La Revue des Ressources
Accueil > Champ critique > Les Editos de la revue > Estivals > Editorial estival 2010 > De l’utilité d’un Orient mort-vivant

De l’utilité d’un Orient mort-vivant 

Vademecum pour comprendre l’Orient

lundi 5 juillet 2010, par Régis Poulet

Qu’on abandonne une représentation et c’est un Rubicon de franchi, l’on évolue alors dans un espace de pensée différent où tombent les unes après les autres des peaux devenues mortes et dont on s’était jadis constitué une identité et une assise. Mais il est aussi vrai que l’envie de se nourrir de ces peaux mortes caractérise des acariens de la pensée. Ils préfèrent consommer des débris d’idéologies dans les replis saturés de moiteur de leur esprit qu’aller à l’air libre et à la lumière.

On ne va certes pas prendre les déclarations d’un chef de l’état pour un état capital de la pensée, il n’empêche que d’entendre benoîtement parler d’opposition entre Orient et Occident dans le cadre d’une redéfinition du commerce international [1], laquelle définition s’appuie sur une représentation de l’Orient — l’Autre – et de l’Occident – le Soi, m’a rappelé combien n’allaient pas de soi les analyses d’Edward Said et les nôtres sur les rapports entre Orient et Occident et combien est nécessaire de ‘tenir le pas gagné’.

Aussi proposons-nous, pour cette première quinzaine de juillet, quelques séances de rattrapage à d’aucuns qui pensent avoir leur mot à dire sur ces questions.

Orient et Asie sont souvent confondus. En effet, alors que l’Asie correspond à un continent, l’Orient n’est qu’une direction (celle du soleil levant) qui n’a de sens, pour désigner l’Asie, que depuis l’Europe (en Amérique, l’Asie est plutôt à l’Ouest). Or le Maghreb, qui est au Sud de l’Europe, fait partie de l’Orient. Exemple, parmi d’autres, d’incohérence révélatrice. En fait, dès l’Antiquité gréco-romaine, l’Occident s’est constitué un double imaginaire appelé « Orient » qui était paré soit de toutes les vertus, soit de tous les vices, et qui se superposait plus ou moins à l’Asie réelle. De siècle en siècle et en dépit du fait que cet « Orient » coïncidait de moins en moins avec l’Asie (surtout à partir de l’expansion musulmane), Orient et Occident sont devenus des alter ego dans l’imaginaire européen, les deux faces d’un même « être ». Si bien que pour tout Européen contestant sa propre civilisation, l’Orient apparaissait comme un modèle fascinant ; au contraire, tout défenseur des valeurs de l’Europe chrétienne diabolisait un Orient jugé corrupteur. Finalement peu importait le contenu de ces Orients-là : l’ennemi oriental (ou l’idéal oriental) était tantôt musulman (du Maghreb comme de Perse), tantôt bouddhiste, confucianiste, taoïste (de l’Inde au Japon en passant par la Chine et l’Indochine), tantôt biblique (Jérusalem), tantôt drôlement chrétien (Byzance /Constantinople)... Quel point commun entre ces différentes facettes de l’Orient ? Quel rapport avec l’Asie ? L’Asie n’était souvent qu’un prétexte pour l’Occident à parler de lui-même en dressant devant lui un adversaire (l’Orient) contre lequel s’appuyer au bord du vide qu’il ressentait. Presque toute nouvelle perception de l’Asie en vint assez vite à se conformer au schéma binaire d’attraction et de répulsion. Ainsi l’Orient est-il une projection imaginaire dont l’Occident s’est servi au cours de l’Histoire pour donner le change à ses angoisses ou pour entretenir un espoir idéalisé, celui d’une identité rêvée : la sienne.

Cette quinzaine débutera avec humour en énumérant les nombreuses Idées reçues sur l’Asie et l’Orient où le lecteur sera tantôt surpris, tantôt ravi de reconnaître des déclarations qui lui sont familières.

