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AVIS à propos de la société dominante et de ceux qui la contestent 

mercredi 26 décembre 2012, par Ken Knabb (Date de rédaction antérieure : 20 novembre 2008).

Considérant,

que “la critique qui va au-delà du spectacle doit savoir attendre” ;

Considérant,

que la société spectaculaire nous maintient dans une schizophrénie sociale organisée, en nous offrant des fantaisies utopiques ou nostalgiques sans conséquences pratiques, ou l’engagement empirique dans l’actualité sans conscience de la totalité ;

que cette organisation dominante de la confusion trouve son expression naturelle, et son renforcement, dans le mouvement même qui vise à s’y opposer — dans la forme organisationnelle abstraite qui précède son contenu, ou l’association concrète qui reste inconsciente de sa forme ;

Considérant,

que la critique incessante du milieu révolutionnaire, loin d’être une question étroite ou “sectaire”, est une tactique centrale, car ce milieu tend à reproduire en lui-même, sous formes concentrées, les principales contradictions et misères de la société dominante qu’il combat ;

notre mépris pour presque toutes les organisations radicales existantes, qui, se présentant comme une direction à suivre ou comme des exemples d’un style de vie amélioré à imiter, engendrent des illusions sur la possibilité d’un changement fondamental sans le renversement complet de toutes les conditions existantes, la négation de l’économie marchande et de l’État ;

Considérant,

que la prochaine révolution exige que, pour la première fois dans l’histoire, les masses d’individus prolétarisés développent la conscience pratique de leur lutte, sans la médiation de chefs ou de spécialistes ;

qu’un deuxième assaut international contre la société de classes, qui a commencé d’une façon diffuse dans les années 50 et qui a obtenu sa première victoire décisive dans les luttes ouvertes de la fin des années 60, entre déjà dans une nouvelle phase, mettant au rancart les illusions et les imitations des échecs d’il y a un demi-siècle pour commencer à faire face à ses véritables problèmes ;

qu’aux États-Unis, après une décennie de luttes étendues, mettant en question tous les aspects de la société moderne mais pour la plupart à partir de perspectives naïves ou séparatistes, ce sont maintenant les travailleurs eux-mêmes qui commencent à lutter de façon autonome contre le règne de la séparation, contre l’institution du travail et de son complément, les loisirs aliénés consommés passivement ;

que bien que la nouvelle lutte de classes ait atteint ici le niveau de celles des autres pays industrialisés modernes, sa conscience d’elle-même est restée à la traîne (le fait qu’on ne puisse encore se procurer les principaux textes de l’Internationale Situationniste dans la société spectaculaire la plus avancée n’est que l’expression la plus éclatante de ce sous-développement théorique) ;

que les prolétaires doivent être confrontés à l’immensité de leurs tâches, les tâches d’une révolution qu’ils devront cette fois conduire eux-mêmes ;

que si nous sommes “difficiles à comprendre”, ce n’est pas parce que notre langage est inutilement complexe, mais parce que les problèmes du mouvement révolutionnaire moderne le sont nécessairement ; et c’est le progrès même de cette lutte vers le moment d’une simplification radicale de la question sociale qui commence à nous rendre moins difficiles à comprendre ;

Considérant,

qu’une organisation révolutionnaire ne peut en aucune façon être elle-même une alternative à la société dominante ; que tant que les masses n’ont pas créé les conditions pour la construction d’une vie sociale libérée, en saisissant et transformant la technologie matérielle et en renversant toute autorité extérieure à elles-mêmes, toute réalisation radicale positive tend à être récupérée dans le système comme réforme réelle ou comme révolution spectaculaire ;

que la fonction de l’organisation révolutionnaire — tout comme celle de la théorie et de la pratique révolutionnaires en général — est fondamentalement négative, critique, c’est-à-dire qu’il lui faut attaquer les obstacles à la réalisation des conditions d’une créativité sociale positive ;

que si elles doivent êtres réalisées en pratique, les tendances et divergences théoriques doivent être traduites en questions organisationnelles ;

Considérant,

que la pratique de la théorie commence chez soi ;

