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L’enlèvement 

mercredi 6 octobre 2010, par Olivia Cham

à M.A.

Tout a changé le jour où Terence n’est plus venu me voir. Je suis toujours dans le petit bureau, sur ce fauteuil. Je n’ai pas bougé, mais il ne penche plus vers moi sa tête ronde coiffée en brosse pour me raconter ce qu’il a fait pendant la journée, me proposer quelque chose à manger ou rajuster la couverture sur mes épaules.

Qui pourrait me dire ce qui s’est passé, exactement ? Je ne sais même pas depuis combien de temps tout le monde a disparu : le réveil du bureau s’est arrêté, puisque personne ne le remonte plus tous les soirs. Car oui, ce que je sais, c’est que la maison entière est vide, depuis ce jour où tout le monde est parti… Il y avait eu énormément de bruits de verre brisé, des pas, des voix inconnues, des fenêtres qui battaient (on a même ouvert brutalement la porte du bureau, mais comme elle est dans mon dos, je n’ai pas pu voir qui était là). Cela avait duré longtemps, et finalement la porte d’entrée avait claqué – ce bruit, je le reconnaissais entre mille. C’était le dernier son humain que j’aie entendu, jusqu’à ce que la dame arrive. Et, en même temps, je sais que ce n’était ni Terence, ni quelqu’un de la maison qui avait claqué cette porte. C’était un étranger.

Pour passer le temps, j’essayais de me souvenir de tout ce que Terence me disait. Il parlait souvent de ceux qu’il nommait « les méchants ». Il avait peur qu’ils ne viennent nous enlever et c’était la raison pour laquelle nous devions nous cacher ici, sous les couvertures. Il pensait que cette pièce était la plus protégée de la maison, parce qu’elle n’a qu’une toute petite fenêtre, une lucarne qui donne sur le toit. C’était donc pour cela, je pense, que nous y passions la plupart de nos journées, lorsque son père n’avait pas besoin d’y travailler. Une de nos activités principales consistait en la recherche d’indices, de traces de pas, de marques de doigts qui nous mettraient sur la piste des méchants et nous permettraient de les identifier, de les confondre. A l’époque, je pensais que c’était pour jouer. Mais je dois avouer que je commençais à me demander si les méchants n’avaient pas véritablement enlevé Terence, et tous les autres, le jour où il y avait eu tant de remue-ménage…. Ils ne m’avaient pas vu, à cause du dossier du fauteuil qui cachait ma tête… C’est la seule explication que je trouve à cette injustice. Parce qu’ils auraient dû me prendre à la place de Terence, lui qui avait si peur des méchants ; et moi j’aurais dû l’écouter, prendre au sérieux son angoisse. Nous aurions trouvé une solution pour empêcher tout cela, et à l’heure qu’il est, nous serions encore en train de jouer.

Toujours pour occuper mon temps, puisque Terence n’était plus là pour m’aider à marcher, j’observais attentivement tout ce qui se trouvait sous mes yeux – sa petite voiture bleue en métal, surtout, qui se trouvait juste sous mes yeux, oubliée par terre, en fin de course. Quand je pense à tous les objets qui auraient pu se trouver là, je me dis que c’est une chance que le sort ait distingué cette voiture. J’essayais aussi de me souvenir de ce que nous avions fait ensemble. J’aimais bien penser à la première fois où j’avais vu cette petite voiture : ce fut dès mon arrivée à la maison. La route avait été longue et c’était son père qui m’avait fait descendre de sa grosse voiture à lui. Terence s’était précipité vers moi du bout de l’allée en criant de joie dès qu’il nous avait aperçus. Tout de suite, il m’avait pris le bras, il avait aussi embrassé son père et nous avions immédiatement commencé à jouer dans le jardin. Il faisait beau ce jour-là, et chaud, il n’était pas encore question de prendre les couvertures. Il m’avait montré sa voiture bleue, donc, les fourmis et les papillons. Nous avions cueilli des brins de lavande dans l’allée. Dès le début, il avait commencé à m’appeler Nuage, parce qu’on avait regardé les nuages du ciel se refléter dans l’eau du bassin aux poissons et que l’un d’eux me ressemblait.

