes, ni la situation historique ­, cela a-t-il encore un sens de
vouloir punir ? N’y a-t-il pas de prescription juridique quand les âmes et
les corps sont devenus autres, et que toute leur existence en est la
preuve ? Ne risque-t-on pas de transformer la justice ­ celle qui a fait
si cruellement défaut à l’époque ­ en une vengeance ?

Une vengeance qui a fait de l’oeil pour oeil son credo, mais qui ne
fonctionne pas de la même manière pour tous. Les massacres provoqués par
la stratégie de la tension sont demeurés, pour la plupart, impunis. Le
jour de l’arrestation de Battisti, la magistrature italienne a décidé de
débouter, après trente ans de procès successifs, les accusations qui
inculpaient certains leaders d’extrême droite et des responsables des
services secrets de l’attentat de la Banque de l’agriculture de Milan, en
1969 : une bombe avait provoqué une véritable hécatombe. Les responsables
peuvent dormir tranquilles, ils n’ont pas besoin d’amnistie, ils sont déjà
amnistiés.

Mais, pour l’extrême gauche, point d’amnistie. Cette page de l’histoire ne
sera pas tournée, parce que cela voudrait dire précisément qu’on a
finalement accepté d’en faire l’histoire véritable. La gauche italienne se
refuse à faire une amnistie par peur que Berlusconi et ses amis en
profitent. Berlusconi et ses amis n’en ont pas besoin, ils se sont
autoamnistiés depuis longtemps.

Les intellectuels qui font aujourd’hui l’apologie de l’État de droit
italien, qui existait selon eux dans les années 70, sont aveugles,
ignorants ou cyniques. La doctrine Mitterrand n’a pas eu de grandes
prétentions. Elle a simplement enregistré un non-fonctionnement de la
justice et l’impossibilité de la classe politique italienne à donner des
réponses politiques à un mouvement de contestation poussé peu à peu à
l’extrémisme par le choix de la répression. La doctrine Mitterrand a
permis à des dizaines de personnes d’abandonner la spirale infernale du
recours aux armes et de choisir une autre vie, un autre parcours. C’est
sur cette base qu’elle a été confirmée par les gouvernements de
cohabitation qui se sont succédé à partir de 1986, à commencer par celui à
la tête duquel se trouvait Jacques Chirac, alors Premier ministre. En
liaison étroite avec la Caritas italienne, l’Église de France a, elle
aussi, toujours appuyé fermement l’engagement qui avait été pris.

Il reste aujourd’hui le problème de l’amnistie politique pour les années
de plomb. Certains croient que le pardon est une faiblesse. Nous pensons,
au contraire, que seul le pardon est la mesure d’une force politique
véritable, parce que seul le pardon peut aujourd’hui permettre à l’Italie
de se libérer des fantômes des années 70.

Mais, en Italie, tout cela est sans doute encore impossible, parce qu’il y
règne une opacité qui ne permet pas à l’histoire de se faire, à moins que,
comme aujourd’hui, les acteurs directs ne se décident ­ bien malgré eux,
parce qu’il n’y a pas d’autre solution possible ­ à reprendre la parole.
L’Italie du XXIe siècle éprouve à l’égard des années de plomb la
difficulté qu’a eu longtemps la France à l’égard de Vichy ou de la guerre
d’Algérie. Nous demandons aujourd’hui que, comme en France, cette histoire
soit écrite, afin qu’elle cesse enfin d’être le tabou de la mémoire et du
pardon.

Traduit de l’italien par Judith Revel.

[2* La loi Reale (1975-1978) : ce lien pour expliquer que ceux qui dénient les assassinats multiples par la police dans les années de plomb, s’ajoutant aux attentats de masse par l’extrême droite terroriste, et que c’est cela qui radicalisa dans la violence les prolétaires en lutte comme les activistes communistes et/ou libertaires poussés à s’armer d’abord en auto-défense, puis pour des actes de résistance (inclus pour trouver des ressources), mentent, a fortiori quand ils poursuivent par dénier la justice d’exception qui s’ensuivit..

[3* Aldo Moro, démocrate chrétien de centre gauche, deux fois président du conseil italien, de 1963 à 1968, et de 1974 à 1976, avait agi dans le sens d’un "compromis historique" avec le PCI (parti communiste italien), pour revenir gouverner en rétablissant l’économie et la paix sociale en Italie, et par là anticipant d’une dizaine d’années "le programme commun" qui mènera François Mitterrand à la victoire en France, en 1989.

[4Voir l’article d’Hubert Artus et les extraits sonores et vidéo cités dans Rue 89, à propos du documentaire incontestable d’Emmanuel Amara publié sur la chaîne France 5 le 9 février 2008, et de son livre : Les Derniers jours d’Aldo Moro (le film), et Nous avons tué Aldo Moro (le livre).

[5Voir l’article de wikipédia sur Bettino Craxi.

1 Message

  • Libération de Cesare Battisti 25 juillet 2014 17:21, par victoriah

    Après de nombreuses recherches sur le sujet, je suis entièrement d’accord avec votre article. Une évidente mauvaise foi persiste en Italie pour des raisons politiques, mais la même mauvaise foi surgit en France avec des articles de presse critiquant les intellectuels de gauche qui ont défendu Battisti. Or, ils ont eu le courage de leurs opinions parce qu’ils étaient conscients de certaines manipulations qui dérangent encore aujourd’hui. Et aujourd’hui, pour discréditer certaines personnes, on montre du doigt leur soi-disant ignorance sur les faits qui "prouveraient" la culpabilité de Battisti. La pression journalistique fait toujours des vagues... et nous savons qui musèle ou libère l’expression de la presse... en France ou ailleurs. La complexité du dossier est telle, les contradictions si nombreuses, les manipulations politiques si évidentes, que j’ai honte pour ceux qui critiquent en faussant la donne... en oubliant ou en reniant carrément le contexte de violence italienne de ces fameuses années. En comparant du façon simpliste les révoltes des années 68 françaises et celles de l’Italie. Il est temps que l’Italie assume sa part de responsabilité, tout comme les pays de L’OTAN, et ceux qui étaient au courant... des enjeux politiques de la guerre froide... sans oublier la Mafia dont certains écrivains ou journaliste français semblent ignorer l’implication à cette époque...
    Non, vous n’êtes pas innocents, mais ces hommes des gouvernements sont encore plus coupables que vous ! Et se sont eux qui réclament des têtes après avoir entretenu, dans ce dédale de Justice simulée, avec comme bouclier l’assassinat d’Aldo Moro organisé par les BR... qui ont repoussé tant qu’ils pouvaient l’exécution... et que l’Etat italien a finalement tué..., ce sont ces mêmes hommes qui réclament des têtes pour laver leurs mains pleines de sang...
    IL FAUT QUE LE MONDE SACHE...

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