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Vendre Gracq 

mercredi 5 novembre 2008, par Laurent Margantin

Le 12 novembre prochain aura lieu la vente des biens de Julien Gracq, meubles, livres, objets personnels (poste de radio tsf, jeu d’échecs, etc.) que contenait sa maison à Saint-Florent-le-Vieil. Celle-ci n’aura pas été rachetée par le conseil municipal comme l’avait souhaité l’écrivain, pour en faire une maison des écrivains.

Pierre Assouline nous a informés sur son blog au sujet des richesses littéraires qui seront dispersées lors de la vente :

Des lettres (José Corti, André Breton, René Char, Man Ray, Jean-Louis Barrault etc), mais aussi des éditions bibliophiliques (Rimbaud, Cocteau, Colette, Jünger, Henri Quefellec, Mandiargues, Régis Debray, Erik Orsenna) contenant souvent des envois dignes d’intérêt (ainsi Le surréalisme et la peinture :”A Julien Gracq, Au voyant, André Breton”), de rares portraits de lui par Robert Doisneau notamment, des dessins, des lithographies ainsi que ses meubles. Ceux qu’il avait achetés pour son appartement parisien de la rue de Grenelle (XVème), et ceux qu’il avait hérités de sa famille dans la maison où il vivait avec sa soeur, rue du Grenier-à-sel à Saint-Florent-le-Viel. Encore ne s’agit-il là que d’une infime partie des biens tant artistiques que littéraires dépendant de cette succession.

Par un document de trois feuillets intitulé “Ceci est mon testament”, Louis Poirier, ainsi qu’il l’a signé (la mention “En littérature Julien Gracq” a été rajoutée) avait légué ses manuscrits autographes, ses inédits et ses carnets de notes à la Bnf, et confié le droit moral et la divulgation à Bernhild Boie, professeur émérite de littérature germanique à l’université de Tours et éditrice de son oeuvre dans la Pléiade.

(La République des Livres, 1er octobre 2008)

On ne peut qu’être choqué de voir un tel « refuge » finir ainsi à l’encan, même si la vente de meubles et d’objets personnels est hélas, après la mort d’un vieil homme ou d’une vieille femme, un événement assez courant, qu’il y ait des héritiers ou non.

Aurait-il été juste de pouvoir visiter ces lieux et ces objets d’un homme si secret comme l’était Gracq ? Je me souviens de la visite récente que j’ai faite de la maison de Jules Roy à Vézelay, une seule pièce avec lit à baldaquin et bureau donnant sur l’Avallonnais, pièce remplie de livres dont certains étonnamment contemporains, et je me dis que cela aurait pu être une manière de rendre hommage à l’écrivain, manière certainement plus douce que celle des commissaires-priseurs et du week-end une fois l’an à Saint-Florent-le-Vieil.

Bureau-bibliothèque de Jules Roy

En même temps, cet étrange sentiment : celui qu’en entrant chez Gracq on entrait certainement pas comme dans un musée pareil au 42, rue Fontaine où vivait Breton entouré de ses collections de tableaux et de sculptures. Non, il s’agissait, selon les descriptions que j’ai pu lire et les photographies que j’ai pu voir, d’un intérieur assez commun, celui d’un homme de sa génération, intérieur qui n’est pas sans me rappeler celui de mes grands-parents, avant que là aussi on ait dû disperser.

C’est le sentiment que j’ai eu en consultant la revue 303, "revue culturelle des Pays de la Loire", leur numéro consacré à Gracq, et notamment la photographie dun coin du salon (p.199), avec le fauteuil, le radiateur au gaz, l’ancienne cheminée en marbre... un coin de vie si personnelle et à la fois impersonnelle, chaque chose appartenant à son époque, à une génération d’hommes grandis dans du mobilier de famille, comme s’il s’agissait nullement du Gracq qui nous intéresse, l’intérieur véritable de celui-ci, son œuvre. Pas sûr qu’ on l’ait retrouvé ici, dans cette maison au décor si modeste.

Assouline encore :

Et le No 421 aussi : un simple jeu d’échecs en plastique et plateau souple, le moins cher du marché, avec des carnets dans lesquels ce joueur solitaire, qui dirigea un club en Bretagne durant ses débuts de professeur, recopiait les parties historiques qu’il étudiait ensuite. On en ignore le prix mais on en sait la valeur.

(La République des Livres, 29 octobre 2008)

Le jeu d’échecs de Gracq (pas celui en plastique de Louis Poirier), ne faudrait-il pas plutôt aller le chercher dans Le Rivage des Syrtes, jeu d’échecs fantasmagorique aux pièces mi-lumineuses, mi-obscures, roman dont chacun des mots lu et relu relance la partie à laquelle l’écrivain n’a cessé de nous convier, à la découverte de cet intérieur imaginaire qui se dérobera devant nous ? Gracq, son labyrinthe, on ne le dispersera pas.

1 Message

  • Vendre Gracq 15 novembre 2008 15:11, par Maud Piontek

    on peut lire aussi l’article de François Bon sur le même sujet, un peu plus énervé et moins "sentimental" que celui d’Assouline :

    Voir en ligne : Gracq est un vendu

    repondre message

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