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Avant voyage : Un masque blanc sur une peau noire  

lundi 1er août 2011, par Robin Hunzinger

Mars 2011, la Côte d’Ivoire est en pleine guerre, Radio Côte d’Ivoire, la voix du rassemblement, la radio du RHDP, diffuse le 31 mars 2011 en pleine bataille d’Abidjan des chansons anti-Gbagbo. [1]

RCI VOIX RASSEMBLEMENT MUSIQUE 20110331 0952

Décembre 2003, Aya, ma femme quitte son pays, la Côte d’Ivoire, pour rejoindre la France où sa mère habite. Le pays est en proie à une profonde crise politique qui dure depuis la mort du fondateur du pays, Félix Houphouët-Boigny. Aya reprend ses études en France, prépare par le CNED, un DAEU, l’équivalent du bac, le passe avec succès, et suit une préparation pour entrer dans une école d’infirmière. Depuis 2010 elle est élève infirmière. Entre temps, elle se marie avec moi et notre premier enfant naît en novembre 2005.

Aya n’est encore jamais retournée en Côté d’Ivoire où vit son père, ancien instituteur à la retraite, ainsi que ses frères et soeurs. La crise politique dure depuis Octobre 2002. Les événements de novembre 2004 où les militaires français, assiégés par la foule ont ouvert le feu sur elle (ces tirs font 67 morts et plus d’un millier de blessés parmi les manifestants, renforçant la propagande anti-française), n’ont rien arrangé.

Nous parlons souvent de ce voyage, de l’envie d’Aya de me faire découvrir son pays, sa famille, son histoire.

Ayant fait le choix de rester dans le giron français, contre l’option de la rupture anticoloniale et panafricaniste promue par ses voisins ghanéen Kwame Nkrumah et guinéen Ahmed Sékou Touré, le président Houphouët-Boigny bâtit la prospérité et la stabilité de la Côte d’Ivoire en s’appuyant, en particulier, sur l’économie de plantation (café, cacao) héritée de la mise en valeur coloniale, sur l’utilisation de la main-d’oeuvre immigrée et sur de savantes alliances politiques qui se firent en partie au détriment des « autochtones ». Depuis les années 1980 et surtout 1990, sous l’effet de l’effondrement de l’économie de rente et des rivalités pour la succession du Père de la nation, ce système est entré en crise, ouvrant la voie à une mobilisation ultranationaliste, porteuse de nombreux conflits.

Certains disent que l’analyse du conflit ivoirien montre, au contraire, que celui-ci est fondamentalement politique et que son ethnicisation à travers la rhétorique de l’ivoirité ne s’explique qu’au regard de la lutte pour le pouvoir qui oppose les prétendants à la succession du président fondateur, Félix Houphouët-Boigny, au lendemain de sa mort le 7 décembre 1993. L’exemple ivoirien montre que l’ethnicité est une ressource stratégique pour conserver, conquérir ou reconquérir le pouvoir et non pas l’expression de haines ataviques dont les sociétés africaines auraient le monopole. L’argument ethnique n’est donc que la toile de fond d’un conflit éminemment politique dont l’enjeu est, en Afrique comme partout ailleurs, la conquête du pouvoir.

Pour d’autres l’Etat franco-africain n’est plus que l’ombre de lui-même, un Etat fantôme. La France ne fait plus le poids au sud du Sahara , qu’il s’agisse de sa présence militaire qui ne peut plus vaincre et, encore moins, gagner les coeurs et les esprits. Ou de la coopération civile dont le nombre d’assistants techniques a baissé de 6464 en 1992 à 1325 en 2008. Le nouveau monde franco-africain existe déjà et se vit au quotidien. L’Afrique “française” n’existe plus, même si l’Etat franco-africain a tenté de perpétuer “l’oeuvre” coloniale pendant un certain temps et si la Françafrique y a apporté son post-scriptum infamant. Il est donc vain de se chercher dans le “décor” africain, ou dans les traits d’un alter ego façonné à son image.

Dans ma belle-famille ivoirienne je suis le blanc, même pour ma belle-mère qui habite depuis 20 ans en France. Ce qualificatif m’a toujours profondément dérangé. Je me suis souvent interrogé sur l’altérité de mon statut. Quelle frontière invisible vais-je franchir en partant là-bas ? Quand je l’aurai saisi, j’essayerai de ne pas le faire de manière exotique ou compassionnelle, mais de comprendre.

Et là-bas, pour l’Africain, confronté au problème de sa survie dans un monde où le rapport de force du moment n’est pas en sa faveur, cette rencontre provoque un combat déchirant entre la nostalgie des valeurs du passé et désir de modernité, entre les racines culturelles et un modèle de société venu de l’Occident et qui impose avec arrogance sa supériorité triomphante.