Nous déclarons,

que nous ne constituons pas une organisation révolutionnaire, formelle ou informelle, même dans le cas où quelques-uns d’entre nous partagent ou ont partagé la même boîte postale ;

que chacun d’entre nous, en écrivant un texte ou en traduisant le texte d’un autre, parle au mouvement révolutionnaire en son seul nom, bien que les bases générales de la théorie révolutionnaire moderne soient reconnues par nous tous ;

que si certains d’entre nous ont discuté de certains projets ou y ont même collaboré, nous avons tout aussi souvent évité de telles discussions ou collaborations, l’un ou l’autre d’entre nous préférant faire ses propres erreurs plutôt que de compter sur la protection des bons conseils de ses camarades ;

que dans la mesure que nous nous associons entre nous ou avec d’autres, nous définissons les modalités et délimitons la portée de telles collaborations ; visant toujours à inciter les courants radicaux à la rigueur et à l’autonomie, nous refusons le contact avec ceux qui ont des visées contraires ou à qui manquent les bases concrètes pour une telle collaboration ;

que la décision de poursuivre indépendamment nos activités respectives est basée sur des considérations particulières et non sur une quelconque attitude anti-organisationnelle spontanéiste ;

que ces considérations comprennent : le désir de chacun d’entre nous de développer le maximum d’autonomie théorico-pratique ; le désir de favoriser le développement de stratégies distinctes dans une fructueuse rivalité ; l’état de la lutte pour la théorie pratique en ce moment aux États-Unis ;

que cette décision est susceptible de changer quand la réalité de nos propres situations ou du mouvement révolutionnaire aura rendu possibles et défini des formes d’association plus appropriées aux tâches que nous nous donnons.

TITA CARRIÓN, ROBERT COOPERSTEIN, ISAAC CRONIN,
DAN HAMMER, KEN KNABB, GINA ROSENBERG, CHRIS SHUTES

Alors...

Vous pensez avoir quelque chose de commun avec nous (au-delà de la misère que partage chacun)... Vous voyez quelque chose d’intéressant dans ce que nous disons... Des choses que vous avez vous-mêmes déjà pensées... Nous vous ôtons les mots de la bouche...

Ne vous donnez pas la peine de nous en faire part.

Arrêtez de nous envoyer vos éloges inutiles, vos opinions oiseuses, vos questions ennuyeuses, vos vaines demandes de nous rencontrer. Nous ne voulons pas entendre parler de votre “accord” avec nous à moins qu’il ne concerne quelque chose de pratique.

Vous pensez avoir quelque chose de commun avec nous ? Prouvez-le.


Berkeley-San Francisco, novembre 1974.


Texte extrait de Secrets publics, avec l’aimable autorisation de l’auteur et des éditions Sulliver.

2 Messages

  • Bonjour,
    La démarche de KK l’a conduit à intégrer le bouddhisme au situationnisme, pourquoi pas.
    Je fais "pire", je réconcilie anarchie et évangile réel :
    http://anarchieevangelique.wordpress.com/

    Voir en ligne : radicalité du changement nécessaire

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    • Quand l’austérité économique est imposée aux sociétés par les vecteurs du capital financier, et la législation répressive sous couvert de la défense des droits d’auteur, en réalité imposée par les vecteurs du divertissement contre toute forme d’expression libre sur le web, déferlent en vagues successives, qui peut à peu recouvrent tout le territoire du sens et de l’échange, y compris prenant le domaine public en otage et transformant les pauvres en épouvantail pour faire peur, alors les vitrines deviennent pauvres ou vides. Les grands magasins parisiens fameux pour leurs vitrines animées de Noël devant lesquelles les enfants pauvres ou riches s’accumulaient sur des tabourets n’ont pas eu lieu cette année à Paris mais des vitrines des grandes marques destinées aux adultes. Le spectacle est tué par ceux-là même qui l’affichaient. Chers contestataires, Debord est mort dans la binarité de la domination sexuelle. Il conviendrait de trouver autre chose que de s’en inspirer ou de nous en donner des xièmes adaptations, y compris d’archives ;-) Vive le plaisir ! De mon côté je ne me suis pas privée et ne m’en tiens pas coupable ! Bonne année à tous ! Que 2013 soit aussi radicalement différent et créatif que 2012 fut angoissant, violent, ennuyeux et répétitif en matière de contestation par conséquent inutile..

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