Afin de donner une assise plus forte à la dénonciation de ces clichés, nous choisissons d’en approfondir deux qui se trouvent être très résistants, le Péril jaune et le Supplice oriental, où il est notamment question de Fu Manchu, de Dracula, de Sade et d’Eschyle.

Comme contrepoint à l’utilisation de « l’Orient » et de l’Asie dans la politique moderne, nous proposons de nous pencher sur la Contribution de l’Asie aux luttes politiques et idéologiques en Occident.

Juste avant le week-end, les résultats d’une enquête intitulée Où en êtes-vous avec l’Asie ?. Pendant le week-end, le magnifique poème inachevé de Victor Segalen : Thibet puis l’état d’Un siècle d’échanges littéraires entre la France et l’Asie.

La deuxième semaine sera consacrée à expliquer quelle est la généalogie de l’illusion orientale, travail auquel nous avons consacré quinze ans et dont on trouvera ici un abrégé en cinq parties. La première, l’Invention de l’Asie, expose la façon dont les repères géographiques et imaginaires se sont déployés durant l’Antiquité grecque. La Naissance de l’Orient montre comment la notion d’Orient a surgi à l’époque romaine, son rapport avec l’Asie et avec la pensée alchimique et hermétique. L’Ombre du sombre Orient explicite comment l’Orient fut utilisé pour justifier les idéologies décadentistes à partir du XIXe siècle. L’avant-dernière étape, L’Orient régénérateur, est l’autre versant de l’Orient dans l’imaginaire occidental, celui dans lequel l’Occident a voulu trouver son salut ; nous en expliquons longuement la structure. Enfin, la Fin de l’Orient essaie de tirer les conséquences pour la pensée contemporaine du dévoilement de l’illusion orientale.

Dans le prolongement de ces réflexions, nous vous invitons à lire notre Hommage critique à Edward Said qui revient sur les différences – et les explicite – entre les conclusions de cet intellectuel et les nôtres. La quinzaine s’achèvera par un texte coréen contemporain, Une société qui pousse à boire, dont nos édiles feraient bien de percevoir la teneur plutôt que de lancer les uns et les autres dans une concurrence effrénée.

Notes

[1Nicolas Sarkozy a confié à l’ancien ministre Lionel Stoleru, en vue des prochains G20, une mission sur "le déséquilibre des échanges commerciaux entre l’Orient et l’Occident" et la façon d’y remédier, mission cadrée dans une lettre rendue publique lundi.
Evoquant la crise mondiale et les décisions internationales visant à y remédier, le chef de l’Etat français relève qu’"un déséquilibre majeur subsiste", "qui préexistait" et "pourrait s’aggraver", celui des échanges commerciaux entre l’Orient et l’Occident.
Le retour de la croissance se manifeste "surtout dans les économies émergentes, notamment en Chine et en Inde, dont il faut admirer les capacités de travail, de compétitivité et de dynamisme commercial", ajoute M. Sarkozy.
"Le déficit commercial qui en résulte en Occident peut néanmoins compromettre le retour de l’ensemble des économies à une croissance équilibrée", avertit le président français, pointant les risques pour l’emploi en Occident.
De tels déséquilibres "ne peuvent se résoudre ni par des changements de parités monétaires, ni par des normes sociales ou environnementales, ni a fortiori par un retour en arrière au protectionnisme", selon M. Sarkozy pour qui "il y a place" pour "un diagnostic partagé sur l’évolution des échanges Orient-Occident, et pour la recherche de solutions ou de régulations définies d’un commun accord".
M. Stoleru devrait produire un rapport sur ce thème le 15 septembre "en vue d’aborder ce sujet, presque absent des dernières réunions du G20, lors des prochains G20 de Corée et de France", conclut la lettre.
La France présidera le G20 à partir de novembre pour un an. 


© la revue des ressources : Sauf mention particulière | SPIP | Contact | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | La Revue des Ressources sur facebook & twitter