Entre les moments où il ne venait pas me voir, mes jours et mes nuits s’écoulaient monotones. Comme maintenant, en fait, sauf qu’il ne reviendra plus. La preuve, c’est qu’il ne m’a pas dit au revoir la dernière fois, alors qu’il n’oubliait jamais de le faire lorsqu’il partait à l’école. Bien sûr, pendant les vacances, c’était autre chose. Nous passions quasiment toute la journée ensemble, sauf au moment des repas, qu’il me servait ici, tandis qu’il descendait rejoindre la table familiale. Il était gentil, il faisait semblant de ne pas s’étonner ; il considérait comme normal le fait que je ne touche jamais aux mets qu’il déposait devant moi. Il choisissait exprès des choses appétissantes pour m’allécher, comme des gâteaux ou des sandwichs au fromage qu’il confectionnait lui-même, et qu’il ne se lassait jamais de ne pas me voir manger.

« Il faut que tu fasses très attention, Nuage, à ne pas te laisser enlever par les méchants… Je suis là pour te protéger. Toi et moi, on ne mourra jamais, je m’occuperai toujours de toi », me disait souvent Terence…

Je me souviens que les méchants avaient plusieurs fois répété, ce fameux jour, qu’il fallait se dépêcher, qu’il n’y avait pas assez de temps ; ils n’arrêtaient pas de s’interpeller… Quand je pense que c’est lui qui s’est fait enlever à ma place, cela me rend malade. Il insistait aussi : « Tu ne seras jamais mort, toi, Nuage », comme pour conjurer un sort ou me forcer à lui répondre : « Non ». Car c’était la réponse qu’il attendait, je le sais, même si je ne comprenais pas, à l’époque, ce que c’était que d’« être mort ». Aujourd’hui, j’en viens peut-être à croire que Terence est mort. Ça avait l’air d’être la pire chose qui puisse arriver, donc ça pourrait être ça, en effet.

Et puis une dame est venue, l’autre jour. Elle avait des lunettes, comme Terence, mais en plus grand. Elle est entrée dans le petit bureau (ils avaient laissé la porte ouverte), est restée un moment dans mon dos à regarder, je suppose, les livres de la bibliothèque, car j’entendais des bruits de pages qu’on feuillette avec le pouce. Avec Terence, on s’amusait souvent à ce jeu, qui s’appelle « lire ». Je l’entendais soupirer ; elle a mis la main sur le dossier du fauteuil, et c’est à ce moment qu’elle m’a vu : « Ah ! ». Elle était surprise et me regardait avec de grands yeux. Elle me posa délicatement par terre, en m’orientant – je ne sais si elle l’avait fait exprès – de telle façon que je pusse l’observer, et s’assit à ma place. Après un moment d’immobilité, elle décrocha le téléphone. Combien de fois encore y avions-nous joué avec Terence ! Je me demandais qui cette dame allait appeler. En règle générale, nous téléphonions au Père Noël ou à la Lune ; et une mystérieuse fois, Terence m’avait dit : « Aujourd’hui, nous allons téléphoner au Paradis. » Tout s’éclaira en moi à ce souvenir : voilà ce qu’elle allait faire ! Téléphoner au Paradis, puisque c’est là, m’avait-il expliqué, que vont « les gens qui sont morts ».