Que veut dire le regard ambigu que l’homme noir pose sur lui-même, où curieusement certains clichés sur la couleur de la peau ou la texture des cheveux sont reproduits et amplifiés, influençant considérablement ses rapports à l’autre ; le mal-être d’un noir dans une société dominée par des blancs ?

Si pendant la période de l’esclavage la clarté de la peau garantissait quelques avantages sociaux aux métis, de nos jours l’enjeu serait plutôt esthétique. A tel point que la gent féminine, peu à peu rattrapée par les hommes, achète ou fabrique des produits cosmétiques pour s’éclaircir la peau. Celles qui seront les plus claires seront les plus prisées. Ce n’est pas le cas de tous évidemment. Certains comme Aya affirment au contraire leur « négritude ».

Synonyme de confort et d’opulence, l’Europe (à l’exception de l’Europe de l’Est) est perçue comme la terre promise. La fin de tous les soucis et du purgatoire africain. Pourquoi ?
Quels sont les moeurs des Français en Afrique ? J’en connais quelques-uns qui sont partis là-bas se refaire en « Affaires ». Mais combien parlent les langues d’échange (baoulé, bambara...) au bout de quelques années ? Combien de Françaises portent le pagne et le bébé dans le dos ? Combien cuisinent les sauces gombos, le poisson braisé et la banane plantain ? Pourquoi se retrouvent-ils dans les restaurants français, les épiceries françaises, les boulangeries françaises ? Pourquoi pratiquent-ils l’apéro entre français en critiquant ces paresseux d’Africains ? Du pur communautarisme, hostile aux habitants du pays d’accueil. La discrimination commence d’ailleurs dans les mots. Pascal, ingénieur français en Afrique est un expatrié. Koffi, travailleur ivoirien en France est un immigré. Pourquoi ne parle-t-on jamais d’intégration des « expatriés » ?

Juillet 2011. Nous partons enfin en Côte d’Ivoire. Tous les quatre, moi, Aya et notre fils de 5 ans et Nine 3 mois.

Alors...

Profiter de ce premier voyage pour chercher à traverser ce masque blanc sur cette peau noire, ce racisme qui dépersonnalise en enlevant toute reconnaissance et qui se résume à un regard sur la peau. D’après Frantz Fanon, tout regard implique du désir, et le racisme n’est que le déni du désir dans le regard. Cette première plongée en Côte d’Ivoire veut briser bien des idées reçues sur un continent assurément malmené dans l’imaginaire français.

Etre responsables de notre histoire, de notre destin. Pour avancer, il faut admettre le racisme et le paternalisme qui sont au fond de nous tous, sans pêcher par angélisme ni balayer les sentiments d’un revers de la main, afin d’admettre l’autre dans toute sa diversité, dans toute sa complexité, du meilleur au pire.

Demain le voyage débute. Que deviendrons les intentions face au réel ?

P.-S.

Photographie du logo :© Xavier Zimbardo

Notes

[1Dans la nuit du 30 au 31 mars Philippe Mangou, chef d’état-major de Gbagbo, se réfugie avec sa famille à l’ambassade d’Afrique du Sud. Le 31 mars, des colonnes de soldats équipés de véhicules tout-terrain des FRCI entrent dans Abidjan. Ouattara déclare un couvre-feu de trois jours. L’ONUCI prend le contrôle de l’aéroport suite au départ des forces de défense et de sécurité ivoiriennes. Les affrontements et des vandales armés menaçant les étrangers, des patrouilles d’exfiltration sont menées à partir de la base de la force Licorne à partir du 3 avril afin de regrouper 12 000 Français et plusieurs dizaines de ressortissants libanais et d’autres nationalités dont des diplomates étrangers.
Le 4 avril 2011, la force Licorne de l’armée française en Côte d’Ivoire ainsi que la force de l’ONU, l’ONUCI, tirent sur des positions pro-Gbagbo, dans le but de neutraliser leurs armes lourdes, pour, conformément à la résolution 1975 du Conseil de sécurité, protéger les populations civiles et la force de l’ONU. Elles ont notamment tiré sur sur le Palais présidentiel, où sont stockées des armes lourdes. L’ambassade de France a subi une attaque dont les auteurs ont été neutralisés, trois gendarmes français ont été blessés. Le 11 avril 2011, après dix jours de combats, l’assaut est donné contre le palais présidentiel, Laurent Gbagbo est fait prisonnier en compagnie de son épouse Simone par les forces d’Alassane Ouattara, soutenues par l’ONUCI et la Force Licorne.

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