Mais là, ce fut différent. La femme attendit quelques instants avant de se mettre à parler, puis prononça les mots en laissant des blancs, comme si elle attendait qu’on lui réponde. Nous, ne jouions pas comme cela, il suffisait de dire ce que l’on voulait dans le combiné et de raccrocher. Tandis qu’elle : « Allo… ? Oui… J’ai atterri cette nuit à Roissy, je t’appelle de la maison… Non, rien, c’est sans danger maintenant, le gaz est coupé. Le monoxyde de carbone. Oui. Tous les trois, oui. Les pompiers. C’était déjà trop tard. Et puis, de revenir ici. Demain, à quinze heures. Au Père Lachaise. Il y aura une cérémonie sur place. Il faudrait aussi prévenir l’école du petit, tu sais où il allait ? Remarque, je suis dans le bureau, je pourrais essayer de trouver les numéros de téléphone. »

Le Père Lachaise, nous ne l’avions jamais appelé, avec Terence. Ça devait être un autre jeu, avec de nouvelles règles. Elle continuait – il est vrai qu’elle n’avait pas encore prononcé son vœu ! – « Non, le problème, ça va être de vider la maison. Mais tu as raison, on en reparlera plus tard, après. Non, je ne veux rien emporter. »

Tel était donc, semblait-il, son souhait. Elle remua quelques affaires, prit le carnet noir qui se trouvait sous le téléphone et se leva. Lorsqu’elle quitta la pièce, nos regards se croisèrent et elle éclata en sanglots. Le lendemain, je crois, elle repartit – j’entendis qu’elle fermait à double tour, « à clef », comme disait Terence.

Ce fut la dernière fois que quelqu’un vint jouer avec moi dans le petit bureau. Je crois que quelques jours passèrent encore avant que les méchants ne reviennent m’enlever. Cette fois ci, ils étaient entrés avec les clefs. Ils étaient cinq ou six ; j’avais commencé à identifier des bruits de meubles qu’on déplace, des tiroirs qu’on ouvre, encore des voix. « Ça, on garde ». « Tu peux le jeter, on n’en tirera rien. » Et puis, un mot qui revenait toujours : « Poubelle. Poubelle. Poubelle. » C’était peut-être un jeu, car ils semblaient s’amuser à répéter ce mot sur tous les tons. Je les écoutais se rapprocher ; enfin, ils sont arrivés au dernier étage et sont entrés. Quelqu’un s’est baissé pour me ramasser.

« Regarde, le gros ours en peluche ! Il est mignon, tu ne trouves pas ? ».

« Mais non, il est tout vieux, tout abîmé ! Et puis il est trop gros. Personne n’en voudra. Poubelle ! Par contre, prends la petite voiture bleue, là-bas. Ça a de la valeur, ces modèles de collection. »

On m’attrapa par l’oreille, on me précipita la tête la première.

Là où je suis, on ne voit que du noir. J’ai retrouvé des vieux crayons, des papiers qui sentent l’humidité, et l’assiette ébréchée dans laquelle Terence me servait mes repas. « Poubelle » : c’était donc cela, être mort, sans doute.

3 Messages

  • L’enlèvement 8 octobre 2010 11:31, par Georges-André QUINIOU

    Un petit bijou de nouvelle, qui maintient le lecteur dans l’incertitude quant à l’identité du narrateur, préserve aussi le mystère sur ce qui est arrivé presque jusqu’à la fin.

    Et puis c’est charmant de découvrir tout à coup qu’il s’agit du point de vue d’un ours en peluche ; tout le début du texte s’éclaire alors rétrospectivement.

    Le fin de l’ours, dans son sac poubelle parmi d’autres rebuts et débris, m’a fait penser au dénouement de ce magnifique court-métrage de Pasolini, "Qu’est-ce que les nuages ?" (faut-il y voir une allusion dans le nom de l’ours ?) où la marionnette d’Othello, contestée par les spectateurs, se retrouve sur un tas de détritus dans une décharge publique et regarde innocemment le ciel...

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    • L’enlèvement 8 octobre 2010 21:03, par Olivia Cham

      Merci pour votre lecture et votre commentaire.
      En fait, le nom de Nuage faisait simplement référence à la puissance poétique de ce mot à mes yeux. Mais je vais essayer de trouver ce court-métrage dont vous parlez...

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  • L’enlèvement 18 octobre 2010 15:22, par yllele

    wouaw ..... quel délice ...
    admirablement écrit, on en redemande

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